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ET MADAME DE POMPADOUR

C'esi i i i i < - opinion g<5n6ralement repandue et passee presque en article de foi artistique, que la porcelaine de France, dite aujourd'hui porcelaine tendre dc Sevres, doit son existence et surtout ses admirables qualilcs plasliqucset drcoralivcs a la protection 6clairee de Mmc de Pompadour. « Quand Mm0 dc Pompadour i'ul declar6e favorite, cent un de ses pan6gyristes, la porcelaine n'etoit on France qu'une contre-facon maladroite et grotesque des figures, flours et personnages des porcelaines du Japon : la se bornoient ses efforts'. » « Une femme, dit, de son cote, M. Guy de Maupassant, une adorable femme, presque une reine, crea Sevres, d'un baiser peut-etre, dans un caprice dc coquette. Louis XV avait achete cette manufacture et il ne s'en occupait guere, quand Mmc de Pompadour vit quelques produils sortis de ses ateliers et fut seduitc. Ellc aimait les arts, dessinait un peu, savait faire naitre des modes charmantes. Elle fut en France la mere du Joli. Elle prit Sevres sous son patronage, s'en occupa, se passionna, y appela des artistes, mit dans les pates,

' Memoires hisloriques el Anecdotes de la Cow pendant la faveur de Mme de Pompadour, p. 269.

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dans les adorable? pales tendres, quelque chose de sa beaute, de son sourire et de son charme. Regardez-les, ces Sevres Louis XV, gracieux, manieres et dclicieux. Cost bien la de la porcelaine do jolie femme, porcelaine nee d'un caprice, faitc pour les doigts legers et parfunics '...» Voila assurement de fori jolies phrases, des pensees Ires galantes, exprimees dans une langue pleine de charme, mais nous savons deja ce qu'il faut penser de leur exactitude.

Sans vouloir nier 1'influence de la favorite sur les arts et les artistes de son temps, sans contester cette bienveillance et cetle tendresse speciales que la belle marquise dut eprouver pour une fabrication. dont la protection semblait conslituer une prerogative princiere, il imporle, pour la verity ct par reconnaissance pour les vrais fondateurs de la Manufacture royale de porcelaine, de reconnaitre que loxsque la translation de l'etablissemeni s'effectua de Vincennes a Sevres, on avait deja nliienu des produils assez remarquables pour fixer Pattention de ['Europe entiere. Si M""' de Pompadour accorda, un pen subitement, a hi Manufacture naissante une large place dans scs preoccupations, c'esl qu'elle avail, a la reussite de cette entreprise, par elle et par ses amis, des interets tres divers, maistous fort serieux.

Ne craignons pas de le redire, longtemps avantqu'on songeat a abandonner Vincennes, la pate el la decoration de sa porcelaine avaient atteint un degrc de perfection deja fort satisfaisant. Les nombreux specimens qui nous restent de cette premiere periode sont la pour l'attcster. Des 1749, e'est-a-dire a une 6poque oil Mm" do Pompadour etait encore indifferente auxprogres de la ceramique, mi avail a Vincennes ahandonne rimitalion du Japon et on avail cree un style propre. On possedait, en outre, la formule des principals couleurs. Sur une pate d'une transparence agreable et d'un aspect veloute, on etait parvenu a faire des fonds d'une couleur charmante. D'abord c'avait ete le splendide bleu de roy. marljre. veine d'or ou uni et toujours aussi riche de ton qu'une pierre precieuse. Puis, en [~'Y2. Hellot avail decouvert ce bleu celeste si fin. qu'on nomme bleu turquoise. Longtemps auparavant, la Manufacture avait mis a profit l'invention de l'orfevre Taunai, qui permettaitd'appliquer sur la porcelaine cinq ou six nuances de rouge, l'incarnat, le pourpre. le rouge cerise et nous savons egalemcnt que la Manufacture avait

' VEspion elranger a Paris (17 in. t. 1, p. b'J.

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acquis du frere Hippolyte des procedes de dorure presque parfaits. Sous la direction de Duplessis il avait ete cre6 une serie de modeles charmants,d'une grace, dune elegance exquises, auxquels; trenteans plustard, Bachelierne trouvait a reprendre que leur forme legerement baroque etun peu trop tourmentee '. Mais ces dispositions, assez naturelles chez un eleve de Mcissonnier, chez un collaborateur d'Oppenort et de N. Pineau. trop severement juges a l'epoque oil ecrivait Bachelier, aujourd'hui nous apparaissent de nouveau coinrae le produit d'un art dclicieusemont original et vraiment francais. Enfin n'oublions pas que, des 1749, Bachelier avait propose d'executer des petits groupes sans couverte, cc qui, toutd'abord et faute d'exemplesanterieurs, avait fait taxer sa proposition de nouveaute facheuse, d'innovalion condamnable, et qu'en 17.'J1 il avait obtenu du rainistre qu'on en fit l'experience. Ainsi, e'est d'une epoque ou Mmo de Pompadour ne songeait pas encore a faire transporter la Manufacture sur la route de Versailles, que datent ces delieieuscs figures en biscuit, appelees a devenir si rapidement celebres dans le monde entier. On le voit, avant que l'etablissement de Sevres existat, on etait.cn possession d'une matiere deja extremement remarquable et d'elemenlsde decoration donnant des resulLats presque irreprochables.

Dureste, a diifaut d'autres arguments, il suffirait d'invoquer le tableau que nous avons dresse dans un precedent chapilre: il indique suffisamment le nombre et la variele des objets que Vincennes produisait couramment, alors que les prix, par leur elevation, etablissent la perfection relative a laquelle on etail deja parvenu. Si la porcelaine de Vincennes d'ailleurs, cut ete de qualite inierieure, aurait-on vu le roi, la reine, Mme de Pompadour, depenser des sommes enonnes pour parer leurs appartements de ses fleurs celebres? La dauphine Marie-Josephe de Sa\e aurait-elle os6 cxpedier a son pere ces merveilleux bouquets, que nous avons decrits? Enfin on nc recueillerait pas chez les conteinporains des notes dans le gout de celle-ci : « La porcelaine de Vincennes

continue a se perfectionner , mais les prix sont encore excessil's.

Le roi a donne a Mmo la dauphine un cabaret sur lequel il y a entre autres pieces un pot a sucrc et un tres petit pot au lait; ces deux seuls morceaux coulent 28 louis". » 672 francs pour ces deux petits objets!

1 Voir : Memoire historique, p. 19.

* Memoires da due de Luynes, t. XIII, p. 130.

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En tenant compte do la depreciation subie par l'argent depuis un siecle et quart, on pout presque dire que la porcelaine do Vincennes ne coute pas plus cher aujourd'hui. En quelle estime etait-elle dune tenue pour qu'on la payat un prix aussi exorbitant?

Ce qui est nouveau par exemple, et un peu inattendu, e'est qua partir du moment oil Mme de Pompadour s'inleresse a la Manufacture renaissante, ccllc-ci sc transforme en etablisscment d'Etal el sa production en patriotique entreprise. A partir de ce jour, ce n'est plus a la satisfaction de gracieuses fantaisies, a la realisation d'aimables caprices, que l'on est sense travailler, mais a la creation d'une Industrie nationale, et Ton essaye de persuader au roi d'abord et ensuite an public, que le but exclusivement poursuivi est d'empficher l'argent de sortir du royaume en menie temp-; qu'on espere attirer celui de I'etranger.

Tout concorde, en effet, pour prouver que e'est a l'aide de cos beaux pretextes, de cette excuse tres serieuse en apparence, que M'"° de Pompadour parvint a rendre moins abusive la couteuse entreprise, qu'elle avait prise sous sa galante protection. Sesennemis eux-memes, etles jilus achariirs. nous signalenl cette mancBUvre bien feminine. « Mm0 de Pompadour, ecrit d'Argenson1, ne fait que prfecher le grand avantage qu'il \ a pour l'Elal a faire de la porcelaine a la facon de Saxe, el menie a l'avoir surpassee. On etablit rue (le la Monnoie un magasin royal pour cette porcelaine. On y voit un service que le roi envoie au roi de Saxe, comme pour le braver et le provoquer, lui disant qu'il a surpasse meme sa fabrique. Aux soupers du roi, la Marquise dit que ce n'est pas etre citoyen que de ne pas acheter de cette porcelaine autant qu'on a de l'argent. Quelqu'un repondit : Mais pendant que le roi a repandu tant de liberalites pour encourager cette Manufacture, on abandonne celles de Charleville el de Saint-Etienne pour la fabrication des amies qui nuns sonl bien autrement utiles, puisqu'il s'agitde la defense du royaume. et que les trois quails des ouvriers passent a I'etranger. » Le raisonnemenl de d'Argenson ne manque pas de logique, mais il ne devail guere porter sur un monarque ne demandant qu'a fetre trompe, et sur une societe qui aimait surlout a se nourrir d'illusions. Le pretexle ful, au reste, juge sul'tisml. ear la Manufacture ne tarda pas a s'elever pres des bords de la Seine, adossee au eoleau fleuri que domine I'.ellevue. « J'ai vu en

' Memoires du marquis d'Argenson, l. IV. p, 165.

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