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LE BRUN ET SES PRINCIPAUX CO LLA B 0 RATE U RS

i Colbert pouvait, dans la grandeur de son esprit, concevoir l'institution d'un etablissement aussi considerable que la Manufacture royale des meubles de la Couronne, s'il pouvait indiquer les grandes lignes de cette creation geniale, en mesurer les effets, en prevoirla feconde influence, par contre il lui etait impossible d'en prendre en mains la direction effective. D'autres soins plus graves absorbaient ses instants. La fortune de la France dependait en parlie de sa bonne administration. II lui fallait veiller a tousles besoins d'argent d'un roi etonnammentprodigue, prevoir ses fantaisies dispendieuses, satisfaire ses gouts fastueux et regler ses depenses, en un mot administrer, aussi sagement que possible, le budget de l'Etat. C'etait la une charge assez lourde, pour que le grand ministre ne fut pas tente de la compliquer de preoccupations nouvelles.

Dans une sphere moins elevee, la direction de la Manufacture royale ne laissait pas, en effet, de presenter, elle aussi, de singulieres complications. Pour etre a la fois l'inspirateur et le conducteur d'un etablissement

metlant en ceuvre autant d'industries artistiques, et des professions si variees, une sorte ile competence universelle sur tout ce qui louche a l'art et une connaissance speeiale de chaquc branche en particulier etaient n^cessaires. Pour faire converger tous ces efforts vers un resultat unique, pour amalgamer, si Ton peut dire ainsi, tant de talents differents corame origine et comme nature, on devait. en outre, avoir une singuliere autoritr sur tout ce monde d'artistes de valeur, pleins d'ambitions, d'amourpropre el de jalousie professionnelle, genus irritabile. En un mot, pour commander a cette armee compbsee d'elements si divers, strangers les uns aux autres, comme nationality et comme genre de talent, il fallait un homme de tout premier merite, sachant imposer Ie respect par sa haute situation, la confiance par sa superiority artistique indiscutee, la discipline par la pr6cision de ses vues, par lajustesse de scs idees et par l'honorabilitd de son caractere. Colbert fut assez heureuxpour rencontrer eel homme dans Charles Le Crun.

A l'epoque de la creation de la Manufacture royale, Le Brun avail atteint sa quarante-troisieme annee. II etait dans loule la maturity de sun latent el deja en possession de la reputation el memo de la gloire. Ne en 1619, tout jeune encore, il avail eu ce rare bonheur d'etre distingue par le chancelier Seguier, qui le placa d'abord chez Vouet, puis 1'envoya plus tard a Rome. II demeura six ans dans la villc eternelle, vivanl aux frais de son proteeteur, travaillant pour lui, recevant les conseils du Poussin, donl il avait su se concilier la severe amitie, el deja celebre par scs envois a Paris, avant meme d'avoir quitte les bords du Tibre. Le Crucifiemenl de saint Andre", le Martyre de saint Etienne, Mo'ise frappanl le rocher, qu'il peignitvers le mfime temps, acheverent de donner a sa reputation une assiette solide. Rentrd en France en 161-8, il avait etc, a sun arrivec, admis a l'Acad6mie de peinture, qu'il allait bienlot transformer, et dont il devait, dans la suite, fetre tour a tour recteur, chancelier el directeur. L'annee suivante, il etait assucie a Le Sueur pour la decoralion de l'holel Lambert, el les peintures dont il orna la grande galerie de cet hotel obtinrent un Lei succes, que Fouquet, amateur cclaire s'il en fut, resolul de mettre la main sur un artiste aussi magnifiquemenl dou£ et de I'attacher a sa personne.

Cc fut le commencement de la Ires haute fortune du peinlre. Logo au chateau de Vaux, dans un appartcment artistemenl meub!6, ayant dans sa chambre, tendue de tapisserie, des bustes de bronze, une figure de

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marbre et treize tableaux dont neuf de Bassan ' , disposant d'une vaste °arde-robe qui lui servait d'atelier et qu'encombraient des oeuvres d'art melees a des ebauches, il se trouva des lors en relation avec tout ce que la Cour coraptait de grand, de puissant et d'illustre. C'est la qu'il connut ou mieux qu'il cliarma Mazarin, au point que celui-ci voulut le presenter lui-merae a Louis XIV. Ajoutons qu'a Vaux, Le Brun ne trouva pas seulement des relations et la fortune, — Fouquet lui servait une pension de 12,000 livres, et payait a part ses tableaux et ses dessins, — le grand artiste trouva, pour la premiere fois, l'emploide ses facultes si nombreuses etl'occasion d'utiliser sa verve decorative. 11 dessina, en effet, des jardins, disposa des terrasses, combina des ensembles, fournil aux arcliitectes des projets d'ornementation interieure et executa des maqueltes pour les tapissiers que le surintendant avait grouped a Maincy.

Personne done, mieux que Le Brun, n'etait prepare, par ses travaux anterieurs, a prendre la direction de la Manufacture royale des meubles de la Couronne. C'elait en quelque sorte un homme unique, ayant deja la pratique de cette administration compliquee, s'etant exerce au maniement des artistes, saehant la facon dont il fallait diriger le personnel difficile qui allait se trouver sous ses ordres.

Colbert n'eut garde de laisser 6ehapper une aussi favorable occasion. 11 demela du premier coup d'oeil tousles services qu'onpouvait attendre d'mi semblable collaborateur. Des lors il se l'attacha par des faveurs exceplionnelles. 11 le fit nommer premier peintre du roi, lui fit accorderune pension egale a celle que lui servait Fouquet. Le Brun est, en effet, porle sur les Complex des bdtimens de 1668 a 167i3, comme loucliant une somme de 12,000 livres pour «la conduitte et direction de la Manufacture des tapisseries des Gobelins ». II recevail. en outre, une somme de 4,800 livres « pour la direction de touttes les peintures des maisons royalles », ceci, indeprndammenl des ouvrages considerables dont il etait specialement charge. Enfin Colbert obtint pour son protege des lettres de noblesse. De la sorte, non seulement Le Brun se trouva lie d'une facon indissoluble au service du roi, mais quand il fut mis par son nouveau protecteur a la tete des Gobelins, il avait deja la superiority de situation, le prestige, l'autorite, necessaires pour imposer ses avis aux artistes qui allaient se trouver places sous sa haute direction.

1 Inventaire du chateau de Vaux, dans le Surintendant Fouquet d'Edmond Bonnade, pages 90 el 91.

ILUons-nous de constater que Colbert n'eut qu'a se louer de son choix el que Le Brun sc raontra a la hauteur de sa tache. Non seuleraent on le vit travailler avec une ardeur sans pareille a la decoration et a l'embellissement des palais royaux, non seulement il peignit la grande galerie de Versailles, y representant 1'histoire du roi depuis sa majorit6 jusqu'a la paix de Nimegue', non seulement il deploya toutes les richesses de son talent de decorateur dans la composition et l'execulion de ces Batailles d 'Alexandre, qui constituent pcut-etre l'epopee la plus etonnante qu'ait produite l'art moderne; mais il devint immediatement l'inspirateur absolu et inconteste de tous les artistes qui l'entouraient. En outre, il ne se reposa jamais sur personne d'aucune partie de la direction de la manufacture. On le vit tout ordonner, surveiller tout, controler tout. Les tapisseries, les meubles, les orfevreries, les carrosses, les gondoles, executes dans les ateliers, c'est lui qui en fournit les modeles ou qui en donna l'idee premiere. II n'estpasjusqu'aux exemples de dessin pour l'ecole de la Manufacture, qu'il ne voulut tracer lui-meme, et Ton consul te encore aujourd'hui avec inleretses Conferences sur I' expression des differents earacteres des passions et son curieux Trade de la physionornie. L'inventaire apres deces, qui fut dresse aux Gobelins, de tous les dessins, esquisses et projets laisses par lui, occupe dix longues vacations. C'est par centaines qu'on les compte, entasses a la Manufacture, dans la chambre dite de l'Horloge, chez la veuve de Bonnemer, a Fhotel de Grammont, proche le vieux Louvre, dans la maison des Fosses Saint-Victor, au petit chateau de Montmorency. L 'imagination reste stupefaite de tant de fecondite et de tant de travail accumule. II ne fallait du reste rien moins qu'une pareille activite, jointe a l'ascendant qu'exergait un talent aussi reconnu, pour creer cette remarquable cohesion, cette unite singuliere, qu'on ne peut manquer de constaler dans toutes les ceuvres enfantees pendant pres de trente annees, par tant d'artistes doucs d'une facon si differente. Ces createurs transformes en interpretes, d'une habilcte prodigieuse, ces temperaments divers si bien fondus ensemble , que la part de chacun d'eux est aujourd'hui a peu pres impossible a etablir, l'liarmonie singuliere qui se degage de ce curieux alliage d'efforts divises, impriment a 1'oBuvre de Le Brun un caractere pour ainsi dire unique dans 1'histoire de l'art. Son influence

' I. a description de ce magnifiqueel immense ensemble decoratif a ete [inlilioe sous le litre Peintwe </>■ /,i galerie de Versailles et des deux Saluns qui Vaccompagnent en 55 planches. — Paris, 1752.

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