PLANCHE XXXIX
LaSavonnbrik.— TAPIS DE LA GRANDE UALERIE DU LOUVRE
Exncuti'' au xvir sifecle.
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LA 5AV0NNERIE.
allasmes ecrivent-ils, a la galerie d'on bas (la galerie du Louvre), qui est d'environ sepl cent? pas et aussi grande que celle d'en haut. Les plus excellents artisans de 1 'Europe y travaillcnt et c'est le Roy qui les y loge. Henry IV l'avoit destince pour des Flamands ou des Hollandois qu'il y vouloit altircr, a cause qu'ils sont d'ordinaire plus propres et plus industrieux que ceu\ des autres nations. Dcvant chaque porte il y a un escritcau du nom du maistrc qui y dcmcure. Ayant rencontre celle d'un homme qui s'appellc Dupont (le fils), nous y entrasmes pour voir une cspece do tapisserie qu'il nomma facon de Turquie, parce qu'elle en approche fort, mais est bien plus belle; les figures y sont si bien representees et les couleurs si bien couehces, que le pinceau d'un excellent peintre ne scauroit mieux faire. 11 nous monstra quelques pourtraictz qu'il avoil faictz, cntre autres ceux des trois roys qui vinrcnt saluer noslre Seigneur, deux ou trois paysagcs et un bouquet a flours. Nous les prismes do prime abord pour des tableaux de veritable peinture et fusnies longtemps en cette imagination; mais nous en estant approclies de plus pres, nous vismcs enfin que tout estoit faict de laine. Le p6rc de cet excellent ouvrier en apporta le secret de Perse oil il avoit passe quelques annces, et ce ful luy qui en eslablit la faclure a la Savonnerie, oil quantilc de petils enfants sont cntrclenus avec un insignc avantage du public, parce qu'en outre qu'on les empesche de gueuscr, on faict fleurir unart qui n'cst guercs connu en l'Europe qu'en cet endroict. Cc maislre pourlant s'en est reserve la delicatessc et la perfection el il a faict les plus belles pieces. Quand nous y fusnies, il avoit deux apprentis qui travailloient a un tapis de pied; ils avoicnt une toile pendue en long, et le patron du dessin au-dessus de leur teste : lis regardent toujours a cc patron, et avec des bobines oil il y a des laines de toutes les couleurs qu'il leur faul, ils forment les figures de ce qu'ils veulent representor. Des qu'ils ont fait une contain? de poinds, ils prenncnt un fer dente avec lequel ils serrcnt leur ouvrage ; apres quoi ils le tondent pour le rendre egal et ils font cela d'uncvitcsse incroyable. »
La crise terrible qui frappa si cruellement les Gobelins, atteignit egalcment la Savonnerie. De 1689 a 1694, on y travailla trespeu. Les comptes font mention de quelques milliers de livres pour les ouvrages executes et pour les appointements des « officiers de l'ctablissement ». Les ouvriers adressaient audirecteur des Batimentsdu roi de frequentesplaintes contre
Dupont, qui ne les payait pas ou lespayait raal, en reduisant le prix de la main-d'reuvre. Le due d'Antin fit un reglement ordonnant a l'entrepreneur de payer 12 deniers pour les ouvrages ordinaires el 15 pour les ouvrages fins. De plus, il se preoccupa activeraent de rendre a la Manufacture son ancienne prosperitc. Dans un rapport adressc au roi, a la date du 8 juillet 1708, nous lisons : « Je fus de la a la Savonncrie. Cette belle Manufacture est sur le point de sa chute; je ferai des ce matin ce qu'il faut pour la soutenir suivant l'ctat que votre Majeste a regie. » Le roi ccrivit en marge : Bon. En 1711, la Savonnerie recut la commande, pour la chapelle de Versailles, de six tapis qui occuperent les metiers pendant di\ annees, sans nuire toutefois a la production courante des ameublements, chaises, tabourets, paravents, etc., dontAudran, Blin de Fontenay, Desportes. Ch. Coypel avaient donne les modeles. Une modification dans l'organisation de la Manufacture marque cette periode. Robert deCotte, architecte et controleur des Batiments duroi, fut nomine directeur de la Savonnerie, en meme temps que des Gobelins; mais la reunion des deux directions ne semble avoir etc qu'une fiction administrative. Les directeurs reels de la Savonnerie cchangerent simplement ce titre contre celui d'entrepreneurs des ouvrages de la Manufacture.
A la mort de la veuve Lourdet, survenue en 1713, un nomme Sauvain dirigea, pendant un an, son atelier; puis Louis Dupont reunit sous sa main tous les services et resta unique directeur. Jacques de Noinville succeda, en 1721. a Dupont, auquel il 6tait apparente. Un proces-verbal d'apposition de scell6s, en date du 13 Janvier 1740, nous fait connaitre qu'il avait epous6 une dame Genevieve-Cecile Dupont, pelile-fille ou petite-niece de l'associe de Lourdet, fondatcur de la Manufacture des tapis de Turquie. Sous cette direction, qui dura vingtdeux ans, la Savonnerie produisit, comme ceuvres principales : Un tapis pour la chambre du roi (1724), un tapis pour la salle du trone a Versailles (1726), un tapis pour la salle du tr6ne a l'Academie de France a Rome (1731), un tapis pour la chambre de la reine (1731), un lapis pour un salon de la Muette (1733), quatre tapis pour la chapelle du chateau de Fontainebleau et plusieurs pieces envoyees en cadeau au Sultan qui, emerveillc, commandait en 1741 « un tapis de la meme etendue que le plus grand que le C|L' de Castellane avait apporte a Constantinople, en observant de n'y pas mettre des fleurs de lys dans les ornements ».
En 1743,Duvivier succeda comme entrepreneur a deNoinville, demissionnaire pour cause d'infirmites. Barbier, le premier inspecteur, etant raort en 1751, Gibert, valet de chambrc et tapissier de madame la Dauphine, obtint cette fonction importante. La Manufacture, a cette epoque, romprenait 20 ouvriers et 9 apprentis, 1 'entrepreneur, l'inspecteur, un chapelain, un concierge et un portier. Elle executa, pour Trianon et Choisy, des tapis dont Gravelot, Chevillon et Tessier avaient fourni les modeles; pour la marquise de Pompadour un meuble tres important, compose de 2 canapes de 14 pieds de long, 8 fauteuils et 1 ccran, d'apres des dessins de Chevillon. En 1761, Soufflot prit 1'initiative d'une innovation dans les travaux de la Savonnerie, qu'il expliquait ainsi dans une letlre adressee, le 18 aout, a M. de Marigny : « Je travaille a yintroduire un equivalent de la basse lissc; et je vais en avoir des essays sur lesquels je vous prieray de jetter les yeux; cette espece d'ouvragc pourra se faire par les apprentifs et les ouvriers trop avances sur les autres ouvrages. M. Duvivier qui ne goutoit pas d'abord mon idee, sent a present, aussi bien que moy qu'elle peut luy etre avantageuse, et je desirerois, Monsieur, faire renaitre un avantage qui me paroit legitime, et qui seroit un soulagement pour luy dans le'nouveau projet; je crois que vous y reussirez aisement dans le moment present. » Dans sa reponse, M. de Marigny se declara tres salisfait de 1'initiative de Soufflot, et I'm felicita, dans l'esperance que l'entrepreneur de la Manufacture y trouverait un avantage reel, qu ile mit en etat d'attendre les payements du roi. La situation finanricre, en effet, n'etait rien moins que florissante. En 1763, M. de Marigny chargea Soufflot de rechercher les moyens les'plus propres a reduire le prix des travaux. Le directeur des Gobelins fit une scrieuse enquete a ce sujet. Apres avoir constate que dans l'execution des tapis, la finesse de la chaine et celle de la trame etaient les seuls objets susceptibles d'etre modifies en vue d'economies,il demontra lanecessitede changer le genre des dessins etdes tableaux employes comme modeles, « afinde vaincreles difficultes des lignes courbes sur une chaine plus forte avec des points plus gros ». En suite de cette enquete, il demanda a Bachelier plusieurs modeles de tapis, pour lesquels ce peintre devait recevoir une pistole par aune de travaux executes d'apres ses dessins au gros point. La reforme donna de bons resultats; elle reduisit de moitie les anciens prix. Mais Bachelier ne fut point recompense de son zele et de son talent; il ne put parvenira toucher la moindre pistole. En 1775, iladressait encore
au surintendant des Batiments du roi un memoire pour etre pave de ses dessins, memoire qui resta, comme toujours, sans r6ponse. En depit de tous ces efforts et des ameliorations realisees, la situation ne s'ameliorait point. La caisse des Batiments ctait vide et le due d'Antin devait autoriser iavente d'un certain nombre de tapis, auprix de 100 livres l'aune carree, prix assurement tres minime. La meme mesurefut prise sous la direction de M. d'Angiviller. Bellanger, membre de l'Academie, tut charge en 1778. de dormer les modeles de deux grands tapis. A ce propos, Duvivier, dans une lettre adressee au directeur general des Batiments du roi, « se felicite que les travaux se renouvellent dans le gout moderne et quecela va ranimer 1 'emulation des ouvriers ». Mais la tentative genereusc de l'entrepreneur ne fut pas suivie de resultats satisfaisants ; il ne put vaincre la mauvaise fortune qui s'acharnait sur la Manufacture. En 1780. il se plaignail amerement de n'avoir pas recu, depuis six ans. la commande officielle d'un seul tapis.
Pendant cette periode, il fut question du transfert de la Savonnerie aux Gobelins, sur un projet de 1'inspecteur Belle, qui entra meme ™ pourparlers pour ['acquisition de la maison du Grand Louis, contigug aux vieux batiments de la Manufacture. L'inspecteur faisait valoir, pour justifier son projet, le mauvais etat des batiments de la Savonnerie, la i •ninmodite pour les curieux et les acheteurs de voir en meme temps les produits des deux Manufactures, reinitiation qui en resulterait pour les ouvriers de 1'une et de l'autre, la suppression d'un inspecteur et d'un aumonier. Le directeur des Batiments du roi objecta, d'une maniere assea plausible, que changer pour changer, il vaudrait encore mieux etablir les Gobelins pres de la Savonnerie, car « il est a croire, dit la note de sa main apposee au bas du projet, que si les Gobelins n'eloienl pas comme ils sont dans un quartier perdu, ils seroient frequemment visites par les gens qualifies et opulents, qui sont sans cesse sur la route de Paris a Versailles ». La maison du Grand Louis fut achetee, maisla Manufacture des tapis resta a la Savonnerie.
En resume, la Savonnerie. depuis sa fondation jusqu'a la Revolution, a tenu dans l'industrie nationale une place tres honorable, mais de second ordre, au point de vue de l'importance de la production. Grace aux documents des Archives nationales, nous avonspu faire le compte general de cette production, de 1743 a 1766; il s'eleve a 1,061,274 livres.
Pendant la Revolution, la situation de la Manufacture de la Savonnerie
fut la meme que celle des Gobelins, dontelle partagea, d'ailleurs, en tout temps, la bonne et la mauvaise fortune. La plupart des artistes s'-engagerent dans les armees ; d'autres, avec une autorisation en bonne et due forme, allerent fonder au dehors des ateliers prives. Ceux qui cesterent, souffrirent de la misere la plus profonde. On ne les payaitplus. En l'an IV, ils adresserent petitions sur petitions au gouvernement. pour obtenir quelques subsides, afin de ne pas mourir de faim. A defaut d'argent, on lour distribua du pain, de la viande et des pommes de terre. La, comme au\ Gobelins, comme a Sevres, ces modestes artistes firent preuve du courage le plus admirable, du patriolisme lc plus pur.
En 1792. Restout, conservatextr du Mobilier national, fut charge par la Commission des Arts et de I' Agriculture de proceder a une enquete sur la Manufacture de la Savonnerie. II adressa a la Commission un rapport interessant, dont voici le texte :
RAPPORT " " dficembre 1792, 1" <le la Republique.
« Examen fail de la Manufacture de la Savonnerie, elle me paroit nirriter d'etre conserv6e. Nul luxe ne s'y est jamais monlre et l'importance dont elle est pour ses depenses, pour peu qu'elle produise. ne peut 6tre onereuse a la nation.
« Suivant les etals fournis par M. Duvivier dont I'honnfitete, laprobite et le desinteressement me sont connus, on voit que la depense monte a peu pres dans l'annee pour les ouvriers a 22.910 1. ; il s'emploie des matieres pour 8,770 1. II y a ensuite un chapelain que Ton peut supprimer, lequel a 1,300 I.; L'inspecteur a 1,000 1.; Le plus ancien des ouvriers a une pension de 200 1.; le second 200 1. Les douze plus ancirn< touchent ensemble, a raison de 40 livres chacun pour leur logement, 480 1.; Enfin, deux autres ouvriers ont en tout 330 1.; l'un 180 livres, l'autre 130 livres de gratification. Plus, le portier a 400 livres, ;x quoi il conviendroit de joindre pour I'habillement qui lui etoit donn6 200 livres, ensemble GOO 1.; A quoy on pent joindre les honoraires du directeur qui a etudie les arts et fabrique lui-meme ; si on lui donnoit moins ou que les ouvriers fussent de moindre nombre, on pourroit compter sur 3,000 1.
« On pourroit faire des tapis moins dispendieux, plus a la mode, etde meilleur genre, alors il faudroit donnerde nouveaux deniers etyoccuper quelque artiste qui pourroit couter encore mille ecus, ce qui l'eroit environ quarante mille francs, mais en cherchant un genre neuf et moins dispendieux, plus facile et plus prompt pour l'execution, le meuble atteindroit peut-etre un debit qui couvriroit les depenses.
« 11 n'y a rien de surcharge dans cette Manufacture ; je n'y vois point d'abus ni d'inutilites ; ses tapis sont renommes ; la sobriete qui y regne annonce qu'on peut, au moins sans risques, essayer de la soutenir jusqu'a ee qu'elle aille de ses propres ailes; sauf, dans le cas oil on verroit qu'elle ne prospere pas. a l'abandonner.
« Mais si Ton fail attention qu'en la transferant aux Gobelins, on beneficiera sur le terrein oii elle est situ6e qui est d'un grand prix, en comparaison surtout de celui oil elle scroit transferee et que la elle auroit quelques avantages de Locality par la communication des teintures ; car quant aux autres matieres, elles ne paroissent pas propres au service egalement de Tune el de l'autre.
« Neantmoins il faudroit bien se tenir en garde contre le projet de reunir dans la meme direction et le meme regime; celle-ci est simple, elle peut prosperer avec de ['attention et en lui laissanl sa liberie et sa bonne conduite.
« Jamais je n'y ai entendu les blames ou les agitations dont souvenl etdes longtems j'ai scu les Gobelins travailles.
« G'cst pourquoy si on la transferoyt pres de ceux-ci, il est a desirer qu'elle leur porte ses moeurs et ne se gate point de cedes de l'autre.
« Pour ce qui est des lapis, paravents, ecrans, banquettes, tabourets et autres meubles, dont le prix est porte a 151,803 livres, il faut en provoquer la vente et s'en deffaire fut-ce a moitie ou un tiers en moins et renouveller un genre de dessein d'un gout plus pur el plus agreable.
« Les ustensiles propres a la fabrication ne seroient pas d'un grand prix. s'il falloit s'en defaire el coinme la Manufacture est montee. il ne s'agit que de l'entretenir.
« Restoit. »
Les tapis en magasin furent, conformemenl a cerapporl mis en vente, mais sans aucun succes. Duvivier, I'entrepreneur, ecrivant aGuillaumot, lui fait part de sa deception complete a ce sujet.