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DIRECTIONS DE LOUIS HYNART, DE BEHAGLE, DES FRERES F1LLEUL ET OE MEROU

u commencement de l'annee 1664, un marchand tapissier, Louis Hynart, qui possedait a Paris, rue des Rons-Enfants, et en Flandre de nombreux ateliers, destines a alimenter ses magasins fortachaland6s, situes rue Richelieu, adressait a la municipalite de Reauvais, dont il 6tait originaire, une proposition tendant a Installation dans cette ville, d'une manufacture de tapisserie de haute lice. Hynart avait ete evidemment attire par l'importance du marche commercial de Beauvais, qui possedait, a cette epoque, deux grandes industries tres prosperes, la sergetterie et la draperie, et ou se centralisait la vente des etoffes diverses, bonneterie, toiles, dentelles, etc., fabriquees dans la region, une des plus industrielles de la France. Savary des Bruslons, dans son Dictionnaire du Commerce, nous informe que de son temps il n'y avait a Beauvais pasmoins de cinq cents metiers produisant dix-sept mille pieces d'6toffes. En outre, la tapisserie de haute lice y avait autrefois fonctionn6 et tres vraisemblablement, les traditions artistiques n'en etaient point completement perdues. En 1518 et en 1548, d'apres des documents des archives municipales

de Beauvais, des tapissiers hauteliciers travaillaient dans la ville. Les eelebres tapisseries de la Cathedrale. representant la fondation des principales villes des Gaules, commandees, entre 1510 et 1561, par le chanoine Nicolas d'Argillieres, le premier proprietaire de la Maison du Chantre, sont tres vraisemblablement de provenance beauvaisienne '. Enfin un certain Robert Lestellier tissait a Beauvais, en 1519, une tenture historiee dont la trace nous a ete conservee.

Soucieuse des interests de ses administres et enchantee qu'on dotat Beauvais d'une fabrication nouvelle, destinee a l'illustrer et a l'enrichir, la municipality accueillit avec empressement la proposition de Louis Hynart. Le 15 juin de cette memo annee (1664), elle se reunit pour prendre une decision sur cette grave question. Les registres de la ville font mention, en ces termes, de la deliberation qui intervint a ce propos. II y est dit, en effet :

« Que Ton a advis que le sieur Hynart, marchand tapissier demeurant a Paris, rue de Richelieu, qui employe en Flandre trois a quatre cens ouvriers a travailler continuellement pour luy au\ ouvrages de tapisserie de liaulte lisse facon dudit pays desire etablir en cette ville [de Beauvais] dont il est originaire, une manufacture des elites tapisseries. — Est delibere.... que le Pair Trioller sera prie de veoir de la part de la Compagnie le dit sieur Hynart pour l'exhorter d'accomplir son dessin et d'establir en ceste ville ladite manufacture de tapisserie de haulte lisse, Mir l'assurance qui luy sera donnee, que ladito Compagnie le favorisera en tout ce qui luy sera possible. »

Dans ces conditions les pourparlers devaient aboutir rapidement. Hynart presentait toutes les garanties desirables, tant au point de vue des ressources fmancieres, que pour la competence professionnelle. Colbert en outre encouragea son entreprise. Sa realisation, en effet, repondait au systeme economique. dont il poursuivait avec energie l'application. en etablissant sur tous les points de la France des industries nouvelles. La Manufacture royale des Menbles de la Couronne n'etait point encore officiellement constitute. Au mois d'aout 1664, Colbert faisait signer a Louis XIV un edit pour « 1'establissement des Manufactures royales de tapisseries de haute et basse lice en la ville de Beauvais et autres lieux de Picardie ».

' Jules GuilTrey. Ilisloire de la tapisserie.

Comme cela devait se reproduire dans l'edit de fondation de la Manufacture royale des Gobelins, le preambule de ce document mentionne les tentatives d'etablissements analogues, faites sous le regne d'Henri IV. Connaissant la force de la tradition, Louis XIV se preoccupe de mettre sous le patronage de son illustre a'ieul les institutions industrielles nouvelles. C'etait de la bonne politique et dune habile diplomatic. La popularity d'Henri IV avait survecu. Le peuple conservait intacte et toujours veneree la memoire du grand roi. Des les premieres lignes, egalement, l'edit Justine avec nettele la creation de la Manufacture par une consideration d'ordre economique : la necessite d'arriver « a se passer de recourir aux estrangers pour les choses necessaires a l'usage et a la commodite de nos sujets. »

Le paragraphc premier specific l'etablissement d'une « Manufacture en toutes sortes de tapisseries de Verdun et personnages, de haute et basse lice ». Ce qu'on entendait alors par tapisseries de Verdun, c'etait (lis verdures et bocages. Hynart se proposait done de fabriquer les diverses sortes alors d'un usage courant, depuis les verdures communes, jusqu'auv tentures a personnages comme celles qu'on faisait en Flandre et a Paris.

L'etablissement de Beauvais, devait porter, en vertu de l'edit, un tableau aux armes du roi, avec l'inscription : Manufacture royale de tapisseries.

Les paragraphes II et IV enumerenl les avantages financiers et materiels accordes a Hynart par le roi. Comme subventions pour son cntreprise, il recevait trente mille livres pour les constructions et, comme mise de fonds, trente mille livres en pret pour six ans, sans interests.

Toutes les sommes fournies par le roi pour l'acquisition et la construction des edifices necessaires a l'etablissement de la Manufacture devaient rester acquises au concessionnaire.

Afin d'encourager Hynart a faire venir de l'etranger le plus grand nombre possible d'ouvriers, il lui est accordeune somme de vingt livres, pour chaque tapissier non francais employe a la Manufacture. Avec les facilites donnees par l'Edit royal, la Manufacture de Beauvais devait attirer beaucoup d'ouvriers flamands. En outre, ajoutait l'edit : « comme il n'y a rien de plus important et de plus necessaire, non seulement pour establir mais mesme pour perpetuer la dite manufacture, en ce royaume, que d'y faire quantite d'apprentifs francois, les dits Hinart et associez seront

tenus d'en avoir continuollement le plus grand nombre que faire se pourra, jusques au nombre de cinquante au moins; pour ayder a l'entretien et nourriture desquels nous ferons payer aussi de nos deniers aux dits Hinart ct assoeiez, pour chacun des dits apprentifs, la sorame de trente livres pour chacune des annees de leur apprentissage et ce de quartier en quartier ».

Les ouvriers etapprentis de la Manufacture de Beauvais obtenaient les memes privileges que eeux accordes plus tard aux ouvriers et apprentis de la Manufacture des Gobelins. Apres six annees d'apprentissage et deux annees passees dans les ateliers de Beauvais comme compagnons, les apprentis pouvaient etre regus maitres et marchands tapissiers sans frais de maitrise. Les ouvriers etrangers, apres huit ans, se trouvaient gratuitement, naturalises francais. Tout le personnel de la Manufacture etait exempte des tailles, subsistances, impositions tant extraordinaires qu'ordinaires, emprunts et gardes, contributions et charges de ville. La franchise etait accordee aux objets et matieres premieres, achetes pour le compte d'Hynart et de ses associes dans tout le royaume, et aux tapisseries portant la marque de la Manufacture.

En possession de l'Edit royal. Hynart se mit a I'cBUvre pour organiser son etablissement ; mais les travaux ne marcherent point rapidement. L'annee suivante, un sieur Pocquelin, ne a Beauvais, que Colbert avail delegur en Picardie pour etudier l'etat du commerce, signalait, dans son rapport au Controleur general, tons les avantages qui devaient resulter pour la contree, de L'etablissement de la Manufacture de tapisseries de Beauvais, et se plaignait de ce que le sieur Hynart ne se pressait pas de monter ses metiers.

Dans les comptes des Bailments royaux, nous relevons cependant de nombreux pavements relatifs a la Manufacture. En vertu des articles II et IV de l'Edit, des 1664, Hynart avait recu 30.000 livres en pret pour etre employees en achat de laines, teintures et autres « etoffes ». Le 7 mars 166o, il etait verse par le sieur de Bastillat a Macquaire, mairg de Beauvais, 21,971 livres, S sous. comme prix des maisons acquises pour l'etablissement de la Manufacture. En septembre de lameme annee, Macquaire reeevait une nouvelle somme de 30.000 livres. consacc.'es au meme objet. Enfin le 13 novembre, le tresorier du roi delivrait a Hynart 2,249 livres 9 sous. « pour la despence qu'il a faicte pour faire venir le nombre de 127 ouvriers estrangers en France, et pour ce qui

est escheu jusqu'au dernier decembre pour 36 apprentifs francois, a raison de 33 livres par chacun an » .

C'est en 1667 que Hynart fit a la surintendance des Batiments du roi sa premiere livraison de tapisseries. Le mandat de payement en est ainsi libelle : « a lui (Hynart) pour six tentures de tapisseries, savoir une de verdures et de bestiaux, une autre de petits personnages et bestiaux

et quatre de verdures 16,519 livres 18 sols 4 dcniers ». A partir

de cette epoque les livraisons se continuent d'une i'acon assez reguliere. En 1669, Beauvais livre au mobilier de la Couronne, treize tentures dont le prix s'eleve a plus de 40,000 livres. En 1670, Hynart expedie a Versailles une tenture representant « une nopce de Picardie ». En 1671, il touche 12,552 livres pour 8 tentures comptant 49 pieces; et cela se continue jusqu'en 1677 oil, le 5 novembre, nous voyons payer « au sieur Isnard pour six tentures de tapisseries i'abrique de Beauvais representant des paysages et verdures 10,268 livres 10 d. ». Apres cette date, il semble que la grandu superiorite des Gobelins ait fait reserver a cet etablissement rintegralite des commandes.

Les Comptes nous permettent, en outre, de connaitre approximativement le personnel de la Manufacture, dans cette periode de ses debuts. On vient de voir quYii 166.'), Hynart avail fait venir de l'etranger 127 ouvriers, et reuni 36 apprcnlis francais; en 1667, il recoit 1,760 livres pour les ouvriers Strangers, lcsquels a 20 livres par tete nous fournissent le nombre de 88; en 1669, ['administration des Batiments du roi lui paye 3,545 livres pour la pension de 102 apprentis, et 460 livres pour 23 ouvriers Strangers nouyeaux arrives a la Manufacture. En 1670, Hynart oblient le remboursement des « bie:i-\enues » de 103 ouvriers etrangers et de la nourrilure de 161 apprcnlis. En 1671, la bienvenue porte sur 79 etrangers et la nourrilure comprend 149 apprentis. II faut croire que ce personnel etait assez peu fixe et se renouvelait souvent. En tout cas ces chiffres paraissent considerables pour Beauvais. La Manufacture, au reste, semble etrc, a cette epoque, dans un etat de prosperite, qu'elle n'atleindra plus jamais; et le maire, Macaire, temoigne ime grande satisfaction au ministre qui, a la fin de l'annee 1669, lui a demande des renseignements precis sur la gestion de Tentrepreneur : « II augmente, dit-il, l'etablissement, d'une boutique composee de 15 metres, ou seront employes les apprentis les plus avances; le nombre des apprentis ayant augmente de douze, depuis le commencement de l'annee, M. Hynart a enclos dans

l'liotel 24 pieds du cours d'eau, avec la permission de Mgr. de Beauvais et du corps de ville, ce qui est une grande eommodite. L'entreprise va bien, du reste, et il y a lieu d'esperer que sous peu elle pourra subsister par elle meme, et vendre ses produits meilleur marche que s'ils venoient de 1'etranger. »

Mais, Colbert, esprit froid el administrateur positif, ne se laissait point enthousiasmer a l'evees par nne prosperity aussi rapide. Cette question du prix que le niaire de Beauvais ne faisait qu'effleurer lui semblait capitale; et nous trouvons. dans sa Correspondance, une curieuse lettre adressee a Bellinzonni, inspectcur general des Manufactures, quimontre quelles inquietudes lui inspirait la Manufacture an point de vue commercial : « Vous trouverez ;i Beauvais, ecrit-il, le sieur Hinart, toujours aflame et desirant de nouvelles graces. II faut examiner a fond la conduile de cette Manufacture; et mesme je vois par toutes les apparences du monde qu'elle perira, parce qu'il a toujours voulu el vent encore vendre ses tapisseries trop cher. »

Ces inquietudes justifiees ne paralysaient pas toutefois la sollicitude de Colbert pour les manufactures nouvelles. II se preoccupait constamment de tout ce qui pouvait leur donner du relief. Louis XIV etait en Flandre, se preparant a la guerre conlre la Hollande. Colbert, lui adressail le 1G mai 1670. la lettre suivante, pour le prier de visiter, asonretour, les Manufactures d'Abbeville et de Beauvais : « Les deux plus grandes et plus considerables Manufactures que Vostre Majeste ayt establies soul celles d'Abbeville pour les draps et de Beauvais pour les tapisseries. L'une et I'autre ont quelque chose de grand et de digne de la bonte que Vostre Majeste a pour ses peuples. Je sc.ais bien qu'il est difficile, meme impossible qu'Elle les visile ; si, neammoins, en visitant les villes, on sur son passage, Elle pouvoit y entrer, ce seroit un tres grand avantage. — En tous cas, si Elle a pour agreable d'en parler aux maires etechevins de ces villes, leur recommander d'assister et de proteger les entrepreneurs de ces Manufactures, les faire visiter, s'en faire rendre compte, et en parler elle-meme, et qu'Elle sgait et connoit toutes ces choses, ces marques de la bonte de Vostre Majeste donneront de la vie et du mouvement a toutes ces Manufactures, qui sans cela languissent et meme peuvent s'aneantir. Vostre Majeste connoit trop bien les avantagesque ses finances en recoivent pour n'estre pas persuade qu'Elle veuille bien se donner cette peine. »

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