PLANCH K LXIX
Beauvais. — CHAISE COL YEHTE EN TAPISSERIE
Lpu<iue Louis XV.
BEACVAIs.
Louis XIV mil en marge de la lettre, de sa main, la reponse suivante : « Cowtray, 22 may. — J'iray au\ Manufactures d'Abbeville etde Beauvais et parlcray comme je croiray devoir le faire et conime vous me le mandez. »
Le voyage a Beauvais n'eul point lieu, en depit de la promesse royale. En mai etjuin 1671, le roi etait de nouveau en Flandre ; Colbert allait se mettre en route pour le rejoindre a Dunkerque, quaUd une maladie le retint a Paris. La prosperite, l'existence meme des institutions creees pour le developpenient du commerce et de 1'industrie en France, paraissaient alors si intimement Iiees a la vie de lour fondateur, que Guy Patin ecrivait a Falconet, le 2 juin 1671 : « Une colique bilieuse a retenu pour quelques jours M. Colbert comme il etoit en chemin d'aller trouver le roi a Dunkerque. On dit que si M. Colbert vient a mourir, il faut dire adieu a toutcs les Manufactures qu'il a fait etablir en France, tant pour les tapisseries et bas de soie que pour ceux d'estame qui se font en plusieurs lieux de France, ce qui fait travailler beaucoup de petit peuple en diverses provinces. » Point de doute que si Colbert fut alle rejoindre le roi il ne l'eut ramene par Beauvais. Ce fut seulement quinze ans plus tard que Louis XIV daigna visiter sa Manufacture. Mais son fondateur n'etait plus la pour recevoir le Grand Boi.
Le 10 mai 1681, la Manufacture de Beauvais passait des mains de Louis Hynart dans celles de Philippe Behagle. Le nouvel entrepreneur etait d'une bonne famille de tapissiers d'Audenarde, du nom flamand de Behagel, qui fut traduit, en francais, Behagle ou Behacle (les deux orthographes se trouvent dans les documents officiels) . Behagle etait qualifie a cette epoque « porte-coffre de la chancellerie de Tournay ». La maison de la Valliere le protegeait ; e'est a son influence aupres du roi qu'il dut sa nomination, contre de nombreux concurrents egalement fort bien patronnes. La Manufacture royale etait-elle tombee en decadence, dans les dernieres annees de l'entreprise Hynart, ou son successeur n'etait-il pas sympathique a la municipalite de Beauvais? Un fait assez singulier autorise a emettre ces hypotheses. En cette annee 1684, la municipalite engageait a venir a Beauvais fonder des ateliers de tapisseries, un nomme Georges Blommaert, qui travaillait a Lille depuis 1680 et qui avait acquis une grande reputation d'habilete. Des avantages considerables lui etaicnt accordes pour le decider a emigrer. Aucun document ne nous fixe sur les resultats de ces negociations. En tout cas le nouveau directeur prit immediatcment possession de son poste.
Lcs batiments n'avaient point ete acheves par Louis Hynart. Des son entree en fonctions, Behagle donna l'ordre de pousser les travaux de construction avec activite. Au commencement de 1686, les ouvriers poserent la derniere pierre. Louis XIV vint, cette annee-la, visiter sa Manufacture. Aucune chronique ne nous a conserve les particularites de cet evenement. Dans le but d'en pcrpetuer le souvenir parmi les ouvriers, Behagle fit placer, avec une inscription, une pierre orncmentee, dans le jardin de l'etablissemcnt, a l'endroit oh le roi l'avait complimente sur son administration, en lui posant la main sur l'epaule.En 1686, le 16 octobre, la Manufacture regut une autre visile qui fit egalement une grande sensation, et donl le souvenir fut consigne sur lcs registres de la ville. Trois mandarins, ambassadeurs du roi de Siam, qui allaient en Flandre visiter les villes principales, passe-rent par Beauvais.La municipalitc alia les recevoir aleur entrde, el leurfil pr6sen1 de 24 bouteilles de vin ; on les conduisil pompeusement a la Manufacture et a la cathedrale.
Behagle fonda, a cette memo dale, dans la Manufacture, une ecole de dessin, dont la direction fut confiee a nn artiste nomme Le Pape, et put offrir, en 1694, l'hospitalite a une partie des ouvriers des Gobelins licencies a la suite de la crise financiers qui provoqua, pendant quelquc temps, la fermeture de la Manufacture des meubles de la Couronne. Toutefois, en 1698, un rapport de Phelippeaux, conseiller d'Etat, declarait que la fabriquc de tapisscries de Beauvais etait dans un etat peu florissant, et qu'elle n'employait plus que 80 ouvriers. Neanmoins, Phelippeaux rendait hommage a Behagle, pour sa bonne direction des travaux et pour l'excellent exemple qu'il donnait aux ouvriers, ainsi que sa famille. Celle-ci, en effet, etait occupee a la Manufacture. Ses fils etaient specialement charges de lexecution des tetes; sa fille, de soncote^ avait monte un atelier pour la fabrication de ladentelle. Presse d'argent, l'entrepreneur obtint du roi un prel de 15,000 livres, riMiiboursable en trois ans, avec le privilege de vendre ses marchandises a Telranger, moyennant un simple droit de 20 livres par tenture. 11 demanda egalement l'autorisation, pour etendre son commerce et lui donner plus de relief, de monter aux Gobelins un atelier. II faisait valoir, a l'appui de sa requete, le service qu'il avait rendu, en 1694, a cet etablissement en recueillant une partie de son personnel. Des cette epoque, Behagle avait bien compris qu'il lui etait necessaire de se faire connaitre et appr6cier a Paris, oil affluaient et sejournaient tous les personnages en etat de pouvoir acheter ses
produiLs. L'intendant des Batiments du roi repoussala requete; il repondit que ce serait detruire la reputation des Gobelins que de lui permettre d'y installer des metiers « tant il y avoit de disproportion entre la production dc Beauvais et eelle des Gobelins. »
Quoique la superiorite des Gobelins ne soit pas en discussion, U convient de remarquer, loulefois, que la production de Beauvais avait alors atteint une perfection relative. Les rauvres principales de Behagle : La tenture relevee d'or executee en 1698 pour le roi de Suede et la serie des Actes des apdtres, d'apres les cartons dc Raphael, qui ornent aujourd'hui le chceur de la cathedrale de Beauvais notamment, sont des ouvrages fort recommandables. La reputation de la Manufacture de Beauvais s'etait assez etendue, au reste, pour que d'autres villesaient tenu a posseder des ateliers dc tapisserics du meme genre. Pour ne titer qu'un exemple, en 1703, un ouvrier, Adrien de Neusse, originaire d'Audenarde, s'installa a Gisors, encourage vivement par la municipalite, pour laquelle il executa en tapisserie un portrait de Louis XIV, qui est conserve encore avec soin a l'hotel de ville.
Behagle mourut en 1704, laissant a ses heritiers une situation assez oberee. Sa femme , nee van Heuven, et son ills Jean-Bap tiste, continuerent l'entreprise de la Manufacture pendant six annees. Pour rembourser les cr fancier s, ils proposerent de mettre en loterie plusieurs tapisserics d'une valour tolale dc 40,000 livres. M. d'Argenson, lieutenantgeneral de police, informait, le 10 juin 1705, le controlcur general de cette ingimieuse combinaison, que Tun et l'autre approuverent. Futelle realisee? Les documents relatifs a la Manufacture de Beauvais ne portent aucune trace de l'operation.
Les heritiers de Behagle abandonnerent definitivement l'entreprise en 1710 Par lettres patentes de 1711, les freres Filleul furent appeles a leur succeder, avec la commandite de Gabriel Danse, conseiller, lieutenant du maire a Beauvais. L'ainc, Pierre, est qualifie dans ce document «rundenosconseillers-secretaires» etle second, Etienne « conseiller-tresorier des Invalides de la marine au departement du Havre ». Ils offraient de mettre personnellemcnt dans la Manufacture une somme de 90,000 livres. Le roi leur accorda 3,000 livres par an comme subvention et une somme dc 12,000 livres, payable en trois annees, pour qu'ils fussent en mesurc d'acheter les nouveaux metiers, dessins et ustensiles destines a la teinture et a la brasserie, annexes de l'etablissement. Les
lettrcs patentes portent privilege de fabrication, en leur favenr, pour trente ans, a partir du I" Janvier 1711.
La gestion Filleul fut desastreuse pour la Manufacture. Les deux entrepreneur? ne possedaient aueune des qualites n6cessaires pour conduire une entreprise aussi importanle. lis gaspillerent rapidement leur capital, et en vinrcnt a ce point de detressc industrielle, qu'ils furent obliges, pour trouver quelque argent, de mettre en loterie une tenlure chinoise qui restait en magasin. Le Regent, sur des recommandations pressantes, leur vint en aide par un subside assez important; ils se le partagerent, sans l'appliqiier a la Manufacture. Cet acte d'indelicatesse combla la mesure. Les freres Filleul furenl declares dechus de leurs privileges, par arret du 15 Janvier 1722: le seul acte important qui marque leur direction fut l'entree a la Manufacture (22 juin 1721 de Jacques Duplessis, decoraleur a I'Opfera, comme peintre ordinaire el professeur du cours de dessin pour les apprentis. Duplessis, artiste d'un talent eprouve, etait tenu de fournir cbaque annee une lenture de 18 aunes, avec un modele peint pour la bordure ; ses appointements annuels avaient ele fixes a 3,000 livres.
Merou, entrepreneur de la Manufacture de Bouflers, succeda aux freres Filleul. L'arret royal qui le subrogeait a ceux-ci, est date du 15 juillet 1722. Merou avait offert des conditions fort avantageuses, qui lui firent, sans debats, donner la preference sur tous les autres candidats. Le Conseil de Commerce avait decide qu'il fallait au moins un fondsde 400.000 livres pour retablir et soutenir la Manufacture. Merou presenta au Conseil un fonds de 376,301 livres. ainsi compose1 : 82.000 livres en especes, 105,500 livres en 1,750 pieces de sempiternes el escarlatilles, a lui commandces par la Compagnie des lndes, 1 i9,7G0 livres en actions de la Compagnie des lndes, 19,041 livres en billets de banque, 20.000 livres dans une partie de tabacs consignees a Rouen. Merou se chargeait de toutes les reparations necessaires, que ses predecesseurs avaient toujours pretendu faire supporter aux Batimens du roi; et, moins exigeant qu'aucun d'eux, il ne reclamait a litre de subvention que la modeste somme de 3,000 livres par an.
Les debuts de la gestion de Merou furent heureux. Le nouvel entrepreneur s'empressa d'augmenter le cbiffre des ouvriers, qui etait tombe a moins de 80 ; il en fit venir un certain nombre de Flandre. Aux ateliers de tapisseries et d*ameublements, furent annexes des ateliers de tapis,
dans lesquels travaillaient des ouvriers appeles d'Aubusson et Felletin. La fabrication pril une tres grande extension. De 1722 a 1731, en moins de dix annees par consequent, les ateliers produisirent 38 tentures, 4 portieres, 4 canapes et 24 fauteuils.
Les principales tentures, sont :
Les Chasses, par Oudry, en 6 pieces de 3 aunes de hauteur sur 18 1/2 de cours, tenture evaluee 12,920 livres ;
Les Jeux champe'tres, par Oudry, en 4 pieces de 14 aunes de cours, sur 3 aunes de hauteur, du prix de 8,486 livres 13 sous 4 deniers ; deux editions ;
Les Avenfures de TiUmaque, d'apres un raodele d'Arnault, achete~ a Bruxelles, en 6 pieces de 19 aunes de cours, sur 3 aunes de hauteur, prix 10,020 livres 5 sous 4 deniers;
Cephale et Procris, par Damoiselet de Bruxelles, figures grandeur nature, en 4 pieces de 12 1/2 aunes de cours, sur 3 aunes de hauteur, evaluee 4,843 livres 8 sous 9 deniers ;
Les Chinois, modeles de Baptiste, Fontenay et Vernansal, en 6 pieces de 3 aunes de hauteur, sur 18 1/2 de cours, evaluees ensemble : 9,965 livres 5 sous ;
Les Metamorphoses, modeles d'Houasse (haute lice), 6 pieces de 18 aunes de cours, sur 2 3/4 de hauteur, evaluee 7,689 livres, 6 sous. II en fut fait, par la suite, plusieurs repetitions;
Les Grotesques, avec figures chinoises de Baptiste et Vernansal, 3 tentures de 6 pieces de 3 aunes de hauteur, sur 16 1/2 de cours, du prix chacune de 6,764 livres 16 sous ;
Les Jeux cFEnfants, par Damoiselet, 2 tentures en 6 pieces de 2 aunes 2/3 de hauteur, sur 16 1/2 de cours, evalu6es chacune a 5,226 livres 18 sous;
Les Ports de Mer, par Kerkhove et Campion, 2 tentures en 6 pieces de 2 1/2 de hauteur, sur 19 1/4 de cours, cotees l'une 5,792 livres 5 sous, l'autre 6,099 livres 18 sous ;
Les Combats d'animaux et oiseaux de proie, sur un dessin fait a Bruxelles par un peintre flamand nomme Senes, en 6 pieces de 3 aunes de hauteur, sur 19 3/4 de cours, du prix de 5,603 livres 10 sous 8 deniers ;
La Foire de Bezons, par Martin, en 6 pieces de 2 2/3 aunes de hauteur, sur 18 3/4 aunes de cours, evaluee 4,586 livres;
Verdures a oiseaux, par Pirens, peintre flamand, en 6 pieces de 2 2/3 aunes de hauteur, sur 16 2/3 amies de cours, prisees ensemble 3,o46 livres 16 sous.
La Manufacture, a cette cpoque, avait des depots a Paris et a Leipzig; d'apres une note de Merou au eontroleur general, il fut rendu, dans cette derniere ville. 13 tenlures. Malheureusement l'administration de Merou ne devait pas se poursuivre avee le meme succes.