LA PORCELAINE DURE A SEVRES
AssuiutE d'nn veritable monopolc qui la garantif conlre loule concurrence ctrangere on indigene, abondamment pourvue au point de vue financier, la Manufacture royale des porcelaines de France prend iramcdiatement un grand developpement. L'adminislrateur a su grouper autour de lui de? ouvriers habiles et des artistes de haute valour. Boucher, le pcintre en Litre do gjmo t|c pompadourj Jonne de nombrcux modoles aux decorateurs et aux sculpteurs, figurines, medaillons, paysages idylliques, scenes de genre, scenes de mylhologie galante, bergeries, etc. II exerce sur la production artistique de Sevres la meme influence feconde, que sur la peinture de cette periode, influence qui se fera senlir par dela le xvni0 siecle et dont toute la ceramique franchise, particulierement, recevra une originalitc piquante. Un autre artiste, de raoindre valeur assurement, moins connu surtout, mais dont le nom et les ceuvres resteront celebres a Sevres, Dodin, apporte egalement a la Manufacture une collaboration precieuse. 11 cree des modeles nouveaux, pleins de fantaisie et d'elegance, qu'on conservera avec soin. On pourrait mentionner beaucoup d'autres artistes, ayant travaille avec succes aupres de ces deux maitres; mais la gloire du premier, par une de ces fatalites si communes dans le
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domaine de I'art, a eclipse leur renommee temporaire et leurs oBuvres se sont fondues dans l'ensemble de sa production.
Les documents des Archives nationales et les chroniques du temps font mention de services considerables, d'une grande valeur, executes a cette epoque! En avril 1760, le roi envoie a I'electeur palatin un service de table, mosai'que et oiseaux. comprenanl 281 pieces, et dont le pri\ marchand est de IS, 736 Iivres. En I7i>'t. le ministre Berlin fait expedier, sur l'ordre du souverain, des porcelaines de Sevres a I'empereur de Chine. Ce pr6senl est typique; il rappelle celui des produits de la Manufacture de Vincennes, fait par Marie-Josephe de Saxe a son pere; on pent y voir un deli galanl adresse par I'art francais a l'art chinois. A cette epoque, la preoccupation de surprendre les secrets techniques des ceramistes de rExtrfeme-Orient, de lutter industriellemenl contre Meissen, hantel'imagination de l'administrateur et des chimistes de Sevres. C'estqu'en depil de ses qualiles brillantes, la porcelaine tendre est loin de presenter, au double point de vue artistique et commercial, les avantages des porcelaines de Chine et du Japon. Elle se laisse rayer avec tine facilite desespeiantc ; le moindre choc la mutile ou la brise ; elle ne va pas au fen el >a decoration est limitee. comme couleurs et comme emaux . La preparation lre< compliquee de la matiere premiere et les precedes de cuisson grevent la fabrication de frais considerables, qui rendent le produit tres cher. Le laboratoire de Sevres se livre done constamment, avec une patience et une tenacite remarquables, a des analyses chimiques sur les echantillons qu'il possede de porcelaines chinoises, pendant que l'administration s'ingenie a connaltre la composition des pate? et les metln professionnelles de la Manufacture de Saxe.
En 1733. un fabricant de porcelaines et de faiences de Hagueneau, b mrgeois de Strasbourg, nomme Paul Hannong. proposa a Boilcau dc lui vendre les secrets de la porcelaine de Saxe qu'il pretendait posseder. Sun offre fut accueillie avec empressement ; on Tin vita a venir a Paris. Hannong mit a la communication de ces precedes des conditions qui furent repoussees : il exigeait 100,000 Iivres comptant et 12.000 Iivres de rente viagere. D'ailleurs, renquete a laquelle le gouvernement fit proceder immediatement, prouva, contrairement aux assertions d'Hannong, que la matiere premiere dont il se servail pour sa porcelaine ne se trouvait point sur le territoire francais, mais provenait des environs de Passau. Comme l'exportation de cette matiere premiere etait interdite,
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ou tout au moins presentait de grandes difficultes et occasionnait des frais enormes, la concession de precedes de fabrication, basee sur son emploi, pcrdait scnsiblemcnt dc son importance. Non sculement Hannong et Boileau no s'entendirent point, mais il survint entre eux des dissentiments d'une nature tellement grave, que 1c directeur de Sevres obtint facilement contre le fabricant d'Hagueneau, un arret en date de 1734 intcrdisant a celui-ci de continuer sa fabrication. Hannong dut s'enfuir et alia demander 1'hospitalitG a I'electeur palatin, qui lui donna l'autorisation d'etablir ses ateliers a Frankental, dans un batiment dont la concession lui fut accordee moyennant 1,000 ecus d' argent d'empire. L'affaire Hannong se poursuivit alors sous une autre forme. Deux de ses ouvriers, no voulant point s'exiler, vinrent a Sevres offrir la communication des secrets de la Manufacture d'Hagueneau. Dans son Manuscrit, Millot racontc comme suit cet incidenl : « M. Hanon ne pouvant pins travailler a Strasbourg s'est retire a Fraquindal sous la protection de I'electeur palatin ; il est venu deux ouvriers de cette Manufacture qui se sont adrcsses a M. t\o Verdun pour faire la porcelaine dure comme en Allemagne; on leur a louc une maison a la petite Pologne, la ou ils ont fait deux fours et plusieurs fournees sans pouvoir faire une piece de porcelaine ; cola a dure pres de 18 mois et a coute a la compagnie pres de 20 mil livrcs, apres quoi ils ont etc renvoyes. 11 est venu deux ouvriers de la Flandre qui avoienl deja travaille a Vinccnnes. S'6toit Giles Dubois et Cadet Chanon qui sont venus trouver M. Boileau en lui disant qu'ils avoient une porcelaine dure immancable, et qu'ils repondoient la tete sur le bloc dc reussir. M. de Verdun et M. Boileau ont louc a Sevres le vieux chateau qui existoit avec la construction dc ce grand batiment, mais malgre leurs grandes promesses, il n'ontpuvenir a bout de faire une piece de porcelaine. S'etoit seulement une espece dc terre d'Angleterre. »
Paul Hannong vint a mourir sur ces entrcfaites, et par suite de la liquidation de sa succession, les negociations se rouvrircnt entre Boileau et ses deux Ills. L'aine refusa de preter Toreille aux propositions qui lui ctaient i'aites, mais le cadet, Pierre-Antoine Hannong, consentit a traiter. Boileau fut envoye officiellement a Strasbourg et a Frankental. II fit signer a Pierre Hannong un engagement de livrer a la Manufacture de Sevres, par ecrit et apres des experiences decisives, les procedes de fabrication de la porcelaine dure , contre le paiement d'une somme
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de 6,000 Livres versees comptant e1 une rente viagere rle 3,000 livres. Pierre Hannong vint alors a Paris el fit des experiences qui donnfcrenl de bons resultats, mais le grand obstacle n'elait pas vaincu. Lc probleme de la matiere premiere deraeurail intact et la difficulty de se procurer cette matiere premiere, le kaolin, empecha de tircr un parti pratique et commercial de la revelation des procedes employes a la manufacture de Frankental.
Ondut liquider amiablement cette affaire; le gouvernement offrit et Pierre Hannong accepta i.000 livres comptant el nne pension viagere de 1,200 livres. Mais ni I'argent ni la pension nc furent jamais versus. Nous avons Irouve aux Archives nationales un volumineux dossier rclatii aux reclamations de Pierre Hannong. avec les pieces du proces adminislralif, auquel civs reclamations donnerent lieu, proces qu'instruisail encore en 1781 M. d'Angiviller. Hannong. dans la conclusion d'un de ses nombreux Memoires, §crit: « Mon sorl est tres etrange ; on nc me paye pas un secret que j'ai vendu parce qu'on pretend qu'il n'est pas parfait, el j'essuye un proces de la part d'un frere parce que j'ai vendu le secret, etje suis prive. pour cette raison, des avantagesde la succession de feu men pere. » Enfin, longtemps apres, a force d'instances et de recommandations, Pierre Hannong obtint de Louis XVI la somme qui lui avail ete allouee, ainsi que la pension qu'il tit reverser sur la t6te dun certain M. Pays, pour eteindreune dette de 18,000 livres.
Au commencement de I'annee 1767, un autre incident seproduisit, qui [in -rnte beaucoup d'analogie avec l'aventure de Hannong. Nous voulons parler de l'affaire Folard. La France entretenait a Munich un ministre accredite pres de Pfelecteur de Baviere, le chevalier Hubert de Folard. dip! omate habile, ami des arts et des leltres. et tres estime dans les cours d'Allemagne. oil il resida successivement de 1740 a 1776.
En 1767. le chevalier de Folard pensa pouvoir doter Sevres des procedes de fabrication de la porcelaine dure, si longtemps cherches. 11 avail appris de Pfeffel, de Colmar. historien de merite. alors attache an due des Deux-Ponts, qu'un M. deLimpriinn, directeur de la manufacture de porcelaines creee a Munich par le comte de Haimhausen, president de la (.'.our des monnaies. connaissait le fameux secret, et qu'il etait dispose a quitter son pays. Le chevalier de Folard s'empressa de s'enquerir si M. de Limprunn consentirait a passer au service du roi de France. Celui-ci declare qu'il serait flatte d'occuper a Sevres un emploi conve-
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nablc. Le due de Choiseul, ministre des Affaires etrangeres, fut inform^ du fait, line longuc correspondancc s'etablit entre lui et M. de Folard, qui demanda et oblint des echanlillons de porcelaine de Sevres, ainsi que des specimens de lerrcs franchises, pour que le chimisteallemandput se livrer a des experiences comparatives avec les produils dont il prelendait connaitre le secret. Le dossier de celte affaire, dont les pieces ont ete trouvees. grace a un hasard assez inattendu, il y a quelques annees. parM. Thuillier, dans le grenierd'une maison d'un village pres de Melun, presente quelque interet.Dans la premiere lettre, endale du 29 mars 1767 ', M. de Folard propose a M. de Choiseul d'engager au service de S. M. M. de Limpriinn, le chimiste, son frere aine, directeur de l'hotel des monnaies d'Amberg, « qui entend tres bien cette partie et surtout la maniere de monnoier a peu de frais» ; un troisieme frere, « bien fait, tres adroit, a tirer les armes, qui entend tres bien les mathematiques, le genie, le dessin». En prenant les deux freres, ajoute le diplomaLe, ou tous les trois, on aurail le secret de la porcelaine a meilieur marche. Hatons-nous d'ajouter que dans le .Memoire annexe a la premiere lettre, et r6dige par Pfeffel, il est dil : « Peut-etre, en nous attachant M. de Limpriinn, notrc porcelaine. qui n'est encore qu'un objet de luxe vraiment royal, pourroit-elle en devenir un de commerce, comme celle de Munich le seroit infailliblement devenue, si ellc n'eut essuyedes contradictions de plus d'une sorlc et si elle n'eloil pas actucllement menacee d'une secousse que tous les etablissements de cette nature ont eprouvec en Baviere. » Cette raison pouvait sembler plus plausible en effet que loules les autres. M. de Folard ne se contenta pas d'eerire et d'adresser des Memoires. II envoya a M. de Choiseul une caisse conlenant deux tasses de porcelaine de Munich, qui, dit-il, « conslatent l'excellence de la pale qu'on y emploie; on a fondu dans l'une un gros debris de Sevres et dans l'autre une demi-douzaine de clous de fer battu. » Un second Memoire de Pfeffel, qui accompagnait cet envoi, nous fait connaitre la valeur scientilique de M. de Limpriinn. « La personne qu'on a eu Thonneur de proposer a M. de Folard, pour la faire entrer au service du Roy, possede a fund le secret de cette pate par theorie et par pratique. Elle a preside a la construction des fours et dislribue aux peintres les couleurs dont ils ont
' Documents his a la Soi'bonne, en mars 1883, a la reunion des Societes de beaux-arts des departemenls.
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besoin, quelle compose el melange seule ; elle est ce qu'on appelle en Saxe YArcaniste universel. »
II semble qu'a cette epoque, et dans ce genre de negotiations, on n'avait guere debate d'arriver promptement a une conclusion; les pourparlers durerent quatre mois et n'aboutirent pas. Le ministre d'Etat, Berlin, a qui ses attributions donnaient la haute main sur la Manufacture royale de Sevres refusa les services du ceramiste allemand. II entrevoyait, sans aucun doute, le moment oil, sans recourir au\ lumieres d'un etranger, on pourrait mener a bonne fin les essais tentesjusque-laavecplus de persistance que de succes. A parlir de ce moment, en effet, les essais se multiplient chez nous. Pendant que cette correspondance s'echangeait enlre M. de Folard et le due de Choiseul. un chimisle, Maurin des Abiez, obtenail l'autorisation d'installer a Vincennes, dans les locaux memes oil la fabrique de Sevres avait pris naissance vingt-neuf ans auparavant, une manufacture royale de porcelaine a pale dure, dont, il est vrai, on ne retrouve guere de traces en dehors des lettres patentes de 17G7. Mais deux ans plus tard, en 17159, Sevres fabriquait les premiers specimens de porcelaine dure en pate blanche translucide, parfaitement reussis. On avail trouve en France des gisements de kaolin. Cette decouverte qui a donne naissance a une legende pilloresque. mais inexacte, eut lieu dans les cifconstances suivantes, racontees par ceux memes qui y joueienl un rule important.
En 1765, l'archevSque de Bordeaux, grand amateur de ceraniique, \inl visiter la Manufacture de Sevres. Boileau. lui ayant fait visiter les ateliers el les magasins, lint a honneur de montrer an prelat les resultats de ses nouveaux essais de terre d'Alencon el de blanc d'alun. Le prelat trouva les echantillons d'un Ires beau blanc et d'une pale aussi transparente que celle de la porcelaine de Saxe. 11 en felicita furl Boileau el Millot. A son depart, 1'un el l'autre le prierent de vouloir bien se charger d'un echantillon de celle terre d'Alencon, el de s'informer s'il n'en exislait pas des gisements aux environs de Bordeaux. L'archeveque accueillit avec bienveillance la requete des directeurs de Sevres, ajoutant qu'il se Iruiivait precisement a Bordeaux un apothicaire tres instruit, ayant beaucoup voyage, el qui peut-fetre connaitrait dans les environs quelques gltes de cette matiere. L 'apothicaire en question se nommait Villaris. L'archeveque lui soumit la terre qui lui avait ete confiee par Boileau. Villaris lii plusieurs voyages dans les Cevennes et dans les Pyrenees pour s'j livrer