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LE MARQUIS DE MARIGNY

D'apres son portrait par Tocql'6.

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passant, dit d'Argenson, a la date du 13 Janvier 17551, la magnifiquc folic d'unc nouvcllc manufacture de porcelaine franchise fagon de Saxe. C'cst un batiment immense et presque aussi grand que l'hotel des Invalides. II n'est bad qu'en moellons, et deja commence a tomber avant d'etre acheve. » La, encore, les critiques de d'Argenson claient justes et nc manquaient pas d'a propos. L'architecte choisi par Mmc de Pompadour, un noramc Lindel, toiseur de son etat, et qui faisaitla ses premiers essais de construction, ne fut qu'amoitie heureux dans ses plans. Bachelier, qui vit la Manufacture sortir de terre, s'est fait 1'echo des justes observations que ladisposition malencontreuse des batiments suscitades lc premier jour. Au lieu de construire la Manufacture sur un terrain plat, avec un seul rez-de-chaussee, ce qui n'cut gu&re coiite plus tie 200,000 livres, on cdifia une sortc de chateau adosse a une montagnc et s'elevant sur des terres rapportees. Des lors, il fallut des fondations profondes et robusles, des contreforls solides pour soulenir la poussec des terres; et encore malgre ces precautions, des la troisieme annee, on fut oblige d'etayer jusqu'au comble pour combattre L'inflltration des eaux qui minait les fondations, et rendait les ateliers raalsains2. Enfin cette construction defectueuse nc couta pas moins de 1,350,000 livres.

Mais peut-etre jugeons-nous trop severement Lindel. Son batiment au point de vuc industriel etait couleux, mal construit, mal distribue; le fait est indiscutable. Les ouvriers obliges de monter, do descendre, perdaient un temps precieux; les risques multiples que couraient les pieces a voyager ainsi, au cours de leur fabrication, augmentaient dans des proportions singuli&res leur prix de revient. Toulefois, on se demande si le but qu'il poursuivait etait bien celui q\ic nous lui reprochons de n'avoir pas atteint. Peut-etre obeissait-il a un autre programme. « 11 semble, dit un contemporain parlant de la nouvelle Manufacture, qu'on y ait cu pour objet que Tagrement de la direction et nullement le service et la succession des travaux. » En pouvait-il 6trc autrement? Louis XV, grand batisseur, commc tous les Bourbons. avait pris, pendant la periode de construction, l'liabitude « d'honorer les chantiers de sa presence » il prenait « beaucoup de gout a visiter les travaux »; ecrit Bachelier. Ce monarque futile pouvait-il s'interesser

' Memoires du marquis d'Argenson, I. IV, p. 207. ! Baclielier. Op. cit , p. 31.

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vivement a la partie technique de la Manufacture ct l'architecte n'avaitil pas pour mission principale de distraire et d'intcresser le roi ?

Cela est si vrai que Ton n'hcsita pas a mcnager dans les batiments un appartement complet pour Louis XV; quoique vraisemblablement celui-ci ne dut guere aimer a sojourner au milieu d'ouvriers et d'arlistes. Mais cette disposition audacieuse marquait la prise de possession de la fabrique parle royal amant de Mmo de Pompadour. Deslorsc'etaitsa chose a lui,ilne pouvait laisser pericliter l'entreprise. « J'allai il y a quelque temps, en-il le due de Luynes, voir cette Manufacture de Sevres. Les entrepreneurs y ont fait faire un appartement pour le roi, compose d'une grande antichambre qui scrviroit de salle des gardes. A gauche est une grande chapelle. dont l'autelpeut se voir de toutes les pieces de 1'appartement. A la suite de la chapelle est une grande chambre et un tres grand cabinet1. » Ce que le due de Luynes ne nous dil pas, mais ce que nous savons par d'aulres", e'est que lors de la construction de la Manufacture on fit i la lilir Irois appartements, meubles avec beaucoup de gout et de soin, et destines aux artistes qu'on pretendait « attacher a la manufacture par cette jouissanee ». Or ces appartements changerent rapidement de destination, et ne servirent « qu'aux amis du directeur qui netaient pas des artistes ». On avait du reste si peu le desir de grouper et de retenir les ouvriers autour de 1'appartement royal, qu'on laissa tombcr en ruines les batiments de la verrerie, que le roi avail donnes pour lelogcmenl des employes, et qu'on prefcra payer a ceux-ci une indemnitc leur pcrnicttant d'habiter en dehors de la Manufacture.

Si nous avons rappele ees details, e'est qu'ils permettent de voir combien le probleme que Lindel avail a resoudre s'cloignait de ce que nous supposons generalement. Grace au due de Luynes, nous posscdons encore d'autres renseignements sur l'installation de la Manufacture. « Sous cet edifice, ccrit-il apres avoir indique la disposition de 1'appartement royal, sont de grands souterrains bien voutcs et fort clairs, et au premier etage un corridor d'une longueur prodigieuse qui distribue l'air et la Iumiere a differentes salles, plus ou moins grandes, suivant l'espece et le nombrc des ouvriers. Dans la salle des peintres, ils sont 60 qui travaillent chacun a differents ateliers, suivant leurs dif-

' Memoires du due de Luynes, I. XVI, p. 77. * Bachelier. Op. cit., p. 35.

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ferents talents, lis sont payes a differents prix, aussi a proportion ; il y en a qui gagnent jusqu'a un louis par jour, et le premier pcintre qui est a la tetc de tout l'ouvrage gagne deux louis. Les ouvrages de peinlure paraisscnt deja portes a une grandc perfection ; 1c blanc y est fort beau; Hjais l'inconvenient jusqu'a present est la trop grande chcrLe : la peinture bleue augmente ccttc chertc considerablement et c'est dans cette especc de porcelaine qu'ils debitcnt davantage. Des vases pour mettre des fleurs dans une ehambrc s'y vcndcnt 2'j louis. des pots a oille 50; des tasses a cafe avec la soucoupe 2 louis. L'appartement tlu roi n'ctoit pas encore meublc quand j'y fus il y a environ six semaines. On travailloit aussi a un raagasin pour exposcr les marcliandises en vente el le public no pouvoit encore y entrer. II falloitun billet de M. le controleur general. II yaactuellemenl environ 500 ouvriers qui doivenl etrelogesdans le batiment quand il sera entiereinenl fini. Cela est encore bien different de la manufacture de Saxe, oil il y avoit avant l'invasion du roi de Prusse environ 1,400 ouvriers. »

Ajoutons que le due de Luynes n'Olait pas le seul a laxcr d'exageration les prix de la Manufacture. Nous lisons dans les Memoircs de d'Argenson des reflexions analogues : « La marquise de Pompadour y est intcressee, et y a interessc le roi. Cependant on vend les pieces a un prix exorbitant. La porcelaine de Saxe est meilleure el a meilleur marche; cello de la Chine et du Japon est a meilleur compte encore. On donne la notre a vendre a des marchands avec profit de 12 p. 100. Pcrsonne n'en achete. On y depense beaucoup. Ainsi tout est-il conduit pour exceder les fonds de l'entreprise'. » Cc qui rendait la porcelaine de Sevres particulierement coiiteuse pour le public, e'etait, outre son prix dcrevient considerable, la facon dont elle etait misc en vente. Douze depots ctaient etablis chez autant de marchands, auxquels on faisait une remise de 9 p. 100 et auxquels on accordait pour la realisation des quantites vendues un delai, qui variait de six mois a un an. Anne epoque, oil le taux de l'argent etait extremement elevc, et oil, commercialement, on empruntait couramment a 8 et 9 p. 100, e'etait, avec les pertes et la casse, plus de 20 p. 100 accordes aux intermedi aires. La casse rneme ne tarda pas a s'elever a des proportions autrement importantes, car les marchands prirent l'habitude de louer secretement. pour les repas de noce et pour

' Memoires du marquis d'Anjenson, t. IV, p. 'JU7.

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les diners d'apparat, la porcclaine qu"on lour donnait en depot. De cos agissements resultaient un grand nombre do pieces deparcillees. qui deve naient d'un placement difficile, ot const iluaient pour la Manufacture des \alours non realisables.

En second lieu, l'estimation des diverses pieces au sortir des ateliers n'elait pas fondee sur l'elegance de la forme, sur le succes de la cuisson, sur le gout do la d6coration, en un mot sur le merite de l'execution, mais sur le genre et sur la grandeur. « 11 y a a Sevres, dit un contemporain.un livre surlequel esl eorit : (lobelet litron, lcrc, grandeur miniature fond de couleur. 120 liv. ; Gobelel bouillard, seconde grandeur, cartel, oiseaux, fund de couleur, 60 liv.; etc., Amour Falconnet. 96 liv. ; Hebe, 30 liv. ('.'est ainsi que tous les genres, grandeurs et formes sont approves. On concoit qu'il est indifferent de qui est l'execution. Le directeur -nil In lui ('i-iilc si conscience esl en repos. 11 fait payer 120 livres des lasses barbouillees par un enfant, tandis qu'il so contente de 12 livres pour celles peintes avec ['intelligence du talent1. »

Lesr6sultats do pareils aim- se devinent. Les marchands favorises on certains amateurs, qu'on avail des raisons de menager, s'empressaienl d'acquerir, au prix du tarifet a l'inslant oil elles sortaienl des ateliers. les pieces absolument parfaites, qui passant de suite en des mains amies allaient s'immobiliser dans les cabinets des curieux on dans les boudoirs des elegante-, el prenaient ainsi une valeur excessive. Quanl aux acheteurs ordinaires. il- devaient se contenter des morceaux de second et de troisieme choix. qu'il fallait payer 6galement aux conditions du tarif.

Neanmoins. le chiffre do la production de Sevres a cette epoque ne laissa pas que d'etre important ot la vente considerable. C'est qu'endepit de cette administration defectueuse, la pate tendre de Sevres etait devenue a la mode et m6rita.it, par ses qualites de finesse et par son decor charmant, la vogue qui lui etait acquise. Toute une pleiade d'artistcs de premiere valeur donnaient leurs soins et depensaient leur talent a la fabrication de ces porcelaines prccieuses. Aux fleurs qui avaicnt fait le succes et la reputation de Yineennes, elle avait joint les vases de grande ornementation. La salle des modeles. que Riocreux a pns soin de reformer, pout seule donner une idee de l'importance, de l'elegance, de la variete el du nombre de cos belles pieces. Elle excellait

1 Bachelier. Loc. tit., p.26.

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desormais dans l'execution de ces biscuits donl Boucher avait fourni les premiers motifs et qui, sous la direction de Falconnet, substitue, a Bachclier, en 1738, dans la direction de l'atelier de sculpture, allaient bienfotpassionner toute l'Europe. Duplcssis, donl nous connaissons les multiples talents, conlinuait a fournir les dessins de vases et les modeles de montures. D'autre part, la palette des pcintres s'etait considerablement enrichie. Au bleu de roi qui avait fait la reputation de Vincenncs et au bleu turquoise decouvert par Hellot en 1732, s'etait ajoute en 1757 le rose came dit Pompadour, oblenu par Xzrowel; puis, peu apres, elaient venus le violet pensee, le vert pomme, lc vert anglais, le jonquille, pcrmettant d'obtenir des fonds dune exquise fraicheur et d'une prodigiouse richesse, sur lesquels le pinccau des pcintres les plus habiles deposait des decorations d'un gout parl'ail.

Ces ceramiques elaient tellemcnt recb.ercb.6es que Louis XV n'hesita pas a les offrir en presents diplomatiques. Jusque-la, c/avait eteun usage fidelement observe d'oll'rir aux ministres et aux ambassadeurs Strangers des presents d'orfevrerie. On a conserve la description du « Buffet de vaisselle d'argent plaine vermeille doree», donl Francois Icr fit cadeau a Nicolas daPonteel a Bernard Navaguerra, ambassadeurs dela Seigneurie de Venise. On sait que le service d'orfevrerie offert a l'envoye d'Angleterre. a l'occasion du bapleme de Francois Il.elail « en valour de cinq a six mil escuz », et que le service d'argenterie, dont Henri IV gratifia l'ambassadeur de ccttc meme puissance, etait en argent dore et pesait 200 marcs. Louis XV rompit avee ces venorables usages. Au lieu d'argenterie, il olfrit de la porcelaine, et cc qui prouve la passion de ce temps pour la belle ceramique, cette transformation fut partout bicn accueillie.

C'cst au Livre Journal, si instructif et si curieux de Lazare Duvaux, que nous devons en partie la revelation de cette substitution. Nous y lisons en effel, qu'en juin 1737, l'habile marchand livra pour le compte du roi, a M. Rouille « pour Copenhague, destine a M. le comtc de Moltke, un service en porcelaine do France en blanc, peints a fleurs et bords bleus, compose d'un pot a oille et deux terrines couvertes avec leurs plats ovales : 1,800 livres »; qu'en avril 1758, toujours pour le compte du roi, il fournit a « M. l'abbe, comte de Bernis », ministre des affaires etrangeres, « pour Mmo la princesse de Zerbft (parti le 26 Janvier) : en porcelaine de France : un dejeuner a gros bleu sur un plateau carr6 192 liv. — un gobelet a lait bleu celeste, dans sa jalte en corbeille. a jour :

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300 liv. un grand pot pourri vert, d'une forme nouvellc couvert d'un groupc de fleurs, les cartouches points a enfans : 1,200 liv. ». En fevrier 1758, il expedia a l'cveque de Laon, ambassadeur de France a Rome : « un groupe de plusieurs figures d'apres Boucher, de porcelaine de France en biscuit, avecun vase : 312 liv. — deux autres groupes moins forts dans le meme genre, aussi a vases : 30G liv. — huil figures assorties par regard a 42 liv. : 336 liv. — quinze figures nouvelles plus petites aussi en regard a 30 liv. : 5i0 liv. — un petit groupe reprcsenlantune curiosite (sic): 120 liv. — huil autres figures, differentes attitudes, representant des blanchisseuses, laitiers, bouquetiers a 48 liv. : 384 liv. », etc. — Dans les Registres des presents du Roi, des Archives du Minisfere des Affaires etrangeres, on trouve les mentions suivantes de cadeaux de porcelaines : « 1" octobre 17 til; envoy6 a la Heine d'Espagne, un service en porcelaine de France, 1 3.101 liv. — 28 Janvier I7H3, au due de Nivernais, un service en porcelaine de Sevres, 10.710 liv. — 24juin 1763, a la duchessede Bedfort, un service de Sevres. — 5 Janvier 1767. au comle de Stahremberg, ambassadeur de L. M. I., un service en porcelaine de France, 32,532 liv. '. » Et ce n*etait pas seulemenl aux princes Strangers, que Louis le Bien-Aime se plaisait a offrir des produits de Sevres. Les personnes de son entourage officiel et de son service le plus secret participaient a ces gemerosiles. « Toujours, au jour de I'an, 6critMms du Hausset, en parlant dn roi, il me donnoit pour 20 louis environ de porcelaines 2. »

Ajoutons que Mmo de Pompadour, apres avoir eie Finstigatrice du roi en cette matiere, s'etait faite son imitatrice Qdele. Elle aussi se plaisaitaees cadeaux. Bien mieux, s'etanl fail reprSsenter en biscuit sous les traits de la deesse de l'ainilie. elle distribuait celle jolie statuette a ses intimes. II etait difficile, il faut le reconnaitre, d'imaginer un present plusdelieat, quoiqu'on puisse estimer qu'il pr6sentat I'ainilie de la favorite sous une forme bien fragile. Ne dirait-on pas que la belle marquise s'amusait .i provoquer des cette epoquele malicieux quatrain, que Bachaumont nous

Fragiles monuments Jo I'induslrie humaine,

Veils ties a nos ycux l'embleme de la cour; La favour, le credit, la confiance, l'amour Sont des vasos de porcelaine.

' Le livre des Collectionneurs, par Maze-Sencier, page 439.

"• Me'moires de M°" tlu Hausset, femme de chambre de .1/' de Pompadour, p. 8i.

- \femoti es secrets, t. 1. p. 236.

en B

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Quant a elle-meme, par qui sa charite tres bien ordonnee l'invitait a commencer, clle ne ncgligeait pas de s'approvisionner de ces ouvrages delicats, oil Sevres exccllait. Sous cc rapport, le Livre Journal de son fournisscur attitre est plein de revelations curieuses. On y trouve son nora presque a chaque page. II est, du resle, en fort bonne compagnie. Nous rclevons, au hasard, ceux des comtesse d'Egmont, princesse de Turenne, Mmi; de Villaumont, comtesse de Brionne, prince de Monaco, duchesse de Crussol, comtesse de Forcalquier, marquis de Beuvron, Sa Majeste la reine, duchesse de Mazarin, comtc d'Usson, comtesse de Toulouse, president Hcnault, milord Bolingbrokc, duchesse de Chcvreuse, princesse de Robecque, due de Bourgogne, due d'Aumont, Mmo Yietoire, comte de Bernis, due des Deux-Ponts, M. de la Reyniere, M. de la Live, comtesse de Valentinois, princesse de Conde, M,nc de Montmartel, due de Rohan, due d'Orleans, M"c de Sens, duchesse de la Yalliere, comte de Stainville, le Dauphin, due de Duras, etc. Cette clientele d'elite se justifie, au surplus, par la grace charmante, donl s'impregne la fabrication de Sevres, et par la nature des jolis objets qu'on y produit journcllcmenl, incomparables bibelots d'etageres, d'une elegance raffinee et d'un gout exquis, veritables bijoux d'art, qui sont la joic des collectionneurs delicats : tabatieres representant des sujets d'animaux, montees en or de couleur, d'une valeur de l,o00 livres; boltes a bonbons, peintes a mosaique, avec miniatures a 1'interieur, coteesde 4 a 500 livres piece, petites boites de montre, avec montre et chaine d'or, garnies de minuscules plaques de porcelaine, qu'on pave 471 livres; navettes en porcelaine de couleur lapis ou bleu celeste, peintes en camai'eux et garnies d'or; pots pourris, groupes representant des sujets galants, boites a fiches, des a coudre, boutons d'habits, etuis a aiguille, boites a mouches, pommes de canne, etc.

Enfin, ce qui, plus encore que tout le reste, devait amener a Sevres une population considerable d'acheteurs, e'etait la necessite ou Ton se trouvait, par suite des refontes periodiques de largenterie , de n'avoir plus de vaisselle de service en metal precieux. Nous avons vu, dans la premiere partie de cet ouvrage, a quelles hecatombes d'orfevrerie on s'etait livre sous le regne precedent. Apres la seconde refonte de 1709, la cour elle-meme s'etait vue forcee de recourir a la ceramique. Ce fut dAntin, le fidele et obsequieux courtisan, qui donna l'exemple de cette transformation dans le service de la table. « Des qu'il eut vent de

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la chose, ecrit Saint-Simon, il courut a Pari* choisir force porcelaine admirable qui! eut a grand marchc et onlever deux boutique? do faience qu'il fit porler pompeusement a Versailles '. » La Cour, on pouvait s'j attendre, n'hesita pas a se conformer a un si bon modele, et peu a pen, dcs grands aux petits, des hauls personnages aux moindres des seigneurs el aux bourgeois, chacun pril I'habitude de manger en des set vices de porcelaine ou de faience.

Dans les manages modestes, la fai'ence jouait son role. Chez les puissanls et les riches, r'etait la porcelaine de Chine, la seule qui fill alms connue. Cette derniere, toutefois. 6tait d'un prix tellemcnt eleve qu'on n'avait guere d'dconomie a s'en servir de preference a la vaisselle d'argent. Si nous en croyons le due de Luynes, le Regent, dans ses heures de haute g6n6rosit6, n'aurait pas paye pourmoins de 1,800,000 livres de ces preeieuscs porcelaines a Mm" de Parabere2. En 1739, Louis XV ful en villcgiature a Ivry, chez « Monsieur le Premier », et Ton admira « la quantity immense de porcelaine ancienne » qui parut a cette occasion sur les tables 3. En 1746, la belle M"" Desmares ayant fait donation a Mlle Damours de son mobilier, on proceda a l'inventaire d'une profusion de porcelaine de grand prix, qui servaient a cette actrice cdlebre. Mais cc fut bien autre chose quand, en 1759, Louis XV, a son tour, qui, six annees plus tot, aTrianon, avait .mange dans de la fai'ence et ne s'en etail sans doute pas mal trouve \ invita, a l'exemple de sun ai'eul, ses fidelcs sujets a porter leur vaisselle a la Monnaie. On vit la foule se presser de nouveau chez les marchands de faience et de porcelaine. » II \ a depuis huit ou dix jours, ecrit Barbier (novembre 1769), un grand concours de carrosses a un grand magasin de faiences plus ou moins recherchees. sur le quai S' Bernard, au-dessus des Miramionnes. J'y allai le 30 octobre acheter des plats el assiettes et jattes comme les autres. Le ministre Paris y etoitavecM. Berlin de Jumillac, frere de M. le Lieutenant General de police, et tous les jours a toute heure, e'est la menu' chose8. » Du coup, le pli etail pris. La c6ramique allait s'emparer pour toujours de la place qu'elle occupe aujourd'hui dans le service de la

'Saint-Simon. Mcmoires, t. VII, p. 312.

- Memoires du due de Luynes, I. VI. p. 301.

3 Ibid., 1. III. p. 77.

' Barbier. Journal, I. V, p. 371.

5 Barbier. Journal, t. VII, p. 201.

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table, et, en 1762, son usage etait deja si bien implante, que Destouches, clans son amusantc comedie du Tambour nocturne, fait dire a la baronne par son fringant marquis : « Quant a vos quatre services do vermeil, je m'en deferai. Cela n'est plus de mode etje veu\ que nous mangions dans des assicttes de la Chine. » On peut juger si le nouvel etablissement profita, dans unc large part, de cctlc recrudescence de gout pour la porcelainc. Ainsi, il n'etait pas jusqu'aux malheurs de la monarchic qui ne profitassent a Sevres.

II semble qu'apres un succcs si eclalant, la Manufacture rot/ale deporce/aine aurail du se trouver en pleine prosperite. II n'en <Hait rien ccpendant. L 'installation a Sevres avait coute, nous l'avons vu, des sommes enormes. Des 1c 27 mai 1753, les interesses, — nous n'osons pas din' les aclionnaires, quoique cc tcrme puisse sembler le seul exact — les interesses avaient etc obliges d'cffecluer le dixieme et dernier vcrscment de leur apport social '. Au mois d'octobre, la Compagnie qui etait fort oberec, dut conlracter un emprunt de 20,000 livres. A la fin do celte memo annee, le ContrGleur general lui accorda, comme secours urgent, le bail des sous-fermes de la marque d'or et d'argent et des droits sur les suit's de la ville de Paris, sur le pied de 730,000 livres, dont le benefice devait eHre verse dans lescaisses de Sevres. Cette liberalite, toulefois, fut encore insuffisante. De novembre 175S a Janvier 1759, ce ne sont qu'emprunts selevant a pros de deux cent mille livres, alternant avec des renouvellemcnts de billets solidaires. Enfin, au mois dc novembre de cette derniere annee, la Compagnie se vit obligee dc liquider, ct le roi consentit a prendre 1'entreprise a son compte.

Sur l'avis de son Conseil, Louis XV decida que toutes les parts seraient remboursees aux associes et qu'il resterait seul proprietaire de la Manufacture. En consequence, le 19 de ce mois, le Controleur general informa la Compagnie de la decision royale. Pour la rembourser des fonds originaires, on crea des titres de rente porlant interet a 5 p. 100, et pour mettre la manufacture en etat de satisfaire a 1'acquittement de ses billets et au payement des memoires des entrepreneurs, il lui fut cede 1,320,000 livres de contrats sur les Etats de Bretagne, et une somme de 80,000 livres en especes, moyennant quoi le roi entra en possession de tousles batiments et effets del'etablissement. S"il fallait en croire toute-

1 Regislrede la Manufacture de Sevres.

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fois, certaines insinuations, cctte prise de possession revetirait un caractere quelque peu different, e1 l'evenemenl financier qui la preceda aurait bien pu etreprovoque par un personnage que nous connaissons deja, et qui joua dans toute cette affaire un role Ires complique et quelque peu louche.

Nous voulons parler du sieur Boileau qui, apres avoir travaille dans les Fourrages, avait cte, Ton s'en souvient, attache a la Manufacture de Vincennes par M. de Fulvy, en qualite de prcpose a la comptabilite. La position de Boileau avail grandi avec le temps. 11 etait devenu une sorte de factotum dans la Manufacture. Toujours present, c'etait lui qui faisait les honneurs de la niaison aux grands personnages qui la visitaient etaux etrangers de marque. « Les frequentes visites du Roi, ecrit Bachelier ', l'interet qu'il prit a toutes les operations de la porcelaine el les marques particulieres de bonte qu'il donna au sieur Boileau, allumerent son ambition, ct lui inspirerent le desir dese rendre independant de la Compagnie pour etre I'homme du Roi. II employa a cet effet la protection de M"'" de Pompadour. Son projet eut tout le succes qu'il pouvoil csperer. »

Quoi qu'il en soit, l'arret du 19 novembre. qui licenciait l'ancienne Compagnie fut suivi d'un autre arretdu Conseil, rendu le 17 fevrier 1760, par lequel Louis W revoqua le privilege accorde a Eloi Brichard el ordonna qua l'avenir ladite Manufacture serait administree pour son compte particulier, et sous l'autorite du sieur de Barberie de Courteille, couseiller d'Etat et intendant des finances.

L'article 8 de cet arret confirmait les precedentes interdictions des arrets de I7i."> el 1753. « Cette Manufacture, y est-il (lit, continuera d'etre exploitee sous le litre de Manufacture de porcelaine (!>■ France; elle jouira, conformemenl aux arrets des 2i juillet 17i.'i et 19 aout 1753, des privileges exclusifs de faire et fabriquer toutes sortes d'ouvrageset pieces de porcelaines peintes et non peintes, dorees et non dorees, unies ou de relief, en sculpture, fleurs ou figures. Fait de nouvcau Sa Majeste defenses a toutes personnes dequelques qualites qu'elles puissent etre, de fabriquer et faire fabriquer, sculpter, peindre ou doreraucun des dils ouvrages, sous quelque forme que ce puisse etre, et de les vendre ou debiter, a peine de confiscation tant des dites porcelaines que des

1 Loc. lit., p. 9.

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matures et ustensiles servant a leur fabrication, de la destruction [des fours, et de trois mille livres d'amende pour chaque contravention, applicables un tiers au denoncialeur, un tiers a l'hopital general ct l'autre tiers a la dite Manufacture royale. »

Ces dispositions leonines etaicnt toutefois mitigees par la clause suivante : « Sa Majeste, voulant neanmoins favoriser les privileges particuliers qui avoient ete ci-devant obtenus, et qui pourroient etrc dans la suite renouveles, pour la fabrication de certaines porcelaines communes, permet d'en continuer la fabrication en blanc et de les peindre en bleu facon de Chine seulement ; leur fait sa Majeste Ires expresses inhibitions et defenses, sous les peines ci-dessus, d'employer aucune autre couleur et notamment Tor. et de fabriquer aucunes figures, fleurs de relief ou aulres pieces de sculpture, si ce n'est pour garnir et coller aux dits ouvrages de leur fabrication. A l'egard des fabricants de poterie a pate faience, sa Majeste leur permet d'en continuer Texploitation, sans neanmoins qu'ils puissent les peindre en fond de couleur, en cartouches, ou autrement, ni employer Tor, sous les memes peines ; a l'effet de quoi Sa Majeste a deroge et deroge en tant que besoin etpource regard aux dits privileges. »

Cette interdiction eut comrae consequence fatale l'arret et la mine de plusieurs manufactures en pleine production. Elle entraina en outre des modifications considerables dans lc regime de quelques aulres. Ainsi la manufacture de Mennecy, qui avait acquis unc certaine celebrite, en s'inspirant des modeles de Sevres, dut renoncer a ses travaux ordinaires et se vit bientot contrainte de liquider '. Um autre manufacture, a Montereau-faut-Yonne. dirigee par Dogard, successeur de Rognon, dut renvoyer un grand nombre de ses ouvriers, et entre aulres des dorcurs d'une habilete rare. Ajoulons que cette manufacture, abandonnant la porcelaine, se rejeta sur la fabrication de la faience anglaise, dite porcelaine opaque, quelle avail, la premiere, importee en France, avee succes,etc.

' C'est en 1766 que la fabrique de Mennecy cessa completement de fonctionner et non pas en 1773, comme l'ont ecrit MM. Jacquemard et Ris-Paquot,ou en 177.J, comme I'ecrit M. Demin. L'annonce suivante, relevec dans les Annonces, Affiches et Avis divers du 2i mars 1766, donne a la disparition de l'nsine unc date cerlaine. lille informe le public de la « Vente par autorite de justice a Mennecy prcs de Villeroy, a Tissue de la messe, le A\ Mars, de belles porcelaines de la manufacture de Villeroy scavoir : Tasses, Soucoupes, Vases a 1'Antique, Groupes, Piedestaux, Moutardiers, Pots a jus, Ecuelles, couvertes, porte Huilliers, Boiites a pate, Boetes a sucre, Sucriers de table et Corbeilles a fruits de differentes forme-, n

Neanmoins, un certain nombre de manufactures de porcelaines durent persister a fabriquer dcs articles interdits a l'industrie privee par l'arret de 1760, puisque, le 26 raai 1763, le lieutenant general de police, M. de Sarlines, rendit une ordonnance renouvelant le* defenses portees par cet arret et conflrmant les peines prononcees relativeraent a la fabrication, venle el debit de fleurs el autres pieces de porcelaines. Enfin, derniere disposition, et non la raoins importante, Louis XV decida dans ce ni6me arret que pour leuir lieu a la Manufacture des benefices sur differentes Fermes, qui lui etaient precedemment alloues, il lui serait fait annuellement par le Tresor un versement de 96,000 livres. Desormais c'etait la cassette royale qui allait pourvoir a tout.

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