VASE A FLEURS
De I'ancienne Manufacture de Vincennes.
SEVRES.
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a eu un arret du Conseil qui fait defense a tous maitres de manufactures de prendre aucuns ouvriers de celle de Vincennes a peine de 3,000 livres d'amende. Les ouvriers decette Manufacture ne sont ni loges ni nourris. »
« M. de Fulvy, dit en terminant le due de Luynes, pour 6tre a portee de veiller de plus pres ace quise passe, a obtenuun logement a Vincennes. C'est le batiment de la Surintendance de cette maison royale. C'est son frere feu M. Orry qui lui avait fait obtenir ce logement, etant directeur general des Bailments; mais il ne voulut jamais lui donner un brevet, de sorte qu'il a fallu qu a sa mort il obtint de M. de Tournehem la continuation de la meine grace, qui lui a ete accordee. »
Ce que le due de Luynes ne nous dit pas, dans ce curieux passage de ses Memoires, c'est qu'a cette epoque une innovation des plus originales avait deja valu a cette fabrication nouvelle une notoriete presque europeenne. Nous voulons parler tie l'execution des fleurs en porcelaine', dans laquelle les artistes de Vincennes ne tarderent pas a acquerir une habilcte extraordinaire, ct firent preuve d'une rare delicatesse de travail et d'un gout exquis. Aussi la mode de ces jolies fleurs se repandit-elle partout. Chacun voulut posseder des bouquets de Vincennes; preoccupation fort excusable, car elle repondait au caractere aimable, galant et frivole de cc temps et s'harmonisait avec le mobilier coquet et gracieux de l'cpoque. Aussi n'est-il pas jusqu'aux poetes, meme jusqu'aux homines d'Etat, que ces fragiles productions n'aicnt intcresses ; et Saint-Lambert commencait de la sorte une epilre galante, inseree dans V Almanack des Muses :
Pourquoi m'envoyer pour etrennes Ce vase ou les plus belles fleurs Au blanc emaille de Vincennes Opposent leurs vives couleurs ?
M. d'Argenson en outre ecrit dans ses Memoires ' : « Le roi a commands a la Manufacture de Vincennes des fleurs de porcelaine peintes au naturel, avec leurs vases, pour plus de huit cent mille livres, pour toutes ses maisons de campagne et specialement pour le chateau de Bellevue de la marquise de Pompadour. On ne parle que de cela dans Paris et, verita"blement, ce luxe inoui scandalise beaucoup. » Ce gout de Louis XV pour les fleurs de porcelaine avait au surplus une origine
1 Memoires du marquis d'Argenson, t. VII, p. 122.
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assez particuliere pour etre rapportee. Soulavie, dan? un passage des Memoires du due, de Richelieu, raconte que Mmo de Pompadour, faisant les honneurs de sa residence favorite a son royal amant, plaga sous les yeux du monarque un parterre coraplet de fleurs de Yincennes. « Elle l'attendoit un jour dans ce chateau enchante de Bellevue. qui lui avoit coilte si cher, et comme il y entroit, elle le recut dans un appartement, au fond duquel etoit une serre chaude immense et un parterre de fleurs pendant un hiver rigoureux. Comme les roses fraiches, les lys et les oeillets y dominoient, le roi extasie ne pouvoit assez admirer la beaute et l'odeur suave de ce parterre. La nature y etoit jouee. Ces vases, ces fleurs, ces roses, ces ceillets, ces lys et ces tiges, tout etoit en porcelaine et l'odeur suave de ces fleurs divines etoit l'effet de leurs essences volatilisees par Tart. » Qu'on aille, apres cela, quand on est roi tout-puissant, insoucieux de l'avenir, desceuvrc par profession, ennuye par caraclere, se defendre contre une surprise pareille. Louis XV se prit done d'une belle passion pour ces dedicates porcelaines et tout le monde a sa suite en raffola.
La dauphine, 1'intelligente et spirituelle Marie-Josephe de Saxe, qui s'efforcait par tous les moyens de plaire a son egoiste beau-pere. et d'asseoir son credit et son influence aupres de lui, fut des premieres a adopter ces jolies fleurs. C'etait. au reste, un devoir etroit pour elle ; car. originaire du pays qui, jusque-la, avait produit les plus belles porcelaines europeennes, elle passait pour avoir en ces matieres une sorte de competence. Ne s'amusait-on pas, a la cour de France, a baptiser les Etats de son pere : « Royaume de porcelaine, » et elle-meme, au moment de son mariage, n'avait-elle pas ete qualifier plaisamment de princesse de ce meme nom ?
Marie-Josephe de Saxe s'empressa done de garnir ses appartements de ces produits de Yincennes, et par un de ces hasards, specialement heureux, comme, on en trouve trop rarement, nous savons, par un passage du Litre Journal de Lazare Duvaux, en quoi consistait la parure dont elle se pluta orner son cabinet. On y lit, en effet : « Madame la Dauphine : Pose a la cheminee de son cabinet a Yersailles une paire de bras a trois branches, composes de branchages vernis imitant la nature, aver les fleurs de Yincennes assorties a chaque plante ; le haut de ces bras d'une branche de lys, tulipes, jonquilles, narcisses et jacinthes bleues, les branches du milieu en roses, celles en dehors d'anemones
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et semi doubles, celles en dedans de giroflees rouges et violettes, la jonction des branches garnies de differentes fleurs, le bas, de boutons dor et oreilles d'ours ; les bassins de la m6me porcelaine avec les binets dores d'or moulu, 1200 liv. — Une autre paire de meme grosseur posee en trumeau vis a vis, dont le haut de trois ceillets doubles, barbeaux, branches de fleurs d'oranger, tulipes, campanules ; les branches du milieu d'an6mones et semi doubles ; celles en dehors de jacinthes d'Hollande a quatre coeurs ; celles en dedans de jonquilles doubles; la jonction des bras ornee de differentes fleurs , le bas de boutons d'or et grosses jacinthes a cceur de rose, avec les bassins de porcelaine et binets dores, 1200 liv. »
Certes, parer ainsi son cabinet c'6tait deja faire tres habilement sa cour au roi, mais la gracieuse princesse voulut mieux faire encore. Jusque-la, la Saxe avait exp6die des quantitcsenormes de porcelaine en France ; envoyer de la porcelaine de France en Saxe, n'elait-ce pas, pour une Saxonne, proclamer de la fa?on la plus flatteuse la superioritc artistique de la France sur son pays natal ?
Un vase avec fleurs de porcelaine, offert par M. de Fulvy a la reinc, le samedi saint, 13 avril 1748, avait et6 tres fort admire a la Cour. Ce vase, dont le bouquet ne comptait pas moins de 420 fleurs et qui 6tait estimc plus de 100 louis, avait fait dire aux personnages les plus autorises que c'etait la « un ouvrage parfait en son genre, tant pour le blanc que pour l'execution des figures et des fleurs et que cette Manufacture [de Vincennes] surpassait celle de Saxe pour les fleurs' ». Maric-Josephe, tres fine politique, pensa qu'il etait adroit de paraitrc fiere, aux yeux dc son pere, Frcderic-Auguste, roi de Pologne et electeur de Saxe, de ce que sa patrie d'adoption possedait une manufacture rivale de celle de Meissen. Elle reclama done deM. de Fulvy un vase semblable, lui promettant de l'envoyer a Dresde.
Au mois de Janvier 1749, le vase, 6tant execute, hit presente a la dauphine. Celle-ci y attachait un si grand prix, qu'on songea d*abord a le faire transporter a Dresde, sur un brancard, par deux hommes « qui ne comptoient 6tre que trente jours en chemin et avec lesquels le marchc etoit fait a 100 sols par jour chacun ». Mais en presence des difficulties de ce mode de transport, on dut prendre le parti de demonter le vase et
Memoires du due de Luynes, t. IX, p. 10.
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de le faire accompagner par un ouvrier dc la Manufacture, pour le mettre en chit d'etre offert an roi '.
A defaut de ces temoignages offlcicls, l'interet que le public prit a ces dclicals ouvrages est encore atteste par des chiffres, qui se passent de commentaires. La premiere annee (1749) qu"on mit en vente des firms a Vincennes, le chiffre des achats s'eleva a plus de 36,000 livres, alors que pour les autres produits les registres de comptes ne font mention que de 7,269 livres 19 sols. Les fleurs a elles seules formaient done les cinq sixiemes de la fabrication; e'est dire l'accueil qui leur etait fait par les acheteurs. Get engouement persista encore assez longtemps, devenant moins intense cependant a mesure que Vincennes developpait et ameliorait sa fabrication de porcelaine de table et de pieces de decoration.
A la recherche de tous les perfectionnements, la Compagnie, ainsi que nous l'avons dit plus haul, avail, snr la proposition dc M. de Fulvy, hailr avec le frere Hippolyte, pour acquerir le secret d'appliquer l'orsur la porcelaine. Elle avait paye ce secret unc somme de 3,000 livres complanl el une rente viagere de 600 livres par an. D'autre part, le peintre Bachelier avail remplacG Malhieu a la lele de l'alelier de peinture el de dorure, el apporte a la Manufacture le concours precieux de son talent reconnu. Des innovations fecondes dans le domaine dc rinstruction professionnelle permirenl a tout un personnel de se former sous ses ordres. 11 crea dans les ateliers des cours de dessin et de peinture, organisa des collections de modeles, donna des formes de vases, qui sont encore appreciees de nos jours. La collaboration de Duplessis mit, en outre, hors de pair Vincennes comme sculpture et assura a sa fabrication une superiorite constante 2.
C'est grace a ces artistes habiles qu'en 1753 la Manufacture put executer un grand service de table, commando par Louis XV, a fond bleu celeste, decorc de fleurs, service qui avait coute 60,000 livres, el qui, expose a Versailles pendant les fetes de Noel, fit a la fois Tadmiration et l'etonne-
' \femoires </» rfuc de Luynes, t. IX. p. 277 et 328.
2 Duplessis ne fut pas seulement occupe a diriger les modeleurs. II donna aussi unc partie de ses soins aux montures en bronze dore des pieces de service et des vases; ces montures prirent meme par la suite une importance assez considerable pour qu'on les fit cntrer comme un appoint serieux dans le chitTre de la production. Les ateliers de Vincennes et de Sevres fabriquaient meme les bronzes employes pour d'autres porcelaines. Nous trouvons, en effet, dans le Livre journal de Lazare lluvaiix, la mention suivante qui ne laisse aucun doute a cet egard : « Mme de Pompadour: La garniture en bronze dore d'or moulu de deux urnes de porcelaine celadon, modeles faits expres par Duplessis, 960 1. »
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merit de toute la Cour. La Manufacture de Yincennes avait enfln trouve la composition reguliere d'une fort belle matiere, se pliant par sa plasticity a toutes les formes les plus originales, les plus legeres, les plus dedicates ; capable de recevoir les decorations les plus fines et les plus variees et opposant aux couleurs vives sa blancheur immaculee.
Un Memoire de la direction, dalant de celte p6riode, et depose aux Archives nationales, nous a conserve la composition chimique et le mode de preparation de celte matiere precieuse ; nous croyons devoir lui donner place ici.
« Pour faire une cuite de 6,204 livres, y est-il exrit, on melange :
3,860 1. de sable de Fontainebleau a 6 den. la liv. 991. 1,200 de cristal mineral ou salpelre ; 2 cuites.
Les cuites sefonlal'arsenal a 17 s. la liv. 1,020
Pour un droit de cerlificat 14 s.
Fu ladles 7 4
Voiturier 8
438 de sel marin a 2 sols la livre 43 10
222 de soude d'alicante a 9 sols 99 18
222 d'alun de Rome k 1G sols 100 10
222 de gypse ou rognure d'albatre a 2 sols . 22 4
0,2641 ' . . . 1,407 1. Os.
« Lorsque le melange est parfaitement bien fait, on en forme une couclic d'a peu pres un pied d'epaisseur sur un banc de sable, sous le four de frilte ; on fait un feu gradue pendant environ cinquante heures; on pousse le four jusqu'au degre de couleur de citron. II faut observer de le menager beaucoup lorsqu*il est parfaitement rouge jusqu'a l'instant de le quitter; il faut que la fritte soit bien blanche sans cependant tHre trop vitrifiee ; s'il se trouve des parties de fritte rougeatres, e'est un signe assure du trop peu de feu qu'elle auroit eu ; alors on repasse ces merries parties rougeatres au four prochain et on les place sur la nouvelle composition.
« On pile ces matieres que Ton voit suffisammentfrittees, et quand elles sont reduites en poudre, on fait la composition suivante :
« On prend 900 livres de fritte en poudre que Ton met dans les tinettes de moulinavec 300 livres de marne d'Argenteuil ; le tout etant bien broye" ensemble, l'espace d'environ trois semaines, forme une pate liquide que Ton fait secher dans des auges destinees pourcela; lorsqu'elle est seche, on la porte au blutoir pour Fecraser avec des cylincb'es a main et la
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bluter, et ensuite on la porte dans un endroit oil on forme des ballons en l'imbibant avec de l'eau seulement; c'est ce qu'on appelle pate neuve.
« Les parties de pate provenantdes repareurs,tourneurs et unisseurs, se reduisent en poudre et pour les faire reservir utileraent, on les mele avec un tiers de pate neuve ; pour imbiber le tout et lui donner du liant pour mouler tous les grands objets et la plalrerie, on se sert de l'eau bouillante et du savon vert ; on se sert aussi de ce moyen pour la pate neuve quand on la destine a mouler de grands objets et la platrerie : sans cela, elle n'y serait pas propre. On appelle cette pate chimisee. »
Pour la composition de la couvertc, on employait les matieres suivantes :
071. 1/2 de sable de Fontainebleau a 0 d. la livre. 1 1. 13 s. 9 d.
90 de litharge a 10 sous 4-5
24 scl de soude a 2 1. 12 s 02 8
22 1/2 caillou noir ou picrre a fusil pris a Bou-
gival a 0 d. la livre 12
30 potasse a 13 s 19 10
« On mSle toutes ces matieres ensemble, ajoute le redacteur du Memoire, et apres les avoir passees au crible, on les met dans soixante creusets ; on les place sous le four de biscuit de porcelaine tendre et quand on les retire, on les casse; on epluche bien scrupuleusement le cristal, on le pile au moulin; ensuite on le broye commc la pate avec de l'eau, ct pour l'employer on y met du vinaigre blanc qui le fait adapter ou prendre facilement sur la porcelaine en biscuit. »
En possession d'une matiere premiere, souple, blanche, ductile, transparente, la Manufacture de Vincennes ne pouvait manquer de donner rapidement une grande variete a sa production. Limitation servile des porcelaines de la Saxe et de l'Extreme-Orient fut bien vite abandonnee. Les artistes s'appliquerent desormais afournir des modeles francais de forme, ainsi que de decoration, en services de table, garnitures de cheminees ou de meubles, figurines et groupes. L'analyse des registres de vente de la Manufacture et de divers documents : Chroniques, Memoire*, etc., nous permet de dresser le tableau suivant des principaux articles fabriques a Vincennes, avec leur prix courant :
PLANdHK X LII
VASE A MEDAILLON A fond vert, en pate teadre de Sevres.
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Caisses de porcelaine gros bleu, peintes a oiseaux a. 1441ivres. Assiettes peintes a figures et guirlandes, camayeux
pourpres a 30 —
Fromagers et leurs plateaux en blanc, bleu et or a. 42 —
Fromagers assortis a fleurs a 48 —
Jattes a fleurs de relief et brocs a cartouches de
fleurs a 600 —
Sucriers de table sur leurs plateaux peints a fleurs
et fdets bleus a 60 —
Sucriers ovales uniset leurs plateaux peints a fleurs a 43 —
Pots de sucre n Deurs a lo —
Grands gobelets a anses en lapis et or a 36 —
Beurriers a 48 —
Moutardiers couverts avec plateaux, peints a fleurs a. 30 —
Arrosoirs de porcelaine de 108 a 120 —
Baignoires pour les yeux — en blanc et filets d'or de 3 a 6 —
Bougeoirs de porcelaine a 18 —
Bras (3 paires de) a double branche, vernis, garnis
en fleurs dc Vincennes de toute espece; bassins
en porcelaine, binets dores, a different* prix, les
trois paires • 2,015 —
Fleurs employees dans 24 vases de differenles
grandeurs et 88 plantes 2,45o — 9 s.
Tabatieres peintes a sujets de chasse, montees en or a 1 ,344 —
Figures de Vincennes en blanc (Enfants desSaisons) a 48 —
La porcelaine tendre ' inaugura, ainsi, son regne artistique sous les auspices de la cour la plus galanlc et la plus amoureuse. Bientot elle fit fureur. Les plus hauts personnages de ce temps considererent corame un devoir mondain d 'avoir de belles pieces de la nouvelle Manufacture. Parmi ses clients les plus assidus, nous relevons, sur les registres, avec les noms du roi, de la reine, de la dauphine, de Mmu dc Pompadour, ceux de S. A. R. M"c de Sens, de la duchesse de Mazarin, du marquis de Castries, de la duchesse de Brancas, de la duchesse de Luxembourg, de la marquise de Gontaut, de la duchesse de Lauraguais, de Mmc de Berryer, de Mme de Gensin, de la marquise de Brignolle, de la comlesse de Maurepas, etc. Et cette belle passion dura jusqu'au jour, oil, par un retour fatal des choses d'ici-bas, la pate dure devint a son tour a la mode. Mais avant que cette modification de gout se produisit, de
1 Dans son Traite des Arts ceramiques, Brongniarl avail, en opposition avec la porcelaine naturelle ou kaolinique, elite porcelaine dure, denomme la porcelaine tendre : porcelaine artificielle; mais cette appellation n'a point remplace la premiere, qui est devenue historique et populaire.
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grands evenements allaient transformer la constitution de la Manufacture de Vincennes.
En 1751, Orry de Fulvy etait mort, suivant de pres dans la tombc son frere, le controleur general, dont la toute-puissante intervention avait ete si utile a l'etablissement. La Compagnie, aux termes dune clause de son acte dissociation, devait rembourser a ses heritiers la part qu'il possedait, mais la situation financiere ne permettait point l'execution de cette clause. 11 i'allut done une fois encore s'adresserauroi pour reclamer sa protection. A la suite de cette requeue, une nouvelle corabinaison intervint.
Le 8 octobre 1752, Louis XIV re Lira a Charles Adam le privilege de la Manufacture, qui lui avait ete concede sept ans plus tot et ce privilege fut transferea Eloi Bricbard, par arret du Conseil, en date du 19 aout 1 733. Cet arret merite qu'on l'ctudie; il a une importance historique exceptionnelle. On peut en effet le considerer comme constituant, en quelque sorte, la charte de la Manufacture royale de punclaine.
Par l'article premier, Eloi Brichard est mis en possession du privilege de fabriquer « toutes sortes d"ouvrages et pieces de porcelaines peintes ou non peintes, dorees ou non dorees, unies ou de relief, en sculpture ou fleurs , pour en jouir privativement et exclusivement a tous aulres, dans toute l'etendue du royaume, paiys et terres de l'obeissance de Sa Majeste, et ce pendant l'espace de douze annees trois mois, a compter du 1" octobre 1752. »
Par l'article 2, il est fait defense a toute personne, dc quelque qualite et condition qu'elle soit, non seulement de fabriquer et vendre de la porcelaine, mais encore « a tous les fabricans de poterie a pate blanche, de peindre les dites poteries en quelque couleur que ce puisse etre. »
L'article 3 institue, en favour d'Eloi Brichard, le droit dc surveillance et de visite sur tous les fabricants et potiers, et lui donne acces, pour ses inspections, jusque dans les residences royales.
La prohibition la plus absolue est, en outre, edictee par l'article I. qui frappe de la confiscation et d'une amende de 3,000 livres tous ceux qui essayeront d'introduire en France des porcelaines produites dans les « Etats ou Souverainetcs qui sont enclaves dans le royaume, ou limitrophes ».
L'article 5 est ainsi concu : « Jouira le dit Brichard dc tous les
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batimens appartenant a Sa Majeste et servant actuellement dans le chateau de Vincennes a l'exploitation de la dite Manufacture et ce jusqu'a ce quelle puisseStre transportie dans le nouvel etablissement qui doit en etre fait au village de Seves; passe lequel temps, Sa Majeste disposera des dits batimens de Vincennes ainsi qu'elle avisera bon etre. »
Par l'article suivant, l'etablissement d'Eloi Brichard est pourvu du titre de manufacture royale, et dc tous les droits et privileges attribues a ce litre. « En consequence, y est-il dit, il sera mis un tableau aa\ armes de Sa Majeste, lant sur la porle el frontispice des maisons et batimens servant a 1'exploitation dc la Manufacture, que sur celle des magasins de vente a Paris, contenant cette inscription : « Manufacture royale de porcelaine. »
L'article 7, non moins important, decide que « les pieces de porcelaine de la dite Manufacture seront marquees d'un double L, entrelace en forme dc chiffre, lequel sera la marque distinctive des ouvrages provenantde sa fabrication, a L'exception des fleurs sur lesquelles la dite marque ne pourrait etre placee ».
Le sieur Brichard est mis, par l'article 8, en possession du droit de vendre et debiter a Paris et dans tout le royaume les produits de sa fabrication.
L'article 9 dit que « le secret des compositions qui entrent dans la fabrication, peinturc et dorure dc la porcelaine restera reserve a Sa Majeste, sans que le dit Brichard el les interesses en sa Compagnic puissent pretendre en avoir aucune communication; et les dites compositions seront dirigees par la personne qui sera proposee a cet effet par Sa Majeste. »
Les quatre articles qui viennent ensuite, concernent l'exploitation et en reglent les conditions. Quant au personnel, il est vise par les articles de 14 a 19. On y remarque les dispositions suivantes : 1° les ouvriers et domestiques employes dans la Manufacture depuis au moins six mois sont exempts de « tutelle, curatelle, de collecte, de logement des gens de guerre, de guet et de garde et du service de la milice, » ainsi que des impositions ordinaires et extraordinaires; 2° les ouvriers etrangers employes dans la Manufacture sont, par ce seul fait, reputes « regnicoles » etjouissent des droits attaches a cette qualite; 3° par contre, il est interdit aux peintres, sculpteurs, graveurs, mouleurs, repareurs et journaliers d'abandonner la Manufacture sans prevenir l'administration six mois
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au moins avant leur depart et ceux qui sont employes « aux compositions et manutentions secrettes » ne peuvent « quitter dans aucun cas, sans permission expresse de Sa Majeste » ; 4° ceux qui sortent de la Manufacture peuvent se retirer oil bon leur semble, mais sans qu'il leur soit permis de « travailler en porcelaine ni imiter aucuns ouvrages de la dite Manufacture » ; 5" enfin, il est interdit aux autres fabricants de recevoir chez eux aucun artiste ou ouvrier ayant travaille a la Manufacture royale, s'il n'est muni d'un conge et d'une permission rediges dans la forme prescrite par l'article 14. Toutes ces dispositions ont naturellement pour sanction un certain nombre de peines plus ou moins graves.
L'article 20 rapporle tous les privileges et toutes les permissions, accordes anlericurenient a d 'autres ceramistes et, par l'article 21 et dernier, il est pourvu a la securite du commerce et des transactions d'Eloi Brichard, de ses successeurs et des « ayans cause dans la fabrication et debit de la dite porcelaine ».
Ces privileges considerables, que nous serions tentes aujourd'hui de qualifier d'cxborbitants, en raison du progres cconomiquc el social qui s'est accompli depuis ce temps, devaient faciliter singulierement la formation d'une Compagnie nouvelle. Celle-ci ful constituee au capital de 800,000 livres, dans lequel le roi participa pour un quart d'inlei'iU. Les trois autres quarts furent ainsi rcpartis, suivant unc liste dresscc par le panic des sceaux. apres approbation par lc roi :
Baudpn 3 actions. 30,000 livres.
Blondel de Gagny 5 — 50,000 —
Bonlils 3 — 30,000 —
Bouret 5 — .10,000 —
Bouret d'Etigny 3 50,000 —
Bouillard 3 — 30,000 —
Calabre 3 — 30,000 —
De la Boexiere '■> — 30,000 —
Douet fds 3 — 30,000 —
De Floisiac 3 — 30,000
Mazieres 3 — ■ 30,000 —
Papillon de Fontpertuis. . . 5 — 30,000 —
Parseval 3 — 30,000 —
Roussel 5 — 30,000 —
Saint-Martin 3 — 30,000 —
De Verdun 3 — 30,000 —
60 actions. 600.000 livres.
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La nouvelle Compagnie renouvela en partie le personnel superieur de la Manufacture. Elle clioisitpour caissierle sieur Schonen; un sieur Marmet fut charge des ecritures; un chef d'atelier special fut adjoint a Bachelier, pour suivre les travaux en cours et faire executer les corrections jugees necessaires; enfin on mit pres d'Hellot, charge des analyses, le chimiste Macquer, dont le nom allait bientot devenir justement celebre. Grace a l'adjonction de ces nouveaux collaborateurs, la fabrication ne tarda pas a atleindre une perfection inconnuc jusque-la, et « l'exposition publique du service pour l'lmperatrice reine en 1754, etablit la superiority de la porcelaine de France sur loutes celles de l'Europe » '.
Mais, des cette epoque, la Compagnie etait trop a l'etroit au chateau de Vincennes. Elle se trouvait surtout trop loin de Versailles et de la Cour. M. de Verdun, qui connaissait Mmo de Pompadour, s'etait fait un devoir de l'interesser directement au sort de la Manufacture. II lui avait demande conseil sur le fait du desir de la Compagnie de se mettre plus a portee du roi, son bienfaiteur-. Ainsi qu'on l'a pu voir par l'article 5 des Privileges, analyses plus haut, Sevres ou Seve (suivant l'ancienne orthographe du nom de cette localite) avait ete propose comme siege du nouvel etablissement artistique. Mm0 de Pompadour n'etait pas etrangere a ce choix; elle avait meme indique un emplacement contigu a une verrerie, dont Louis XV lui avait donne, l'annee precedenle, le droit d'exploitalion. Cette indication n'etait pas absolumenl desinteressee, car la favorite relrocedait cette propriety a la Societe moyennant 30,000 livres \ La Compagnie acheta done le vieux chateau appele la Diarme, ancienne maison de campagne de Lully, el y installa ses fours et ses ateliers. Cette acquisition elce transfert ne s'effectuerent pas sans exciter de nombreuses et vives critiques. Celles-ci eurent meme pour interpretes les personnages les plus haut places. D'Argenson signale ainsi cet evenement, a la date du 15 Janvier 1753 4 : « L'on chasse de \incennes tout ce qui y etoit; la Manufacture de porcelaines va s'etablir a Sevres pres de la verrerie de bouteilles. Notre roi artiste fournit des fonds pour lout, comme si Sa Majeste avoit beaucoup d'argent dans ses coffres. L'on met a la tele douze financiers, de quoi sont principalement
1 Bachelier. Loc. cil.
" llillot, manuscrit a la Ijibliotheque de la Manuracture de Sevres. 3 Les batimenls de la verrerie furent utilises pour loger le personnel. Memoires du marquis d'Aryenson, t. VII, p. 351.
SEVHES.
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