PLANCH E XL
LES METIERS DE LA SAVONNERIE. — Aspect actufx.
LA SAVOXNERIE.
« lis veulent bien vendre aussi comrae vous l'aviez projette, les tapis de magazin a trois quarts de perte. Mais personne n'y raord. Voila deja Lrois personnes qui, ayant entendu dire qu'on les vendoit a bon marche, ont etc rebutces lors que je leur ai dit qu'un tapis de la valeur ci-devant
5 mille livres, leur coulcroit 15 a 18 cens livres ; ils en ont tout de suite etc degoutcs, malgrc le bon marche, parce que, disent-ils, ils en auront d'Aubusson pour 4 cens livres.
« Voila la plus forte crise ou cette Manufacture se soit encore trouvee. Qui sait comment nous nous en tirerons? Si vos lumieres pouvoicnt m'offrir quelqucs moyens, comme vous vous en estes occupe, je vous prirois de me les coramuniquer, tant pour 1'avantage de la Manufacture que de celui qui a l'honneur d'etre, Monsieur, votre devoue,
« Duvivier. »
Se referant aux conclusions du rapport de Restout, la Commission des Arts et de l'Agriculture proposa la conservation de la Manufacture de la Savonnerie, mais avec modification de son organisation. L'entreprise fut supprimee. Les ouvriers recurent une classification, par ordre de merite, determinec par un jury special. On les repartit en 4 classes, avec appointements ainsi ctablis : 1™ classe, 24 livres par semaine ; 2° classe, 21 livres; 3° classe, 18 livres, et 4° classe, 15. La journ6e fut fixce de
6 heures du matin a 7 heures dusoir, pendant les mois d'avril, mai, juin, juillet, aoUt, septembre ; pour les autres mois elle etait basee sur l'apparition du jour et la tombee de la nuit. Les veillees ne pouvaient avoir lieu que dans la periode comprise entre la Toussaint et la Chandeleur. L'inspectorat fut confie aun ouvrier portant le nom de « semainier », choisi au scrutin secret par ses camarades. Cette nouvelle organisation rappelait, dans ses principales dispositions, un projet qui avait ete soumis, en 1787, a M. d'Angiviller par les ouvriers de la Manufacture.
Le Jury des arts institue, le 17 juillet 1794, par le Comite de Salut public pour examiner les tableaux existant dans les Manufactures nationals, et faire le choix de ceux qui pouvaient 6tre employes comme modeles, se rendita la Savonnerie, apres son enquete aux Gobelins. A l'exception de deux tableaux de Malaine representant des fleurs sur fond mordore, elle ordonna la destruction de toutes les compositions en peinture ou en dessin, comme presentant des emblemes anti-republicains Nous avons trouve aux Archives nationales une piece officielle relative a la
suppression des emblemes royaux sur un certain nombre de tapis ; elle est intcressante enraison des signatures. En void le lexte : « Le Comite de Salut public, sur la proposition de la Commission des Relations exterieures, arrete que la Commission d'Agriculture sera prevenue de faire disparaitre les signes de feodalite sur les 8 tapis de la Savonnerie qui seront choisis par le citoyen Meniere, pour etre envoyes en present aux puissances barbaresques, et que ces signes de feodalite" seront remplac6s par dautres ornements, ainsi que Ton en conviendra avec le citoyen Duvivier, directeur de la Manufacture de la Savonnerie. La Commission des Relations exterieures est chargee de l'execution du present arrete. Les membres du Comite de Salut public : CAMBAC^Rfis, Pelet, Carnot, Richard, Marec, L.-B. Guyton, J.-B. Ciiazal, A. Doioxt. »
Le 3 octobre de cette annee, le meme Jury des Arts institua un concours pour la creation de nouveaux modeles destines a la Savonnerie, comme il l'avait fait pour les Gobelins. Le programme redige dans le style emphatique et sentimental du temps, invite les concurrents : « A suivre dans leurs compositions le bon gout etle beau sl\ le antiques, dont l'architecture et tous les arts se rapprochent en g6neral. De plus, comme le mecanisme des travaux de la Savonnerie consistanten meubles de divers genres, telsque banquettes, canapes, chaises, fauteuils, tabourets, paravents, portieres, ecrans, tapis, dans le genre des niosaiques arlistiques et dont les formes et mesures differentes comportent diffierents proc6des, ne permet pas l'exGcution des details minutieux, les artistes auront soin de ne proposer dans leurs projets que des formes prononcees et d'un gout simple et grand, et de n'y point meler des figures humaines, qu'il serait r6voltant de fouler aux pieds dans un gouvernement ou l'Homme est rappele a sa dignite, ne comprenant toutefois, dans cette acception, aucune espece de chimere, telle que centaures, tritons et autres monstres. » En depit des encouragements eloquents du Jury, le concours ne donna aucun resultat satisfaisanl.
Le Consulat ramena un peu d'activite dans la Manufacture, et l'Empire lui rendittoute sa prosperile du xvuc siecle,par des commandes multiples et par l'octroi d'un budget rcgulier et considerable. Percier, Fontaine et Lagrenee fournirent les modeles des grands ouvrages qui y furent executes, de 1804 a 1814 : Le tapis du grand cabinet de l'empereur, allegorie des cohortes de la Legion d'honneur, dont quelques fragments decorent aujourd'hui le palais de la grande chancellerie, le tapis de la chambie
de l'imperatrice a Saint-Cloud, le tapis de la salle dite des Enfants de France, aux Tuileries, qui fut acheve sous la Restauration, le tapis de la chapelle des Tuileries. En 1812, Napoleon ordonna de porter a 40 le cliiffre des ouvriers, qui n'd'tait que de 20 et que le due de Cadore, grand rnaitre de la Maison de l'empereur, charge de la direction superieure des Manufactures imperiales, estimait insuffisant pour executer les ouvrages projetes. A cette epoque. Duvivier fils eut l'idee d'apporter des modifications dans 1'organisation industrielle de la Savonnerie; il proposa, entre autres innovations, d'y faire executer des tableaux de genre et des portraits. II y avait certainement quelque malice dans cette proposition, car les Gobelins s'etaient mis, depuis peu, a fabriquer de Fameublement pour l'empereur. Le due de Cadore la repoussa cnergiquement, en declarant que la Manufacture devait se livrer exclusivcment a la fabrication des tapis et des meubles. Le budget de la Savonnerie, pendant cette periode, varie de 65 a 76,000, francs, absorbes pour les deux tiers paries salaires du personnel. La Restauration l'eleva progressivement a 93,000 (1817), 109,000 (1818), 111,600 (1820) et 118,600 (de 1820 a 1825). Saint-Ange, sous FEmpire et la Restauration, fut le grand fournisseur des modeles et Dubois, le chef d"atelier, a qui Fon doit F execution des ceuvres les plus remarquables. La Savonnerie rappelle a ce moment comme activite, les plus beaux jours de Fepoque de Louis XIV; mais au point de vue artistique, la production ne fut guere brillante. La correspondance echangee entre Fentrepreneur et M. de Pradel, directeur general du Ministere de la Maison de l'empereur, contient continuellement les plaintes les plus vives sur ce que la Savonnerie execute, sans destination prealable, des tapis d'apres de vieux modeles, fort laids et de tres mauvais gout.
Le IS fevrier 1826, la Manufacture royale de la Savonnerie quittait les vieux batiments de Chaillot. Elle avait ete reunie, par ordonnance du roi en date du 4 mai 1825, a la Manufacture des Gobelins, oil elle devint un simple atelier special, sous une direction unique. Duvivier resigna ses fonctions de directeur-entrepreneur entre les mains de des Rotours. A partir de ce moment, l'histoire de la Savonnerie se confond avec celle des Gobelins. L'assimilation est non seulement administrative mais artistique. Plus encore que par le passe, la fabrication des tapis subit l'influence du caractere de la production de la Manufacture des Gobelins. Le mauvais gout exerce, ici et la, par reflection, ses ravages profonds.
Pendant que les ouvriers de celle-ci, ayant perdu la veritable notion de l'art de la tapisserie et les traditions du xvii0 siecle, font des tableaux enlaine ou ensoie,les ouvriers de celle-la tissent des tapis oil limitation du relief et le rendu du modele sont pousses a un tel point, que Louis- Philippe, qui ne passait pas pour un souverain d'csprit bien mediant, ne put s'empfecher, lors d'une visite dans Fatelier de la Savonnerie, de faire une critique impitoyable de ce systeme. On avait ctaledevant luiun tapis nouveau. Le roi affectait de tourner autour. Invite a y poser les pieds, il refusa en souriant, sous le pretexte qu'il ne voulait point courir le risque de so blesser a toutes les armes dangereuses, dont la composition 6tait herissee.
Les registrcs de fabrication de l'atelier font mention d'ouvrages tres importants executes sous le regne de Louis-Philippe. Nous signalerons cntre autres :
Annee 1833 : le grand tapis du chceur de Notre-Dame de Paris, mesurant pres de 200 metres carres et estime 336,000 francs, dessine" par Saint-Ange et de Yertns :
Annee 1840 : un tapis pour la salle du trone aux Tuileries. de 15ra,97 de largeur sur 9m,80 de hauteur, dont le prix est fixe a 2.">3.I71 francs. Un inventaire le dccril ainsi : < Milieu a rosace rose et doree sur fond bleu, entouree d'une couronne de feuilles de laurier verl ; cotes a guirlandes de fruits, arabesques sur fond cramoisi, avec encadremenl de fleurs de dahlias sur fond blanc ; bordures d'arabesques sur fond abricot et grecque sur fond chocolat. »
Annee 18il : un tapis en trois parties pour la salle des concerts des Tuileries, milieu a lyre portee par des cygnes, avec guirlandes de fleurs et de fruits sur fond cramoisi ; cotes a losanges fond blanc ; bordure a rosaces sur fond blanc et liserons du fond marron ; 22m,58 de large sur 9m,7o de haut, prix : 333,699 francs.
Annee 1843 : un tapis pour la salle du conseil a Saint-Cloud, milieu a casque d'or et acier avec panache rouge et deux branches de laurier vert sur fond blanc, entoure d'une couronne de fleurs et de fruits ; cotes a boucliers et casques or et acier, arabesques, guirlandes de roses, cornets de fruits, bordure a rosace d'or sur fond rouge et dessin en bordure sur fond vert; 9m,10 de large sur 8ra,80 de haut, prix 1 17,200 franc-.
Des Rotours demanda encore a Alaux et Couder le modele d'un grand
tapis, pour le salon Louis XIV aux Tuileries, qui futacheve en 1849. Arban peignit celui d'un tapis pour le palais de Eontainebleau, dont l'execution exigea dix-sept annees de travail. Lucien Deyrolle et Constant collaborerent pour un tapis destine au pavilion de Marsan et Titeux et Lamy fournirent des compositions pour des meubles. Si la production de cette periode n'a pas fort accru le bagage arlistique de la Savonnerie , elle temoigne du moiiis d'une grande fccondilc induslrielle.
Sous le Second Empire, Deplechin, Dieterle, Sechan et Chabal-Dussurgey modifierent, fort habilement, le caracterc de cette production qui devinl, grace a eux, d'un gout sensiblement meillcur. De 1869 a 1882, l'atelier de la Savonnerie hit exclusivement occupe a l'execution de deux grands lapis pour le salon et la chambrc a coucher du papc, au palais de Fontainebleau, d'apres des niodeles de Dieterle, Lapis evalues 433,193 francs. Un de ces ouvrages a figure a l'Exposilion universelle de 1878, dans le pavilion des Manufactures nalionales.
L'avencmenl de la Republique, en supprimant les fastucuses prodigalites des lisles civiles, consacrees a ramenagement ou a la decoration des residences iniperiales ou royales, a provoque un changement radical d'application des produits de la Savonnerie. Au lieu de faire des lapis de pied, desormais inuliles, L'atelier n'executc plus desonnais que des tenlures decoralives, deslinecs aux edifices publics et au palais du chef de l'Etat. Ainsi les ouvriers de cet atelier sont acluellement occupe> au tissage de plusieurs tenlures pour l'Elysee : Les Arts, les Sciences <■/ I' Industrie, la Guerre et la Marine, d'apres Ch. Lameire ; Les Arts et les Lettres, panneaux et dessus de porle, d'apres Lavaslre.
La technique de la Savonnerie differc essentiellement de celle des •Gobelins. Le lapis qu'elle fabriquc conslituc un velours. Le melier est de nienie forme que le metier de haule lice ; mais l'ouvrier Iravaille a l'cndroit, ayant devant lui, a hautcm' d'ceil, le rnodele a copier. Void comment il procede :
Ayant choisi la broche chargee de la laine, dont la couleur correspond au coloris du modele, le tapissier saisit, avec la main gauche, le fil de chaine sur lequel il doit commencer son travail ; il l'attire a lui et fait passer derriere la broche qu'il tient de la main droite. Au moyen de la lice, il detache de la seconde nappe de chaine un autre fil et l'enveloppe, avec dexterite, d'un noeud coulant, qu'il serre vigoureusement. Entre ces deux passees, le fil de trame forme, au-devant de la chaine, un
LA SAYONNERIE
anneau qui s'enroulc, au fur et a mesure de la fabrication, surun tranchefil, dont le manche de calibre vane" donne la hauteur du poil du velours. En tirant cet instrument tous les anneaux se trouvent coup6s el le velours est forme. Lorsqn'une rang6e de QOBuds, on points (le vrai lerme technique), se trouve lerminee. 1'ouvrier les joint par un fd de ehanvre Ires fort, appele dnile, pose entre les deux nappes de la chaine ; mais cette duite etant incapable de former un tissu solide, il lie encore entre eux les fds de la chaine. par un fd de ehanvre et « enchaine » pour ainsi dire les points de velours, en serrant les uns et les autres au moyen d'un peigne. Vienl ensuite l&tonte, qui se fait au moyen de eiseaux a branches recourbees. Le metier de tapissier de la Savonnerie exige des aptitudes particulieres, qui le rendent tres difficile et ties delicat. L'artiste tout autant, sinon plus que celui des Gobelins, doit posseder a fond la science du coloris el doit etre un excellent dessinateur. Aussi. eel atelier, bi-seculaire. qui complete si heureusement la Manufacture nationale de tapisseries, a-t-il produit de veritables mcrveilles d'art. Sa disparition, si elle veniit a se produire, comme le fait est a craindre en raison des difficulties du recruleinent du personnel, serait un desaslre artistique pour notre pays.
Vue de la Savonnerie au xvn" ^i^•l•l^. d'apres une gravure d'Israel Sylvi
SEVRES.
Les origines de la Manufacture de porcelaine de Sevres son\ loin d'etre aussi brillantes que celles de la Manufacture des meubles de I" Couronne, elablie par Colberl aux Gobelins. Son berceau esl relativemenl tiumble. Ceux a qui el]e dut le jour 6taient de simples ouvriers, Ires obscurs, mediocremenfc estimables, doni I'ambition terre a tern' ne poursuivait rien moins qu'un but eleve d'intcret general ou de grandeur nationale. Des preoccupations toutes pcrsonnelles guidaient smiles les promoteurs de eel 6tablissement, qui cependant, lui aussi, devait conquerir, en quelques annees, Line reputation europeenne et devenir un des plus beaux fieurons de la couronne artistique de la France. La manufacture de porcelaine deChantilly, dirigee par un sieur Siroux occupait, en 1740, deux freresdu nom de Dubois. C'etaient Fun et l'autre ties ouvriers d'une reputation douteuse. Le premier pratiquait le metier de sculpteur; le second etait tourneur. Charges, pendant quelque temps, des operations de la pate, de la couverte et du choix des terres, ils parvinrent facilement a penetrer le secret de Siroux pour preparer les pates de
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porcelaine. Vers ce m6me temps, ils se trouvaient accables de dettes, et leur inconduite les fit renvoyer de Chantilly. Alors meltant toul scrupule de cote, ils songerent a tirer parti des recettes, dontils avaienl ete depositaires. lis se refugierent an chateau de Vincennes, dans la tour duDiable, oil pendant un certain temps, ignores de Siroux qui avail perdu leurs traces, et a l'abri par consequent de toute poursuite, ils procederent a des essais. Des Irs premiers jours, ils furent aidedans leur exploitation secrete, par un troisieme ouvrier fort habile, du nom de Gerin. originaire de Chantilly comme eux, el qu'ils 6taienl parvenus a debauchee. Ce Gerin, qui construisit memeun four.de forme ties originate, invente pour donner un feu doux au\ peintures et aux dorures, leur fut d'un grand secours. Grace a lui, ils purent fabriquer quelques piece- assez reussies qu'ils vendirent en cachette, a Paris, a des amateurs de. porcelaines.
In jour, un des clients des Dubois, le marquis du Chatelet, montra a Orry de Fulvy, frere du directeur des Batiments du roi, quelques specimens de rette fabrication nouvelle. Ce dernier, qui, depuis longtemps deja, avait cherehe infructueusement a fabriquer de la porcelaine, fut Ires etonne des resultats obtenus par les trois refractaires. II s'enquil des conditions dans lesquelles ces pieces avaient 6te executees, visita l'atelier des nouveauxporcelainicr- et, les trouvant fort malinstalles dans la tourdu Diable, leur fit obtenir une partie des batiments de l'lntendance. et s'engagea m&'me a leur procurer des fonds, pour monter une manufacture plus importante. A peu prfes vers la mfime epoque. les freres Dubois enlrerent en relations d'affaires avec un sieur Gravant, ci-devant epicier a Chantilly. que la passion de la porcelaine tourmentait 6galement el qui se trouvait, lui aussi. fori mal dans ses affaires. Ce Gravant possedait, ou du moins pretendait. comme Siroux, possederun secret ; ils l'associei I'nt a leur exploitation. Mais les proc£des de Gravant n'etaient point sensiblement superieurs a ceux pratiques jusque-la par les freres Dubois. La fabrication se bornait toujour? a produire une porcelaine ties commune. Aussi. bien que I'influence d'Orrj de Fulvy eut fail obtenir aux associes le manege du chateau de Vincennes pour leurs ateliers et un logement dans les batiments de la Surintendance, bien que leur protecteur eiit obtenu du roi un subside de 10,000 livres comme avances, l'entreprise etait loin de prosperer. La fabrication demeurait tenement incertaine que, sur des fournees de 600 a 700 pieces, on n'en
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obtenait guere que 100 a 150 de bonnes. Parfois, la proportion descendait au-dessous de 10 p. 100 '. L'ne pareiUe situation ne pouvait durer.
Les freres Dubois, devanl 1'imminenee dune banqueroute, quilterent clandestinement Vincennes, abandonnant materiel, installation et produits a leurs creanciers. Furl decourage par cette disparition, degoute par ses relations avec ce personnel douteux, Orry de Fulvy songea a se retirer completemcnl do I'entreprise. Le passif laissr par les deserteurs s'elevait a 50,000 livres, non compris les 10.000 livres, doni le roi leur avail fail l'avance. ('/(Mail la une lourde responsabilile financiere. En oulre, jamais ii n'avail pu obtenir d'eux le moindre 6claircissement sur leurs precedes et rien n'indiquail qu'ils fussent en possession de veritables recettes. Son mecontentement etail done sur le point d'eclalcr de la fagon la pin- vive, el il allail r^clamer contre eux des ponrsuiles judiciaires, lorsque Gravant Lui proposa de continuer encore, pendant quelque temps, pour son compte, les experiences el promit d'arriver promptement ;i obtenir de la porcelaine fine. Cette promesse n'elait point illusoire. Profitant des frequentes ivresses des freres Dubois, Gravant. bomme tres intelligent et pen scrupuleux, avail pris copie de leurs notes sur la composition des pates et de loutes leurs observations sur la cuisson de la porcelaine2. Devenu seul chef de la fabrication, il debaucha d'aulres ouvriers de Chanlilly, les attira par de brillanles promesses et les retint ensuite par des menaces. Vers le m6me temps, un sieur Caillat vendit a Orry de Fulvy lc secret de la composition et de l'application de certaines couleurs. Le sucees couronna bientot tous ces efforts. En 1745, la Manufacture produisait des pieces assez reussies, pour qu'Orry de Fulvy put conslituer une Societe d'exploitation dont les membres etaient tous interesses dans les Fermes \ Le fonds social lul fixe a 90,000 livres et le roi fit genereusement abandon des sommes qu'il avait avancees aux freres Dubois.
L'acte dissociation specifiail « que le sieur Gravant, qui fournissail la pate destinee a former les pieces de porcelaine. ainsy que lamatiere servant a les passer en couverte, donneroit par 6crit le secret de ces deux compositions a M. Fulvy. qui voidoit bien avoir la bonte de se charger d'en
' Manuscrit de Millot, chef des fours. (Bibliotheque de la Manufacture de Sevres.)
2 Bachelier. Memoire historique 1T.S1).
3 Les assodes. d'aprts un manuscrit du siecle dernier, etaient MM. Bonfils, Verdun, Baudon, Beles'iuis [alias Ubeleski), Bouret, Calabre, de Gagny ct Boussel.
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fairc les experiences, et que ces experience? faites, il deposeroit chez un notaire a Paris, un ecrit conlenant les drogues et matieres qui entrent dans chacune de ces deux compositions et moyennant quoi, si la Manufacture se soutenoii pendant dix annees, a compter du ["Janvier ITifi, il seroit paye a Gravant a l'expiration des dix annees seulement, pour recompense la somme de 24,000 livres el jusqu'a lors a compter du 1" Janvier 1748, la somme de 1.200 livres par annee1 ». La societe constitute, Orry de Fulvy usa de l'infiuence de son frere pour obtenir d'utiles privileges et pour s'assurer de puissantes protections. Le roi, par un arret du Conseil, date du camp de Boost, 24 juillet 1745, octroya a la nouvelle Sociele un privilege exclusif de trente annees, delivre au nom de Charles Adam, pour 1'" etablissement de la Manufacture de porcelaine facon de Saxe, au chateau Se Vincennes ». 11 accorda, en outre, au titulaire 1'nsage des bailment? de la cour de la Surintendance, du manege convert et de la menagerie situee a Bel-Air. C'etail en quclque sorle, de la part de Louis XV, prendre la Manufacture nouvelle sous sa protection.
Orrj <li' Fulvy, en possession do ces precieux concours, s'appliqua alorS a reorganise!' le personnel. Un sieur Boileau, qui avail travaille comme commis principal dans le? Fourrages, el qui avail fait preuve, dans cefle situation, de grands talents d' administrates, ful nomme inspecteur avec 1,800 livres d'appointements et le logement. On placa Hellot, chimiste-metallurgiste distingue, a la tete de l'atelierde chimie. Duplessis, orfevre du roi, qui allail se faire un nom celebre a Sevres, ful charge de diriger les travaux des mouleurs, des tourneurs el des repareurs. La peinture et la dorure devaienl etre inspectees, tons les lundis, par Malhieu, emailleur du roi. Le sieur Blanchard tut nomme garde-magasin aux appointements de 1,200 livres. Enfin. la Compagnie fit un traite aver le frere Hippolyte. benedictin du couvent de Saint-Martin-des-Champs, pour le secret d'appliqner la dorure.
En depit du zele et de L'habilete des administrateurs, la Manufacture de Vincennes, ne prospera pas. du moins financierement. Pendant longtemps, chaque exercice se soldait regulierement par un deficit el presque a chaque page du registre des deliberations du conseil d'administration2, on releve de nouveaux appels de fonds. Quelques chimes, du reste, suffi-
1 Archives natioiiales.
; Manuscritde la bibliotheque de la Manufacture de Sevres.
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ron t a prouver par quelles traverses passa I'etablissement naissant. Rien n'esl plus instructif que remuneration de ces sacrifices d'argent repetes et la constatation de cette lutte sans treve contre des difficulty innombrables.
Le 27 septembre 1746, on demande aux associ6s un nouvel apporl de 100 livres par action. Le i- Janvier 1 7 47. e'est 2,000 livres qu'on leur reclame; le 24 avril 1748, 2,000 livres; le 19 Janvier 1749, encore 2,000, toujourspar action. Le 1 1 decembre 17iy. la Society contracte mi emprunt de 12.000 livres. Le 30 mars 17o0, ne pouvant acquitter un billet de 0.000 livres, elle se voit forc6e de le renouveler. Le 2!) avril I7.'i0, le nombre des actions, fixe a 21 par I'acte social du I" jnillel 1745, est augmente de 9, de maniere a fournir un nouveaufonds de 126,00.0 livres. En 1747, le roi. pour eviter une liquidation ruineuse, accorde a la Sociele un subside de 40,000 livres; en 1748, il donne encore 30,000 livres; et autant en 1749. Enfin, le 9 decembre 1750, les actions nominatives sont converties en actions au porleur, de 2,500 livres au nombre de 220, constituant un fonds de 550,000 livres. Les aclionnaires principaux etaient, ;i cette date : DonOls, Bouillard, de Verdun, Ubelisky, Gaudet, Le Roy. Saint-Martin, Souehet, de Bisseaux, et Calabre. Une pareille confiance, une si vigoureuse el si louable tenacit6, la cooperation duroi, aussi bien que le nom et le rang des personnes melees a l'entreprise et qui pour la plupart appartenaient a la haute finance, avaient, cela sc coneoit. li\e les regards de la Cour et de la Vide, sur cette Manufacture deja cclebre, avant menie d'avoir enfante des produits parfaits. La preuve de cette attention llatleuse nous est fournie par les Memoires da due de Lnynes '. Co haul personnage, lies en vue, fort bien en cour, puisque la duchesse, sa femme, elait dame d'honneur de la reine, ne craignit pas, en levrier 1749, e'est-adire precisement a l'epoque oil nous sonnnes parvenus, d'interroger Orry de Fulvy sur ce qui se passail a Vincennes et consigna par ecrit les reponses que lui fit son inlerloculeur. Rien ne montre mieux que celle double attention, l'importance considerable qu'avait deja prise la nouvelle Manufacture. On nous saura Lire de reproduire integralement cette curieuse page d'histoire :
« Mc de Fulvy m'a dil aujourd'hui, eeril ie due de Luynes, plusieurs
1 Voir Memoires, t. IX, p. 329.
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details sur eette Manufacture (de Vincennes) qui meritent d'etre eerils. Le premier etablissement fut fait en 1741. Le roi leur donna le manege de Vincennes. qui n'eloit d'aueun usage depuis longtemps. C'est la que Ton a construct des ateliers pour les tourneurs. sculpteurs, peintres et autres ouvriers necessaires pour la Manufacture, et les fours differents dont on a besoin. M. de Fulvy a choisi des entrepreneurs qui y on I depense jusqu'a present 250,000 livres. Outre cela, le Roi donna, il \ a deux ou trois ans, 'iO.OOO livres pour aider a perfectionner l'etablissement; et depuis Sa Majeste a fait encore donner 60,000 livres. en tout 11)0.000 livres. Jusqu'a ee moment il n'y a eu de depense faile pour cette Manufacture que 320,000 livres; ainsi ils ont encore 30,000 livres devant eux. II y a actuellement 100 ouvriers travaillanl a eette Manufacture, les uns paves a lant par jour, les autres par pieces. Une des grandes difficultes est la lerre pour les moules; il I'aut que cette terre ne soit melee d'aueun metal, car rile donne la teintnre a la porcelaine ; on en trouve de cette espece, mais elle est si seche qua chaque cuisson le moule casse et ne prut servir deux fois. M* de Fulvy espere que cette Manufacture bien soutenue fera commerce de marchandises pour 7 ou 800,000 livres par an, dont environ 300,000 en France et le surplus dans les pays etrangers. On y en a deja envoye des pieces qui ont fort bien reussi, et qui font desirer aver impatience aux etrangers d'en pouvoir acheter. Mais M. de Fulvy ne veut pas que Ton debite publiquement avant le mois d'Aout prochain, afin que les entrepreneurs aient le temps de remplir leurs magasins. Les Anglois ne demandent que de la porcelaine loute blancbe. Mais eomme ils pourroient en ('aire usage pour \ ajouter des peintures, on leur vend cette porcelaine blancbe aussi chere que si elle eloil peinte. » Ces details, on le voil, sonl fort curieux el precieux a relenir.
« II y avoit plusieurs autres manufactures de porcelaine en France. continue le due de Luynes, el mgme aupres de Paris, a Chantilly, Saint- Cloud, Villeroy, Seeaux, etc... Les entrepreneurs visitoient et envoienl visiter celle de Vincennes pour s'instruire et tacher de la contrefaire, et outre cela pour debaucher quelqucs bons ouvriers en leur promettant un gain plus considerable. Puur mellre tin a ces deux inconvenients. M. de Fulvy a obtenu un ordre pour que personne ne put aller voir travailler les ouvriers dans la Manufacture. Ces visites fr6quentes avoient an moins l'inconvenient de les detourner et de retarder l'ouvrage. Outre cela, il y