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LES PREDECESSEURS

DE V I NCEN N ES ET DE SEVRES

Qlelque rebelle que Ton soit au\ impressions sentimentales, il est difficile de n'etre pas frappe par la persistance, par la tenacity qu'apporta a l'etablissemenl el a la prosperity de la Manufacture de Sevres un groupe de personnages, qu'on se serait attendu a Irouver plus frivoles et moins euergiquement determines a poursuivre un but aussi difficile a atteindre. On a vu que rien n 'avail ete capable d'arreter ces champions de la premiere heure, ni les deceptions, ni les obstacles sans cesse renaissanls, ni les deboires les plus inattendus, se produisant au moment ou la reussite paraissait certaine. lis avaient tous vaillamment paye de leur fortune ou de leur personne, et lorsqu'un d'eux venail a disparaitre, il s'enetait loujours trouve d'autres. pour prendre clans le rang la place de venue vacante.

Cette vaillance et cette energie auraient tout lieu de nous surprendre sil s'agissait, dans l'espece, d'autre chose que de ceramique. Mais c'est le propre de cette artistique industrie d'avoir, a toutes les epoques et dans tous les pays, constamment passionne ceux. qui furent appeles a soccuper d'elle, meme dune facon incidente.

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Depuis 1'antiquite la plus recuse, en effet, « l'Art de terre » fut particulierement en honneur, chez tous les peuples. Les admirables monuments, d^couverts recemment par M. Dieulafoy dans les plaines de la Susiane, montrent quel cas les Perses et les Assyriens, contemporains de Xerxes, faisaient de ces belles briques vernissees et de ces 1'ai'enccs brillantes, dont ils batissaient des palais entiers.

En Grece, a la plus belle epoque de cet art incomparable, que nous considerons, a juste titre, comme classique, les ceramistes etaient ranges au premier rang des artistes. La plupart signaient hardimentleursceuvres, ce que le plus grand nombre des peintres et des sculpteurs n'osaienl faire. A Rome, les choses ne se passaient pas autrement, et tous ceux qui se sont occupes d'archeologie latine savent que nous posscdons par milliers des sigles de potiers romains, alors que les signatures des artistes qui vivaient en ces temps recules sont extremement rares.

A l'epoque de la Renaissance, quand le respect exclusif, professe par tout le Moyen Age pour le prix intrinseque de la matiere, fit place a une plus juste appreciation des beautes de la forme et des elegances du decor, la ceramique reconquit la premiere place. En Italie, les admirables productions des Delia Robbia, les ouvrages si decoratifs des fai'enciers d'Urbino, de Gubbio, de Pezzaro, de Castel Durante, eurent pour premiers appreciateurs les princes les plus puissants, et pour acquereurs les magistrats les plus ricbes. Ceux-ci ne se bornerent pas a acheter des ffiuvres toutes faites ; ils se declarerent les protecteurs el les inspirateurs des maltres ingenieux, qui ressuscitaient un art oublie.Bienmieux, cette noble passion fut assez contagieuse pour rayonner jusquc sur ceux qu'on pouvait, a bon droit, regarder, sinon comme des ennemis declares, du moins comme des adversaires. Francois Icr en est la preuve eclatante. Apres le desaslre de Pavie. il s'empressa d'attirer en France Jerome Delia Robbia, et lui confia la decoration, si longtemps celebre, du clialeau de Madrid dans le bois de Boulogne ', pendant que le connetable de Montmorency faisait executer par Massed Abaquesne les admirables pavements de son chateau d'Ecouen.

Francois Icr morl. ces traditions se continuenl. A Florence, e'est dans son palais du Casino que Francois de Medicis installe la manufacture de porcelaines qui devait, dans la suite, porter son noin, et c'esl dans le

Voir Piganiol de la Force, t. IX, p. 271.

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jardin des Tuileries que Catherine de Medieis, digne niece de ce prince, permet a Bernard Palissy de modeler et cuire ces rustiques figulines, qui sont aujourd'hui 1'honneur de nos galeries d'art. Vers le m6me temps Louis de Gonzague, due de Nivemais, installe, dans son duche, des fa'ienciers attires d'ltalie, et la gracieuse Helene de Hangest fait fabriquer dans son chateau d'Oiron ces pieces, d'un aspect si charmant et si original, que s'arrachent aujourd'hui nos plus riches collectionneurs.

Si, du xvi° siecle, nous passons au siecle suivant, il nous est facile de constater que le gout de la ceramique persiste avec la meme intensitc chez les plus hauts personnages. Le Journal (THdroard ne nous laisse aucun doute sur la passion que Louis XIII, encore enfant, nourrissait pour ces menus objets en terre vernissee, qui se vendaicnt alors commc de simples jouets, et qui sont devenus aujourd'hui hors de prix. Nous detachons, en etfel. de ce journal les notes suivanles : « 29 mai 1607; il [le Dauphin] va a la poterie ou il prend plusieurs pieces, chiens, lions, laureaux, puis revient en sa chambre ou, sur le tapis de pied, il les fait combattre. — 2 septembrc 1607 ; il va a la poterie pom1 y acheter deux chevaux. — 20 mars 1608; il s'en va a la poterie; on lui demande ce qu'il veut : « Attendez, j'y songe ; combien vendez-vous ccla », dit-il, en montrant la figure du roy ; on lui en demande trois ecus ; il commande de les bailler, prend l'effigie du roy, l'embrasse, la donne a porter a sa nourrice et revient a sa chambre. » On pourrait multiplier ces citations et les choisir au lieu de les prendre au hasard. Mais a quoi bon ? celles-ci, croyons-nous, sufQraient a demontrer, s'il etait besoin, le gout determine du futur Louis XIII pour la ceramique. Cette passion fut, on n'en peul douter, partagee par l'entourage du jeune roi et Ton peut juger si elle s'accrut encore, quand, a la place des faiences et des terres vernissees, on vit apparaitre, sur les tables et chez les marchands, de veri tables porcelaines.

C'est, vraisemblablement a la fin du xvic siecle, que les poteries translucides de l'Extreme-Orient se repandirent en France et furent appreciees dune facon un peu generate. Elles etaient connues toutefois, depuis pres de cent ans, dans l'Europe occidentale. L'lnventaire de Marguerite d'Autriche (1523-1324), l'lnventaire des meubles et joyaux de la reine de Navarre (1534), l'lnventaire du cardinal d'Amboise, ceux des chateaux de Nevers et de Fontainebleau font, en effet, mention de vases en porcelaine, suffisamment decrits pour qu'aucune erreur ne soit possible. Un

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passage de l'ouvrage du pere Dan se rapporte aux premieres importations de ces belles ceramiques venues des Indes. Rabelais, dans Pantagruel, nous apprend qu'un des navires de son heros avail pour devise : « Ung beau et profond hanap de porcelaine. » Autre pari, il ecrit : « Puys nous commanda estre hanapz, lasses et guobeletz presenlez d'or, d'argent, de crystallin, de porcelaine. » Par Belon, nous savons en outre, que, des le milieu duxvi0 siecle, il se faisaitau Caire un commerce considerable de ces beaux vases. Toutefois il convient de remarquer, que jusqu'aux dernieres annees du xvi° siecle, le nom de porcelaine, fut attribue a des substances aussi couteuses que varices.

Ce nom, en effet, eut pour point de depart une curieuse assimilation." Les latins nommaient Porca et par diminulif Porcella un coquillage de forme bien connue, que les savants ont lour a lour appele Concha venerea on Cyproea '. Les parlies inlcrieures de ce coquillage sont de couleur laiteuseet fortement irisees; et le Moycn Age, acceptant cette analogie un peu hardie, pril rapidemenl l'habitude de designer sous le nom de Pourcelaine, traduction francaise de la Porcella romaine, loutes leseoquilles de nacre, et m6me vraisemblablement un certain nombre de pierres laiteuses, qui presentaient, elles aussi, des reflets irises.

C'esl de cette facon qu'il faut expliquer et eomprendre les descriptions si curieuses d'objets etonnamment precieux et singulierement varies, qu'on rencontre dans les inventaires de Louis lor due d'Anjou (1360), du due de Normandie ( 1 363), de Jehanne d'Evreux ( 1 372), de Charles V (1 380). 11 est clair, par exemple, que lorsquc nous relevons dans ce dernier inventaire la mention d' « une petite pierre de porcelaine entaillee a petiz images garnye d'or » ou encore « ung tableau de porcelaine carre de plusieurs pieces et au mylieu TYmage nostre Dame garny d'argenldore a ouvrages d'outremer », il s'agit de plaques ou defragments de nacre gravee. De meme, quand dans l'inventaire de Charles-Quinl (1536), nous remarquons « une couppe d'argent, couverte, doree par dehors et par dedens, garnie de trente deux pourchelains en maniere de camahieux tallies de plusieurs personnaiges et d'oiseaulx >>, il est indiscu-

1 I'oncet dans son Histoire des Drogues, publiee en 1692, ecrit: > Ce que nous appelons Porcelaines en coquillage et les Latins Concha Venerea, sont de petites coquilles blanches qu'on nous appoi'te de plusieurs endroits des Indes; » et la phrase suivante que nous relevons dans le Genie de la langue francaise, ouvrage publie en 1705, montre a quelle variete d'objets ce mot etait encore applique au commencement du siecle dernier: « 11 y a des vases dores et vernisses, il y en a de cristal el de verre, et lout cela est appele porcelaine. »

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table qu'il s'agit do ce que nous appelons aujourd'hui des camees de coquille.

Toujours par analogie, on eommenca, au xv° siecle, a donner la qualification de porcelaine a des ustensiles en terre vernissee, aux poteries hispano-moresques a reflets metalliques, et surtout aux objets en verre irise, qui rappelaient les reflets de la nacre ou les tons laiteux de la porcella. C'est ainsi qu'au chateau de Chanze, residence favorite du roi Rene, nous trouvons, en 1471, « En la petite chambre dessusla saulcerie, plusieurs araiolles ' de verre, garde mangers de terre, plaz de pourcelaine et autres choses de verre, dont y a plusieurs rompuz el cassez ». II s'agit la certainement de plats et de vases de cristal ; et Ton comprend, apres cela, comment le nom de porcelaine 1'ul applique, de suite et sans hesitation, aux belles ceramiques de TExti-eme-Orient, des que celles-ci apparurent dans l'oucst de l'Europe.

Nous avons dit plus haut qua la fin du xvic siecle les porcelaines de Chine devinrent en France d'un usage a peu pres regulier. C'est, en effet, vers cetteepoque, qu'elles font leur apparition a la foire Saint-Laurent et a la foire Saint-Germain, ou elles etaient vendues par les importateurs portugais, en menie temps que les autres «besognes de la Chine », dont ces marchandsfaisaientalors grand commerce. Longtemps cc till la qu'on vint s'assortir de ces vases recb.ercb.6s, et Scarron put encore ecrire 2 :

«... Menez-moi chez les Portugais, Nousy verrons, a pen de frais, Des marchandises de la Chine.

.Nous y verrons de l'ambre gris, De beaux ouvrages de vernis, Et de la porcelaine fine De cette conlree divine Ou plustot de ceparadis. «

Des 160*;. on s'en servait courammenta laCour. et l'anecdote suivante, que Jean Heroard place, a la date du 16 aout 1607, dans son journal, montre que le dauphin en faisait quotidiennement usage 3.

« E.n prenant son bouillon dans son ecuelle de porcelaine, on lui louait la porcelaine; je lui dis que le grand Turcbuvait clans des vases de

' L'amiolle on ampoule elait une petite Hole de verre, une sorlc de burette sans anse. 5 Voir Paris burlesque, par le sieur Berthod. ' Journal, I. I", p. 280.

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povcelaine : « Ho! dit-il, je veux plus prendre du bouillon la-dedans, » ct il repousse son ecuelle. » Mais ce caprice d'un prince tres Chretien n'ent ni consequences ni dnree. A partir de 1630. on rencontre la porcelaine dans tous les repas de gala el dans tous les interieurs luxueux. Vingl ans plus tard, elle etait tellement repandue que, si nous en croyons Loret, M. de Lamothe-Houdancourt, pour consoler sa I'emme de son depart, lui fit cadeau de plus de deux cent mille livres :

En ecrans lant grands que petits En gueridons facon d'Ebeine, En grands vases de porcelaine '.

Trois ans plus tard, c'est chez le cardinal de Mazarin que Loret constate la presence de ces precieuses ceramiques.

Manly, Monsieur le Cardinal, Par un apirt vraiment royal, En plats d'argent et porcelaines, Traita le Roy, traita deux Reines...

Et, dix ans plus tard. Anne d'Autriche el ses deux fils dtantalles visiter riiolel, que « la sage dame de Beauvais » — . c'est toujours Loret qui parle, — avait tail construire au faubourg Saint-Germain, ne manquerent pas d'admirer :

Tant de diferentes merveilles, Tant de raretez sans pareilles, Tant de Tableaux bien colore/.

Tant de brillants Lustres dor// De Porcelaines et de Vazes Qui pouvaient cauzer des extases...

Si. maintcnant. nous interrogeons le Me retire, ce curieux recueil nous apprendra qu'aux fetes donnees. en octobre 1(377, a Fontainebleau, « dans touL le lour de la table, estoient des porcelaines fines en hors d'oeuvre remplies de toutes sortes de compotes ». Par ce memo Mercure, nous saurons encore, qu'au repas de noce de M. de Berringlien avec M"e d'Aumont, le dessert fut servi « dans des porcelaines fines qui I'stoient de loutes sortes ». En lti"8. au mariage de M. de Launay et de M"e de Tr6vegat, il n'en etait pas autrement, et I' « on ne pouvoit

' Maze historique.

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regardcr sans plaisir l'arrangement d'une infinite de porcelaines remplies dc tout ce qui cstoit capable de flater le goust ' ». Cette menie annee, un des grands attraits de la foire Saint-Laurent fut la mise en vente des porcelaines de la duchesse de Cleveland. « II y en avoit rl'adrairables par leurs figures, par les choses qui y estoient representees dessus, et par la diversite des couleurs. Les plus rares estoient montees ou d'or ou de vermeil dore et garnies diversement de la mesme matiere -. » Ces porcelaines, de la plus grandc beaute et du choix le plus rare, arrivaient directement de Londres ou elles n'etaient pas moins a la mode qu'en France. Les plus hauts personnages faisaicnt profession de s'y connaitre ; et nous savons par Dangeau3 qu'a Versailles le roi d'Angleterre etonna Louis XIV et sa Cour, par la facon dont il parlait en connaisseur des cristaux et des porcelaines.

Le noble exile avait de quoi exercer sa sagacile chez eclui qui se faisait si genereusement son bote; les inventaires du Mobilier de la couronne, dresses de 1673 a 1715 \ comptcnt un nombre considerable de pieces de la plus grande valeur. Leur chiffre, d'apres un releve que nous avons fait, ne montait pas a moins de 923 pieces de formes et de destinations varices : Aiguiercs, assiettes, bassins, bouteilles, buires, chandeliers, cornets, cruches, cuvettes, ecritoires, flacons, gobelets, jattes, plats, pots, salieres, saucieres, tasses, urnes, vases de toutes sortes. Une partie de ces precieuses porcelaines prenaient place sur la table royale. Decrivant la facon dont le fruit est servi au grand couvert du roi, le P. Besongne ecrit : « Ce fruit est compos6 de deux grands bassins de fruit crud dans des porcelaines, de deux autres plats de toutes sortes de confitures seches, faites au goblet, aussi en porcelaines, de quatrc compotes et confitures liquides et de quatre salades 5. » Nous savons, en outre, que les officiers de la Boucbe toucbaient annuellement 550 livres, pour le remplacement de celles de ces porcelaines qui pou-

' Mercure de juin 1678.

" Extraordinaire du Mercure, quartier de juillet 167S.

3 Voir Journal, t. II, p. 293.

' Publies par M. GuilTivy.

* Elal de France, t. I"r, p. 103. Ce fut du reste, a cette epoque, un usage generalement admis de servir le fruit dans des bassins de porcelaine. Nous en avons la preuve par le quatrain suivant de Senece, intitule le Present de fruits:

Tu rccevras Philis, par le present porteur, Des pechos de Corbeil, des melons de Tourraine Des figues, du muscat, de l'api, du choux Heur, Chaque espece en sa porcelaine.

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vaient etre deteriorees. C'etait par Lorient que se faisait l'importation des pieces de service. Mmo de Sevigne se trouvant dans cette ville en 1689, en admirait une profusion etecrivait : « Cela plait assez '. » Quant aux pieces de choix,elles etaient religieuseraent serrees et si secretcment conservees qu'en 1749, en voulant faire des reparations a Trianon pour yrecevoir le roi de Pologne, « on trouva, dit le due de Luynes, un espece de petit tresor de porcelaines ». Ce « tresor » etait enferme dans « une armoire qui n'avoit pas ete ouverte depuis Louis XIV », et eette armoire etait remplie de pieces de toutes formes et toutes fort belles 2.

Faut-il ajouter que tous les membres de la famille royale etaient presque aussi bien pourvus que le roi. Le dauphin possedait un assortiment de vases superbes et des porcelaines de service en nombre respectable; le due d'Orleans en 1689, a Saint-Cloud, en faisait des loteries au profit des dames de la cour, et nous pouvons juger par les beaux cornets de la galerie d'Apollon, qui sont a ses armes, de quels monuments ceramiques ce prince aimait a parer sa residence prcferee.

Pour les simples particuliers, s'il etait besoin d'etablir l'interet qu'ils portaient a cette belle matiere, on pourrait citer les longues et curicuscs dissertations auxquelles le Mercure donnait alors asile. On y traitait, dans des termes qui cerlainement etonneraient nos ceramistes modernes, de la nature de la pate et de la cuisson. On y donnait libre cours au\ plus phenomenales erreurs, aux prejuges les plus extravagants, et on allait jusqu'a affirmer que les porcelaines de Chine, pour acquerir leur translucidite, devaient demeurer ententes pendant aumoins un siecle3. Oncomprend quelle curiosite excitaient ces fabideuses histoires et quel desir les gens du monde avaientde posseder de ces ouvrages si extraordinaires. Aussi voyait-on, aux foires Saint-Germain et Saint-Laurent, les plus gros marchands d'alors deballer, et notamment le fameux Lemaire, fournisseur de la Cour, auquel Louis XIV, du 10 juillet au 16 septcnibre 1691 . avail achete pour plus de 9.000 livres de porcelaine ', et chez lequel les plus hauts personnages, la duchesse de Bourgogne elle-meme, nc

1 Letlres, I. VII, p. 372.

'■ Memoires, l. IX, p. 393.

' Voir Extraordinaire (hi Mercure, quartier de juillet 1678. II faut croire que quarante ans plus tard ce sujet n'avait rien perdu de son actualite, car on retrouve dan- le Mercure de fevrier 1731 et de mars 1738 des affirmations, moms singulieres peut-etre, mais de meme nature.

' Voir Comptcs des B&limens du Roi.

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eraignaient pas d'aller fairc leurs achats1. Independamment de ces deballages periodiques , un grand nombre de marchands tenaient, toute l'annee, boutique ouverte; c'etaient les sieurs d'Hotel, al'entree du quai de la Megisserie, Fanagny, a la descente de la Samaritaine, Quenel, rue des Bourdonnois, Malafer etVarenne, quai dc l'Horlogc, la Franaye et Laigu, rue Saint-Honore, pres de l'Oratoire2. Chez ces marchands renorames, on trouvait les pieces rares, curieuses, les morceaux de valeur. La porcelaine plus ordinaire ctait vendue par Trincard, domicilie rue dc la Verrerie, l'Hoste, porte Saint-Germain, Aubry, pres la Comedie-Francaisc, et Legrand, rue Saint-Denis. Ce commerce ctait, du reste, si important que, des 1664, nous relevons dans le Tarif general des Droits des sorties et entrees du Royaume l'articlc suivant : « Porcelaine fine ou moyenne, grande ou petite, le cent pesant payera douzc livrcs. »

Comme il arrive toujours en pareille occasion, 1'importance prise par le commerce de la porcelaine, le gout decide et persistant que le public montrait pour ce genre de ceramique, la faveur dont les belles pieces jouissaient chez les personnages les plus considerables du royaume, pousserent les industriels a essayer soit de contret'aire la porcelaine de Chine, soit de creer, a cote dc cctte production si parfaite, une maliere de meme sorte, offrant avec clle des analogies serieuses. En outre, comme vaissellc d'apparat aussi bien que comme vaisscllc d'usage, la porcelaine orientale etait mediocrement commode. Ses formes n'elaicnt pas appropriees aux besoins occidentaux, son decor, un pcu trop indcpendant, jurait avec les lambris somptuenx, mais trcs symetriques, sous lesquels elle 6tait appelee a se produire. L'apparition de l'abriques, donnant, a cettc matiere si fort apprecicc, une forme et une ornementation en harmonie avec le gout du jour et avec les necessites du temps, etait vivement souhaitee. II n'est done pas surprcnant que les plus energiques tentatives aient et6 faitcs pour arriver a la realisation dc ce vceu general.

Ce furent les Hollandais, grands importatcurs de ceramique chinoise etjaponaise, qui, les premiers, eurent l'idee dc cette substitution. Lc 4 avril 1614, Claes Wytmans obtenaitdes Etats de Hollande le privilege de fabriquer a La Haye de la porcelaine « semblable a celle des Indes ». On sait que cette porcelaine n'etait autre chose que de la faience tres

1 Journal de Dangeau, t. VI, p. 399.

' Livro commode, 6Jition de 1691.

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fine, et que Delft herita du privilege accorde au ceramiste de La Haye. En France, nos industriels sc bornerent tout d'abord a introduirc des quantites considerables de faience de Delft, dite « porcelainedc Hollande ». on encore « porcelaine contrefaite ». Cette sorte de ceramique sc repandit tellement dans la seconde moitie du xvnc siecle, qu'il n'est presque pas d'inventaire dresse a cettc epoque, oil Ton n'en rencontre. Hatons-nous d'ajouter que ces imitations, quelque parfaitesqu'elles pussent etre, ne jouissaient pas dans le rnonde des connaisseurs d'une tres grande estime. Les amateurs, qui commencaient a collectionner la porcelaine veritable et a en mettre un pen partout '. se piquaient alors non seulement de profusion, raais encore de raffinement. lis ne toleraient chez eux et chez leurs amis que des porcelaines d'origine orientale bien authentique; et, dans une des comedies de Dan court2, il est pr6cisemenl question d'une dame, qui easse impitoyablement chez une de ses connaissanccs « toutes ces porcelaines d'Hollande », en pretendant « qu'il n'en fa ut avoir que de fines ».

Cette severite devait porter des fruits. Elle poussa les industriels francais dans une voie encore inexplorce. lis essayerenl de fabriquer un produit nouveau d'une pate plus fine, d'un grain plus delicat, et surtout presentant cette transparence, cette translucidite qui faisaient si facheusement defautaux faiences meme les plus belles. Le 21 avril 1664, Claude Reverend obtint des lettres patentes de Louis XIV. pour etablir une manufacture de porcelaine de Chine aupres de Paris. C'est le premier document de ce genre, dont on retrouve la trace en France. Claude Reverend pretendait a cette epoque avoir « trouvc un secret admirable et eurieux qui est de faire la faience et contrefaire la porcelaine, aussi belle et plus que celle qui vient des lndes orientales ' ». On n'a toutcfois aucune trace de l'etablissement annonce par Reverend, et comme ce premier inscrit arrivait alors de Hollande, il est a croirc que son faraeux secret consistait simplement a fabriquer de la faience, analogue a celle de Delft. Les verbes faire et contrefaire, que nous avons soulignes plushaut

1 La duchesse de Valentinois, d'apres le rapport de Mm0 de Villedieu (voir Journal amoureux, t. X. p. 31), avait un ■ cabinet de roeaille ■, le plus agreable du monde, lequel > u'etoit meuble que de piles de carreaux de drap d'or et de vases de porcelaine remplis de fleurs ». Parlant du due d'Aumont, Saint-Simou [Memoires, t. X. p. 132) nous apprend que ce dissipateur voulant decorerson ecurie l'orna«d'une corniche fortrecherchee tout au tour, qu'il L-arnit partout de pieces de porcelaine. On peut juger par la, ajoute Saint-Simon, - de ce qu'il depensoit en toutes cboses -.

; L.i Maison <fe campagne, scene v (representee pour la premiere fois le 27 Janvier

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ne peuvent, au surplus, que confirmernotre hypolhese. Quoi qu'il on soit, aucun document ceramique n'est parvenu jusqu'a nous, pour nous edifier surla valour des precedes de Reverend, aussi bien commc fabrication de faience que corarae production de porcelaine, et nous avons elabli autre part comment les pieces qu'on rencontre, dans lc commerce de la curiosite, aux initiates A. R - n'ont rien a demoler avec ce myslerioux ceramiste.

In autre fait semble egalemenl demonlrer l'inanile des Lentativcs de Reverend, e'est 1'octroi fait, le 31octobre 1673, a Louis Poterat, sicur de Saint-Etienne, do l'autorisation de fabriquer, a Saint-Sevor-les-Rouen, de la veritable porcelaine de Chine. Si Ton veut cunsidcrcr que le privilege de Reverend lui elait concede pour cinquante annecs, que nul ne pouvait, durant ce temps. Cairo do porcelaine dans un rayon de trcnte lieues de sa residence, que Rouen se trouvait a une tres courtc distance du perimetre fix6 a Reverend, el quo inalgro cola, dans l'autorisation accordce a Poterat, il n'est fait aucunc reserve ; si Ton ajoute qu'un acle aulhentique, enregistre au parlemont de Rouen et depose au palais de Justice de cette villc, a la fin de cette rneme annec 1673, designc en outre le ceramiste normand commc 1'industriel, auquel l'honneur doit etre reserve d'avoir le premier en France produit de la porcelaine, il faut bien se rendre a cette evidence que Reverend n'a pas su tirer parti des secrets qu'il protendait posseder.

Plus heureux, en outre, avec Poterat qu'avec son predecesseur, nous avons quelques cchanlillons de son savoir-faire ; les musees de Sevres et de Rouen possedent un certain nombrc de pieces qui lui sont atlribuees. Constatons encore que cet habile ceramiste ne fut pas le seul alors a poursuivrc la realisation, si vivement cherchee, d'un probleme juge jusqu'alors insoluble. Pendant qu'a Saint-Sever, Poterat mullipliait scs experiences, le sicur Perrot, proprietaire de la verrerie d'Orleans, parvenait egalement a fabriquer de la porcelaine. Lc Mercure, de deccmbre 1686, nous rev61e cette particularite. II nous montre les ambassadeurs de Siam faisant un aimable accueil a « Mm0 Perrot, dame de la verrerie d'Orleans, qui cstant venue avec Mr Hubin, fut reconnue des Ambassadeurs, parcc qu'en venant a Paris, ils avoient eu la curiosilo de voir la verrerie d'Orleans, ou M. Perrot leur avoit fait admirer

1 Voir les Leltres patentes accordces a Reverend ; Archives de Part francais, t. XI, P. 3G0.

! Voir Histoire dc la faience de Delft.

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cn ses ouvrages, toul cc que cet art produitdc plus beau et de plus rare en Porcelaines ». « Ces sortes de porcelaines, ajoute le Mercure, imitcnt si Lien celles d'Orient, que plusieurs personnesont estetrompees ;'i laveiie. »

Voila qui est formel. Le plus curieux, e'est que ces produits de Perrot, dont personne jusqu'a ce jour, parmi les ecrivains speciaux, n'a paru soupconner l'exislence, furent mis dans le commerce. Le Livre Commode de 1691 en fait foi. Apres avoir signale les sieurs Trincard, rue de la Vcrrerie, L'Hoste, porte Saint-Germain, Aubry, pr6s la Comedie-Francaise, et Legrand, rue Saint-Denis, qui « tiennent magasin de porcelaine », cette precieuse publication nous apprend que « le sieur Perrot, maltre de la verrerie d'Orleans, a trouve le secret de contrefaire l'agathe et la porcelaine avee du verre et des emaux ' ». Elle ajoute egalemcnt que « le sieur Saint Estienne, maltre de la fayenceric de Rouen, a trouve egalemcnt le secret de faire, cn France, des ouvrages en porcelaine ». Ainsi done, a ce moment, on comptait, dans le royaume, deux manufactures qui produisaient de la veritable porcelaine. Enfin, a la memo epoque, on commencait egalement d'en fabriquer a Saint-Cloud. Bient6t memo, celle-ci fut si repulee qu'elle celipsa ses deux devancieres, et que Voltaire, dans le Sieclc de Louis XIV, n'hesitait pas a 6crire : « On a commence a faire de la porcelaine a Saint- Cloud avant qu'on en fit dans le reste de l'Europe. »

La verite est qu apres s'etre livre, pendant pres de vingt ans, a des recberches incessantes, le fai'encier Pierre Chicanneau etait mort, en laissant a ses enfants des recettes eprouvees et des precedes certains, permettant a ceux-ci de produire, des 1695, des ouvrages regnliers, qui peuvent etre consideres comme les prototypes de la pate tendre francaise. Cette decouverte apres laquelle tant d'industriels s'acharnaient alors, allira l'attention sur la manufacture de Saint-Cloud. Fid61es a cet interSt historique, que les princes et princesses ont de tout temps port6 d'une facon si particuliere a la ceramique, leduc d'Orleans etsa femme, la princesse palatine, bonorerent les flls Chicanneau de leur bienveillante protection, lis vinrent, a differentes reprises, visiter la manufacture, qui etait situec dans le voisinage de leur admirable chateau, lis parlerent a Versailles de leurs proteges et des decouvertes qu'ils avaient faites, si bicn qu'en octobre 1700, la jeunc duchesse de Bourgogne eut, a son tour,

1 A Paris, le bureau du sieur Perrot etait situe ijuai de l'Horloge du Palais, a la Couronne d'or.

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l'envic de visiter cet etablissement dont il clait si souvent question. Nous connaissons par lc Mercure x, tous les details de cette interessanle visite qui acheva de mettrc la porcelaine de Saint-Cloud tout a fait a la mode. En 1701. lc due d'Orleans mourut, raais son fils, qui devait plus fcard gouverner la France avec lc litre de regent, ne retira pas sa proleetion aux hcriticrs de Cliieanncau 2. Fier de la faveur qu'il leur accordait et de la nolorietc qui en rejaillissail sur lui, il sollicita pour eux et obtint des lettres patcntes, leur permettant de jouir du benefice de leur heritage. La manufacture de Saint-Cloud prit alors. comme marque, un soleil ct la devise : necpluribus impair; marque qu'elle conserva jusqu'aujour ou son protecteur, voulant resserrer encore les liens qui I'attachaient a letablissemcnt presida au mariage de la veuve Cliieanncau avec le sieur Trou, huissier de l'antichambre, attache a saMaison.

Tan t que lc regent venit, personne ne s'avisa de marcher sur les brisees des c6ramistesde Saint-Cloud; s'attaquer a eux, e'eut 6te s'attaquer A Philippe d'Orleans lui-meme. Mais en 172.'!. le r6gent mourut. 11 eut pour successeur Louis-Henri de Bourbon, prince de Condc, connu dans l'histoire sous le nom de Monsieur le Due. Des I'annee suivante, un ouvrier de la manufacture abandonnait les heritiers de Cliieanncau, emportant avec lui une partie des secrets de ses maitres. Cet ouvrier allait s'etablir a Chantilly, precisement, sur le domainc de Louis-Henri de Bourbon, et, sous la protection dc ce prince, alors lout-puissant, ediliait une fabrique, deslinee a faire a celle de Saint-Cloud une concurrence acharnee. Hatonsnousd'ajouterqu'endepit de la beaute deces nouveauxproiluits, le public continua d'eslimer la porcelaine de Saint-Cloud, ct de lui fairc bon accueil. 11 est memo a constater que Piganiol de la Force, qui. des 1722, avail ecrit : « Ne quittons point le bourg de Saint-Cloud sans remarquer que Ton y fait des porcelaines presquc aussi belles que celles de la Chine 3, » ne fut dementi paraucun de ses continuateurs ; en 17oo, Lazare Duvaux fournissait a Mmc de Pompadour, a la protectrice avouee de Sevres, « huit gobelets et soucoupes de Saint-Cloud et dix coquetiers ». Cost assez dire que cette fabrique jouissait encore dune grande faveur. Cependant le

' Numero d'octobre 1700.

" Peu de noms out elii aussi estropies par les clironiqueurs et les historiens que celui de Chicanneau, qui tantut est Chicoineau, tantot Cliicanot. L'orthographe que nous avons adoptee semble la plus exaete.

3 Description de la France (t. II, p. 691). Cette meme phrase se retrouve dans la Description tie Paris (t. IX, p. 358), publiee sous son nom en 1765.

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nouvcau porcelainior do Chantilly n'avait rien omis pour distinguer so? produits. 11 les avait marques d'un chiffre special, un cor de chasse. 11 avait etabli un depot rue Sainte-Croix do la Brctonnerie; enfin il avail rajcuni la fabrication deses am ions patrons, encopiant avec assez debonhcur les formes de Saxe. C'etait la assurement une innovation heureuse; mais il elait ecrit que ce concurrenl serait puni par oil il avait peche.

Cet habile homme, en effet, n'etait autre quo Ciroux, dont il a 6te question dans le precedent chapitre, celui-la meme qui avait a son service les ffcrcs Dubois, Gerin et Bardin. Ce fut Bardin qui lo premier l'abandonna, ot des que Monsieur Le Due no fut plus en 6tat do proteger efficacement les ceramistes etablis sur son domaine, les ouvriors commencerenta pr&ter l'oreille aux propositions quileurvcnaient du dehors. G'osl ainsi quo, d6s 1735, Bardin alia s'elablir a Mennoey sur lapropriete du duo de Villoroy. qui voulail, lui anssi, so donnor rhonneurd'attacher sun nom a une manufacture. Quant aux frdres Dubois, nous avons raconte, plus haul, comment ils s'installerenl a Vinoonnos, cntrerenl on relations avec Orry do Fulvy el purent faire lours premiers essais, sous la protection du controleur general.

Ces precedents etaient, croyons-nous, utiles a rappoler, nonsculemont paree qu'ils marquent les premieres etapes do la porcelaine en Franco, mais encore parce qu'ils expliquenl d'une facon tres nette, les raisons qui deciderent tout un groupe d'hommes considerables a s'obsliner en des ossais couteux, a s'acbarner a la solution de problemes difficiles, a poursuivre avec une tenacite rare la realisation d'une exploitation qui. en eas de reussite, devait les associcr a une gloire precieuse, reservee jusque-la aux plus hauls personnages de l'Etat. lis nous font aussi comprondre comment cos memes hommes, quand des obstacles imprevus eurenl 6puise lours ressources ot un pen cmons<e lour energie, recoururent finalomont au roi; et comment celui-ci, apres avoir encourage leurs premiers efforts, et s'fetre associea leurs premiers debours, n'hesita pas, se conformant a d'augustes exemples, a prendre a son compte une production, a la l'ois artistique ot industrielle, qui avait joui en tout temps de ce privilege historique d'etre spccialcmcnt protegee par les princes ot subventionnee par les rois.

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