DIRECTIONS D'OUDRY, DE BESNIER ET DE CHARRON
'emree d'Oudry qui succeda a Duplessis, a partir de 1726, comme peintre ordinaire de la Manufacture, semblait devoir donner plus de developpement encore a la production artistique de Beauvais. L'arret de nomination, rendu sur la proposition de Fagon, conseiller d'Etat, intendant des finances, second fils du faraeux medecin de Louis XIV et grand admirateur et ami de 1'artistc, lui imposait l'obligation de fournir, tous les trois ans, trois grands tableaux, pour servir de modeles a une tenture de 28 aunes de longueur, sur 3 aunes de hauteur, a moins que l'entrepreneur ne trouvat convenable de demander deux compositions en quatre grands tableaux pour servir de modeles a des tentures de 14 aunes chacune. Oudry devait peindre les tableaux originaux en grand, au lieu de petites toiles de 3 a 4 pieds, qu'il avait fournies jusqu'ici, contrairement aux usages recus. Le peintre etait bien vu en Cour; ses oeuvres etaient a la mode; les amateurs s'arrachaient ses tableaux. Ses compositions traduites en tapisseries etaient done assurees d'un succes peu ordinaire.
Malheureusement Merou administrait fort mal la Manufacture. Ayant
compromis son capital, il sollicita de Fagon do? subsides extraordinaires, dontle total s'clevaita 200.000 livres; il nc lni en fntaccorde epic lc dixieme. Cette somme fut immediatement engloutie. Dcs catastrophes commerciales l'atteignirent, en outre, profondement. Le bateau portant les raarchandises, qui lui avaient cte commandees par la Compagnie des Indes, fit naufrage. Les tabacs de Rouen s'avarierent et les actions de la Compagnie des Indes tomberent a vil prix. A la fois insinuant et ruse, l'entrepreneur dissiraula ses pertes et obtint successivement un subside de 50,000 livres et un pret de 90,000 livrcs, remboursablesen six annces. Mais tout cela ctait insuffisant pour combler un deficit qui s'augmentait sans cessc, par suite du gaspillagc et de son incurie. La situation devenait intenable ; lc 17 decembrc 1733, les ouvriers et les apprentis de la Manufacture, ayant etc avertis par Mcrou el par son fils, qu'on ne les payerait que jusqu'a la fin du mois et qu'ils eussent a sc pourvoir d'ouvrage ailleurs, adresserent au cardinal Floury et au Controleur general une petition, dans laquelle ils les suppliaient de donner dcs ordres necessaircs pour la continuation de lour ouvrage et le payement de leurs salaires. Un inspocteur du Controle gen6ral des finances, M. de la Borde, fut envoye a Beauvais pour faire une enquete. Les resullals do cette enqueto furent ecrasants pour Mcrou. M. do la Borde constata que lous les livres de compte etaicnt falsifies, que le desordrc lc plus complet regnait dans l'ctablissement. Le chiffre des ouvriers etait descendu a 35 et colui des apprentis a 6. La Manufacture se trouvait en peril de ruinc complete. Pour prcvenir la catastrophe imminentc il fallait aviscr au plus vile a prendre une decision radicale. La solution toutefois n'etait point facile a trouver.
M. d'Hauteroche, un haut fonctionnaire de l'administralion des finances, consultc a ce sujet, ecrivait au controleur general, le 15 octobre 1732 : « II ne sera pas si aise de prendre un party sur la Manufacture, il scroit triste de la laisser tomber, elle est bien montcc et on y travaille bien, mais je crains qu'on n'ait bien de la peine a trouver un sujet proprc a la soutenir, les tapisseries qui s'y fabriquent sonlcheres, la vente n'en est pas facile, et tout entrepreneur courra risque de s'y ruiner malgre les avantages que Ton pourra luy procurer. » On se decida adestiluer Merou, qui fut condamne a payer au roi une somme de 98,000 livres, et la place d'entreprcneur de la Manufacture fut declaree vacante.
Cinq candidats se presenterent pour obtenir la succession : Danse,
controleur en la Cour des Monnaies de Paris, Lachesnaye pere et fills, industriels, Galpin et Germain, entrepreneurs de manufactures, et Besnier, conseiller du roi et ancien eclievin de Paris. L'administration des Batiments du roi repoussa les trois premieres candidatures pour la raison suivante : « On ne veut point que des entrepreneurs de manufactures entreprennent dans les affaires du roi. » Cette clause reslrictive
Fac-simile d'un dessin d'Oudry
Avant scrvi de modcle a la Manufacture de Bcauvais.
avait etc inspiree par l'exemple de Merou, manufacturicr de Bouflers, qui avait conserve son premier elablissement, dans lequel, sans aucun doute, il avait dissipe la plus grande partie des ressources reclamees pour l'enlretien de la Manufacture royale de Beauvais. Fagon avait, d'ailleurs, le desir de mettre Oudry a la tele de la Manufacture. II le fit associer avec Besnicr et, le 23 mars 1734, des lettres patentes, confirmees le 27 fevrier 1736, portant concession du privilege de la Manufacture, pendant vingt annees, leur etaient accordees. Le roi donnait une subvention de 90,000 livres, une indemnite annuelle de 4,000 livres pour l'entretien des batiments et 900 livres pour l'atelier des apprentis. Oudry conservait les fonctions de peintrc ordinaire de la Manufacture, avec les appointements qui lui etaient anterieurement alloues. Besnier etait seul entrepre-
neur et responsable financierement des operations industrielles et commerciales.
La gestion d'Oudry et de Besnier constitue la periode la plus brillante de la Manufacture de Beauvais. Les deux associes s'etaient fort intelligemment partage les charges administratives. Besnier dirigeait la partie financiere et comraerciale. Oudry s'occupait exclusivement des ateliers. Ou leurs predecesseurs s'etaient mines, ils s'enrichirent. En peu de temps, la Manufacture leur rapporta 100,000 livres de benefices.
Oudry opera dans la fabrication une modification radicale, qui contribua beaucoup a la prosperite de Tentreprise. Tres au courant de la fabrication des Gobelins, a laquelle il avait donne de nombreux modules, il reconnaissait intelligemment qu'il etait impossible pour Beauvais de faire concurrence aux tapisseries de cette Manufacture. L'administration des Batiments du roi reservait aux Gobelins la fabrication de toutes les tentures necessaires aux palais royaux et aux presents diplomatiques. Si, a l'exemple dp Behagle, des Filleul et de Merou, les nouveaux entrepreneurs persistaient a produire des tentures, ils devaient fatalement se ruiner. Sur sa demande, Fagon l'autorisa a fabriquer des petits meubles en tapisserie, des sieges, des chaises, des ecrans, dont la vente etait facile. Oudry avait raisonne avec justesse; il executa. en outre, tres habilement son plan de reorganisation. Le nombre des ouvriers fut augmente, mais les commandes prirent une telle extension que les deux entrepreneurs se trouverent bientot au depourvu; les mains habiles leur firent defaut. Ils envoyerent a Aubusson des emissaires pour en recruter. Les essais que Ton fit des meilleurs ouvriers prouverent un travail si inferieur a celui de Beauvais, qu'il fallut renoncer a se pourvoir dans cette ville. Ils se rendirent alors dans les Flandres et reussirent, avec beaucoup de peine, a trouver quelques excellents tapissiers. L'apprentissage ne fournissait point non plus de sujets; Oudry dut se preoccuper de reorganiser le seminaire. Dans une note adressee a l'administration des Batiments du roi, a la date du 21 Janvier 1738, les entrepreneurs exposaient ainsi la situation :
« L'arret qui leur a confie la Mamu°acture fixe le nombre de ces apprentifs a 30 et accorde a chacun d'eax la somme de 30 livres par an payables par le Roy, sur le certificat des entrepreneurs. Ils n'en ont jusqu'a present pu rassembler que 12 ou 13, par l'attention qu'ils ont de ne point garder ceux qui n'annoncent aucun talent, ou qui ne montrent pas les
dispositions sufisantes pour en acquerir. La modicite de la dite somme de 30 livres ne forme pas, d'un autre cote, un attrait assez fort pour engager les sujets a venir d'eux mSmes. — Ily a tout lieu de croire que les entrepreneurs releveroient bientot leur Manufacture a cet egard, s'ils pouvoient obtenir le fonds coraplet et annuel destine pour les trente apprcntifs niontant a neuf cents livres, avecie pouvoir d'en appliquer jusqu'a soixante livres par an aux jeunes gens qui auroient de la disposition. Cette condition engageroit certainement bien des parens a donner leurs enfans a la Manufacture, et y attireroit des jeunes gens de dehors, lorsque les uns et les autres se verroient ainsi une premiere subsistance assuree, et l'excedent de ce m6me fonds pourroit servir d'ailleurs a payer un peu mieux le voyage des etrangers, qui voudroient se venir presenter a la Manufacture, et auxquels par le dit arret n'est accorde que vingt livres. — Les entrepreneurs offrent de rendre compte annuellement de 1'employ du dit fonds. Si Monseigneur veut bien leur accorder leur demande, ils prient que cette grace ne soit applicable qu'aux apprcntifs qui pourroient leur arriver a l'avenir. »
La requete des entrepreneurs fut accueillie favorablement. Oudry en profita pour realiscr a Beauvais des reformes d'une grande importance. II reorganisa l'ecole de dessin fondee par Bebagle et la rendit obligatoire pour tous les ouvriers de l'etablissemenl. En mSme temps, une classe speciale de dessin, pour les jeunes gens de la ville, etait fondee a la Manufacture. Cette classe presentait un caractere tres original : A cote de l'enseignement des principes du dessin, on constitua une sorte de cours d education artistique, destine a former le gout des eleves et a leur apprendre spccialemcnt a apprecier Tart de la tapisserie. D'apres les reglements, tous les tableaux et modeles de tapisseries, faits par les peintres de la Manufacture dcvaient etre exposes devant les eleves et leur valeur artistique demontree par le maitre de dessin. On invitait meme le peintre, lors de son sejour a Beauvais, a donner lui-meme les explications sur son ccuvre. Les eleves etaient egalement admis a voir sur les metiers ou dans les salles d'exposition les tapisseries executees d'apres ces tableaux.
Oudry renouvela tous les modeles de la Manufacture. Pour les tenlures decoratives, dont il ne negligeait point la fabrication, il les rendit plus simples et moins encombrantes que les tentures des Gobelins, et les proportionna, comme dimensions etcomme sujets, aux petits apparte-
ments, dont la mode s'etait repandue de Versailles, a Paris el dans tous les chateaux de la province.
Son ceuvre personnel est considerable ; il comprend les tentures suivantes :
Les Chasses nouvelles, en six pieces, la Chasse au cerf, la Chasse au loop, la Chasse au daira, la Chasse au renard, la Chasse au sanglier, la Chasse au limier, 12 pieds de hauteur; prix 12,920 livres.
Les Amusements champitres, huit pieces, le Colin-Maillard, la Bergerie, le Cheval fondu, le Pied de bceuf, le Joueur d'osselets, le Balanceur, le Joueur de musette, le Joueur de broches, 3 aunes de haut; vendues 16,000 livres.
Les Comedies de Moliere, quatre pieces du prix de 5,200 livres, le Medecin malgre lui, le Depit amoureux, le Malade imaginaire et l'Ecole des maris.
Les Fables de la Fontaine, vingt et une pieces de 3m,G0 de haut sur 2m,80 de largeur, le Lion et le Sanglier, la Lice et sa Compagne, les Chevres, I'Oiseau royal, le C/iien et le Faisan, le Renard et les Raisins, le Butor, la Charmille, le Renard, le Gland et la Citrouillc, le Canard, le Renard et la Cigogne, le Lion et le Moucheron, le Pecheur et le I'rtit Poisson, les deux Chiens et I'Ane flottant, le Cerf qui se mire dans I'cuu, les deux Chiens, le Chien qui porte au cou le diner de son mattre, le Singe et le Chat, le Loup et I'Agneau, les deux C<></s.
Oudry commanda, en outre, au peintre Deshayes, une tenture d'apres Ylliade, a Dumont les Delassements Chinois, a Casanova les Fetes russes, a Boucher les Amours des Dieux en 11 pieces, Venus et les amours, Neptune et Pomone, Apollon dans sa gloire, Boree, le Sommeil d'lstee, I'Enlevement d' Europe, Venus et Vulcain, I' Enlevement de Proserpine, Arianc et Bacchus, Mars et Venus, Neptune et Ambnone; et a divers peintres moins connus, des ameublements et des verdures. II existe de cette periode une tenture des Saisons tres remarquable, dont l'auteur est ignore. Elle fut donnee par Oudry a Berliner de Sauvigny, intendant de police pour la generality de Paris. Cette tenture est encore aujourd'hui conservee dans sa famille.
Toute la production de cette periode de la Manufacture de Beauvais a un caractere particulier d originalite et d'elegance. Barement l'art de la d6coration mobiliere se montra plus ingenieux, plus delicat et plus varie. Le sujet historique ou de fantaisie tient une place discrete et s'har-