LA MANUFACTURE PENDANT LA REVOLUTION
barron, apres la mort d'Oudry, lui donna pour successeur, dans la direction artistique de la Manufacture, peintre Juliart. Comme son illustre devancier, celui-ci iut charge de la direction des ecoles, de la surveillance des travaux d'artet de lafourniture des modeles de tapisserie. II s'adjoignit Joseph du Mons, de l'Aeademie, peintre des manufactures d'Aubusson e't Felle tin. Casanova eonlinua de collaborer; il fournit les modeles des Bohemiens, pour lesquels il regut 4,500 livres. Le nouvel entrepreneur maintint avec intelligence la fabrication dans la voie ou l'avait engagec si habilement Oudry. Le controleur general Trudaine ordonna meme d'accentuer la reibrme de l'ancien systeme. Le genre historique, les grandes compositions allegoriques furent abandonn6s de plus en plus dans les tentures, et remplaces par les Pastorales, les Bergeries et les sujets decoratifs. On s'occupa specialement de la fabrication desameublements. Neanmoins, la prosperite si eclatante sous la direction precedente ne se maintint pas ; les commandes diminuerent au point que le con-
troleur general dut obtenir du Conseil qu'il serait execute annuellement a la Manufacture do Beauvais, une tenture destinee a etre offerte en present aux ambassadeurs, en memc temps qu'un meuble complct. Cette decision empecha le renvoi d'une partie du personnel que Charron laissa au chiffre de o0, lorsqu'il resilia son traitc, en 1780.
Un fait assez curieux marque la gestion de Charron : Jusqu'a lui, la charte des privileges de la Manufacture, delivree par Louis XIV, etait restec intacte. Pendant cent ans, elle n'avait subi aucune atteinte grave. Sous son administration les ouvriers furent imposes a la capitation pour une somme de 42 livres, ciui s'eleva rapidement a 126 livres. lis adresserent petitions sur petitions a M. de Trudaine, pour reclamer le mainlieu de leurs privileges; malgre l'appui qu'ils trouverent dans plusieurs personnages de la Cour, la contribution fut maintenue. Mais jusqu'a la Revolution, ils eonscrverent toutes les autrcs franchises.
Par arret en date du 8 fevrier 1780. le sieur de Menou, marehand tapissier a Aubusson, fut nomine entrepreneur de la Manufacture, en remplacementde Charron. Le controleur g6n6ral lui fit accorder une subvention de 1 1,000 livres el la faculty de fabriquer, chaqueannee, une fourniture pour le roi. Cette fourniture consistait en une tenture de 20,000 livres, payee sur le pied dc SOO livres l'aune courante. De Menou fut autorise, en outre, a fabriquer des tapis de pied, a condition que leur prix depassal 40 francs l'aune ; cette autorisation impliquait l'obligation d'entretenir au moins vingt metiers battant. La Manufacture, des les premiers jours, se livra avec activite a cette fabrication, qui procura de beaux benefices a de Menou. La production des tapisseries en fut un pcu negligee ; en 1783 les tapissiers formulerent des plaintes au sujet dc la mauvaise qualite des dessins qui leur etaient donnes. La fabrication, en effet, s'elail faite essentiellement commerciale. Seule, la tenture qu'on executait pour le roi fournissait l'occasion de quelques travaux artistiques. Une des plus remarquables qu'on fabriqua pour cette destination fut la tenture des Convois militaires en 6 pieces comprenant : le Regiment en marche, la Tente du Vivandier, la Bataille, le Pont, le Choc et la Conversation de deux cavaliers. II faut citer egalement la tenture des quatre Parties du Monde dont nous reproduisons ici la piece representant VAmerique.
En 1789, de Menou occupait encore 120 ouvriers dans ses divers ateliers. Les evenements politiques eurent, pour la Manufacture de Beauvais,, les memes consequences que pour la Manufacture des Gobelins. La produc-
lion decrut rapidement et 1'enlrepreneur n'eut bientot plus assez de commandos pour alimenter ses metiers. Le 24 novembre 1790, il donnait sa demission. Sur la demande instante du Comite du Commerce, du departement et de la municipality de Beauvais, il conlinua, toutefois, de gerer renlreprise, jusqu'a ce qu'il eut ete statue definitivement sur la situation de la Manufacture ; car aucun candidat ne s'etait presente pour recueillir sa succession. La situation cependanl, n'etait pas sans danger pour de Menou. II se trouvait assailli de reclamations de tous genres, formulees par le personnel qui IVnlourait. Au moment mome oil il acceptait de pourvoir a la continuation dcs travaux, 1'Assemblee nalionale etait saisie par le district de Beauvais d'un long memoire dans lequel les ouvriers se plaignaient : 1° de la baisse considerable des salaires ; 2° de la maniere dont on mesurait les ouvrages ; 3° de l'engagcmenl d'ouvriers etrangers; 4° du renvoi de plusieurs ouvriers nationaux; et 5° de l'introduction dans la Manufacture d'un nouveau genre de tapisserie inferieural'ancien.
En memo temps que ses ouvriers. de Menou s'adressait, de son cot6, a 1'Assemblee nationale. II lui presontait une supplique, se terminant ainsi : « M. de Menou expose que les avances considerables qu'exige une cntreprisc de ce genre par la cherte des matieres premieres ne pcuvenl etre compens6es que par un tres grand d6bit ; mais que ce debit est nul depuis deux ans ; qu'a compter de cette epoque, il soutient a grands frais et par pur patriotisme la Manufacture de Beauvais, et qu'il seroit oblige d'annoncer sa retraite pour le prochain mois d'avril s'il n'est autorise pendant six unnecs : 1° a fournir annuellement deux tentures au roi, independamment de cedes pour lesquelles U est engage ; 2° si on ne lui accorde. pendant ces six memes annees, une gratification annuelle de 6,000 livres. »
Le Comite, apres avoir longuement examine le memoire de l'entrepreneur, dans lequel etaient 6galement discutees les plaintes des ouvriers, lui donna satisfaction sur plusieurs points, notamment sur celui des salaires, sur celui du renvoi des ouvriers, et sur la livraison supplementaire des deux tentures. Son offre de soumission pour une periode de six ans d'entreprise recut pareillernent un avis favorable; mais la demande de 6,000 livres de gratification annuelle fut repoussee.
Le Directoire du d6partement adopta les conclusions du Comite. Elles ne satisfirent point de Menou, qui persista a vouloir se retirer dans un delai tres rapproche, et annonga publiquement sa resolution, qu'il deck-
rait definitive et irrevocable. La nouvelle causa une vive emotion parmi les ouvriers de la Manufacture et parmi les habitants de la ville, qui ne voyaient point sans crainte l'etablissement menace d'une prompte fermeture et peut-etre d'une complete disparition. Les ouvriers se reunirent et adresserent au Conseil general de la commune de Beauvais la petition suivante dont nous respectons le style et I'orthographe :
« Messieurs :
« Les citoyens occupes a la fabricquation des ouvrages de tapisserie et tappis de pieds de la Manufacture de Beauvais, reduits au nombre de quarante-huit, presque tous pere d'une famille nombreuse, reconnoissants des bontes que vous avez eue pour eux dans different* temps et particulierement depuis deux ans, en leur temoignant le desir de pouvoir conservez cette etablissement aussi utile a la ville par le nombre dames qui en tirent leur subsistance, que precieux pour l'interest de sa nation, out aujourd'huy l'honneur de se presenter a vous, messieurs, pour vous faire part de leur malheureuse position par la notification qui vient de leur etre presentee de la part de Monsieur Demenoux, entrepreneur de la susditte Manufacture, qui vu la circonstance presente ne pouvant pas, depuis longtemps, obteair de reponse aux differents memoires qu'il a presenter au bureau central du Comite de commerce et d'agriculture de l'Assemblee nationale et a ceux aussy envoyee par les dits citoyens qui se sont joints a luy. priant que Ton veuille bien prononcer sur le sort de cette Manufacture, qui a toujours appartenu au roy, n'ayant rien eu de decide autre qu'il y a huit jours, il a ete propose au dit sieur Demenou de luy rendre les quatres fournitures qu'il a fait depuis 1786 jusqueet compris 1790, qui se trouve en nature, afin deviter le paiement de dittes quatre fournitures et la livraison des deux a faire depuis cette epoque, ce qui necessitee la force a abbandonner cet etablissement et a contremender les ouvrages qu'il avoit ordonnee de commencer pour occuper les dits supliants qui se trouve aujourd'hui sans occupation . tel que les citoiens des goblins ont etee exposee, mais s'etant presentee a la Commune de Paris en ont eue le sucses qu'ils espcroit, puisque deux commissaires de la ditte commune se sont presentee a la barre de l'assemblee national, a l'effet de demender la continuation de leur traitement tel qu'ils leurs a etee accordee depuis deux annees.
« Les sousignee implore la bontee des representants de la Commune
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pour solliciter de l'Assemblee nationale la conservation, de la Manufacture dc tapisserie, ils savent qu'une demende dirigee par tant de lumiere ne raanquera pas d6tre acueillie favorablement, ce nouveau bienfait augraentera la reconnoissance des citoyens qui ont toujours etee sounds au lois, et qui font le serment de maintenir la libert<§e et la legalitee, et de mourir en la defendant.
« C. Talon; Louis Pisier; Lefevre ; Rouire Jean Charles; Baillieu; F. Darmenson; Hieraaune ; Leveque, pere; Maillard le jeune; Bourgeois; Leveque Paul ; Dubos ; Veurdrel ; Fallon, l'ain6 ; Mergodas ; Esllet ; Cantrel; Pisier lainS; Riqueur ; Leveque, ills; Defrance ; Charles Senglet; Froment ; Riqueur, fils ; Merien ; Souvet ; Mazoir ; Gerbelly ; Vellaud ; Decaux ; Champagna ; Ccrralion ; Hutin ; Darmenson l'aine ; Guenon ; Talon, pere ; Champagna fils ; Masoire fils ; Hiemaune ; Viller ; Liecmaune fils ; Duchemin ; Carbonnier ; Louis Bouche ; Darmanson, fils ; Lefevre, dit Lafleurc. »
La petition des ouvriers de la Manufacture, si touchante dans sa forme naive et illettree, fut energiquement apostillee par les representants de la Municipalite du district de Beauvais et du departement de l'Oise.
Le 17 Brumaire an II, la Convention rendait le decret suivant relatif a la Manufacture de Beauvais :
« La Convention nationale, apres avoir entendu le rapport de son Comite tie Commerce, decrete :
Article premier. — Les entrepreneurs de la Manufacture de tapisseries etablie a Beauvais, continueront de jouir, a litre d'encouragement, des terreins, maisons, et batiments formant cet etablissement, ainsi que des metiers, tableaux, dessins, et autres ustensiles appartenant a la Nation.
Toutes autres gratifications ou indemnitees sont supprimees
Art. 2. — Lepeintre attache a cette Manufacture continuera ses fonctions, et recevra de la Nation, comme par le passe, un traitement de douze cens livres.
Art. 3. — L'cntrepreneuractuelnepourra quitter ses travaux, qu'apres en avoir prcalablement averti, deux mois d'avance, l'aclministration du district de Beauvais, qui fera connoitre sa retraite par la voie de 1'impression, et s'assurera de la solvabilite de ceux qui se presenteront pour le remplacer.
Art. 4. — L'administrationprocedera, dans ce cas, au recollement des
objets et effets appartenant a la Nation, sur l'inventaire qui en a ete fait lors de 1 'installation de 1' entrepreneur actuel. Proces-verbal en sera dresse, ainsy que des tableaux el dessins qui ont du etre fournis posterieureraent au dit inventaire :
Expedition de ce proces-verbal sera envoyee au ministre de l'interieur.
Art. 5. — L'entrepreneur actuel jouira.jusqu'a la date du present decret, de l'effet entier de 1 'arret du ci-devant conseil du 8 fevrier 1780.
Art. 6. — La Manufacture sera, quant aux batiments et autres objets appartenant a la Nation, sous la surveillance et 1 'inspection immediates de ['administration du district de Beauvais. »
Ce decret etait assurement rempli de bonnes intentions, et ceux qui 1 'avaient forraule ne nourrissaient que d'excellents sentiments a l'egard de la Manufacture de Beauvais et de son interessant et courageux personnel. Mais il etait inefficace pour rendre aux ateliers l'animation feconde, qui les avait abandonnes depuis deja pres de cinq ans. La situation continual t d'etre presque inextricable. De Menou maintenait sa demission ; le gouvernement refusait de l'accepter avant qu'on eut trouve un autre directeur, et contre toutes les previsions du Comite d'Agriculture, aucun candidat ne se prcsentait pour lui succeder. Les ouvriers, de plus en plus incertains du sort qui les attendait, multipliaient demarches et petitions, s'adressant a toutes les autorites, depuis le conseil municipal de Beauvais jusqu'a la Convention, lis reclamaient des secours immediats, en outre, le payement de ce qui leur etait du sur l'arriere de leurs appointements. et surtout la reorganisation de la Manufacture. Touche de leur cruelle situation, Garat, ministre de l'interieur, par interim, adressa au president de la Convention la lettre snivante, en faveur de la Manufacture :
« Foci's, le 13 mars 170.'!, Van //'' de laRepubtique.
« Le Ministre de l'interieur par interim, au president de la Convention nationale.
» J'ai l'honneur de solliciter la Convention en faveur d'un ctablissement qui interesse le progres des Arts. L'existence de la Manufacture de tapisseries, ci devant Roiale, etablie a Beauvais, remonte a plus de cent trente ans; elle se trouve menacee d'une mine totale et prochaine. ?i elle n'est vivinee par une emanation des secours decretes en faveur du commerce et de Tindustrie de la Bepublique.
« La perfection de ses ouvrages est generalement connue ; ils ne le cedent qu'a ceux travailles a plus grands frais par la Manufacture des Gobelins. Le genre d'industrie de la fabrique de Beauvais est unique en France, et son utility est intimeraent liee au succes de la peinture ; puisque ses tissus de laine et de soye, par leurs prix moderes multiplient les chefs d'eeuvres de l'ecole franchise, et vont porter leur reputation dans toute l'Europe.
« De si puissantes considerations avaient ete appreciees sous l'ancien systeme d'administnition, et avaient fait obtenir a l'entrepreneur, a titre d'encouragement, une somme annuelle de 11,000 livres, avec une fourniture pour le compte de la Nation, jusqu'a la concurrence de 20,000 livres. Cettc derniere faveur a ete fixee en 1757, epoque ou la guerre dans les quatre parties du monde fermait a la Manufacture de Beauvais ses principau\ debouches.
« Le citoyen de Menou, l'entrepreneur actuel, n'a pas recu de payement, ni fait de fournitures pour le compte de la Nation, depuis l'annee 1790 inclusivemcnt, en sorte que sa fabrique livree a ses seules ressources, est dans une langueur destructive du talent des ouvriers, et qui reduit le plus grand nombre a l'indigence; la plupart sont peres de famille. d'origine flamande, vieillis dans l'exercice de leur art, et par consequent hors d'etat aujourd'lmi de se livrer a toute autre espece d'industrie. Cette stagnation dans le debit des ouvrages de cette fabrique, a reduit a 50 le nombre de 130 ouvriers de toutes classes, qui existaient dans les temps de sa prospciite; mais les jeunes gens servent actuellement dans les armees de la Bepublique.
« Tous ces faits sont attestes par les corps municipaux et administratifs du departement de 1'Oise. oil est situee la fabrique de tapisserie de Beauvais. La Convention partagera sans doute leur opinion sur la necessite de prevenir la destruction totale de cette branche renommee de l'industrie franchise.
« L'interet de la Bepublique et les motifs d'humanite se reunissent done, pour ne pas priver subitement de tout secours, un etablissement qui procure la subsistance a des ouvriers dont les ancetres ont ete attires de Flandre, sous la garantie de la loyaute franchise. La Convention pesera dans sa sagesse les moyens de combiner ces secours, pour qu'apres la paix. la Manufacture de Beauvais puisse se soutenir de ses propres efforts. Dans un moment ou tant de circonstances contrarient l'industrie
nationale, il est de sa sollicitude pour le soutien ties Arts, de continuer des encouragemcns qui mettent cet etablissement a portee de hitter contre le triple dcsavantage du reneherisscment des matieres et de la main d'ceuvre, de la decadence de ce genre de luxe, et de la privation accidentelle du debouche de ses produits, dans les principaux marches de l'Europe. »
De leur cote, le o Floreal an II, les administrateurs du District de Beauvais faisaient parvenir a la Convention nationale une nouvelle petition fort pressante et ainsi concue :
ti LlBERTE, EGALITE, FRATERMTE, OU LA MORT.
« Beauvais, le cinq Elorial, Van deuxieme de la B.e'publique francaise, une et indivisible et impii'issable ,
« RePRESENTANTS IU" PEHPLE,
« Nous appelons un instant votre sollicitude sur une portion de nos concitoyens artistes de la Manufacture de tapisseries de haute lice etablie a Beauvais. Si leur industrie ne devoit servir qu'a entretenir l'orgueil des cidevants grands, nous prefererions de la voir inactive a Topprobre dont nous croirions qu'ils se couvriroient en la prostituant a I'aristocratie. Mais depuis que le genie de la Liberte a enfante des heros et des prodiges d'hcroisme et de vertu, ils g<5missent de se voir reduits depuis longtemps a l'impuissance de les immortaliser par leur art. Si la Republique ne peut subsister que par les moeurs publiques. si Tun des moyens les plus propres a etablir le regne des bonnes moeurs est d'offrir sans cesse au\ yeux des francais des modeles d'heroisme et de vertu. il est du devoir des vrais republicans de perpetuer le souvenir des grands hommes et des actions vertueuses. Mais les depenses que necessite 1'exercice de l'industrie de ceux de nos concitoyens en faveur de qui nous reclamons, sont au-dessus de leurs moyens pecuniaires.
« Representants du Peuple, vous avez manifeste l'intention d'encourager les beaux arts et de les faire servir au triomphe de Phumanite. Nous croyons vous offrir les moyens d'atteindre un but aussi utile aux succes de la Revolution, en vous invitant de venir aux secours de vos concitoyens artistes, qui brulent du desir d'employer leur industrie a l'affermissement de la Republique. » Cette piece etait signee : Tallon. president, Lang-uier, A. Floury. Maugree et deux noms illisibles.
Nous avons tenu a mettre ces divers documents sous les yeux du lecteur, car ils montrent, mieux que toutes les dissertations, a quelles terribles epreuves furent alors soumises nos grandes Manufactures Nationales.
Le 17 Brumaire, la Convention rendait un decret placant la Manufacture sous la surveillance dirccte de 1'administration du district de Beauvais. Investie de ce mandat delieat, 1'administration se mit en devoir de venir promptement en aide aux ouvriers sans travail, dont la misere etait navrante. Elle leur fit delivrer un subside de 420 livres, sur les fonds du departemcnt disponibles. De son cote, la Commission d'Agriculture et des Arts avait ete autorisee, par un arr6t6 du comite de Salut public, en date du 18 Prairial an II, a faire a ces ouvriers des avances, dont ils devaient effectuer le rcmboursemcnt sur leurs salaires, lorsque le travail aurait repris une cerlaine activite.
Enfin, do Menou, dont la situation etait devenue absolument intenable, notifia de nouveauau gouvernement qu'en vertu de l'article HI du decret de la Convention nationale, date du 17 Brumaire, il faisait la declaration officielle de ne plus sc charger de l'entreprise de la Manufacture, et se retirerait dcfinitivement le 25 Nivose. Se voyant a la veille de manquer de pain, aucun travail n'etant garanti a partir de cette epoque, les ouvriers s'adrcssercnt de nouveau a la Convention pour obtenir des secours en nature et en argent.
Le Conscil general de la commune de Beauvais et le Directoire du departement appuyerent leur petition; seul le Directoire du district de Beauvais prit, a ce propos, une resolution, fort imprevue, qui ne tendait rien moins qua la suppression de la Manufacture.
Les raisons que presentait le Directoire pour justifier cette suppression ne durent pas laisser que d'etonner profondement les interess6s, tant elles semblaient etranges et bizarrement deduites. A les lire, on sent tres nettcment que ses membres etaient mus par un sentiment de reaction aveugle contre toutes les institutions du regime precedent, en depit des services qu'elles devaient rendre a la classe ouvriere, et de la gloire que le nouveau regime pouvait en retirer, aussi leurs explications sont-elles fort embarrassees. Les arguments qu'ils font valoir plaideraient bien plutot en faveur du maintien que du renversement de la Manufacture de Beauvais. Tout d'abord, le Directoire declare, avec une pointe de vanite, que « la Manufacture ci devant royale, fondee par Colbert, a la meme epoque que celle des Gobelins, a toujours rivalise avec cette derniere tant par la
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beaute que par la solidite des ouvrages, qu'elle etoit entretenue aux frais du gouvernement comme les Gobelin? ». II s'empresse d'ajouter, « que ces ouvriers attires en France par des exemptions et des privileges, et formes par les soins et aux frais du ci devant roy, ne parvenant qu'en vingt annees aux connoissances necessaires pour ce genre de travail », ne sont plus d'age a entreprendre un autre metier; ce seraitcerUiinement les reduire a la plus affreuse misere que de les y contraindre. Considerant, d'une part « que les tapisseries de Beauvais d'une perfection aussi complete que celle des Gobelins, sont neanmoins d'un tiers moins cher, et qu'en reunissant ces deux Manufactures on parviendroit surement a mettre a la portee d'un plus grand nombre d'amateurs les ouvrages qu'elles fabriquent » ; et d'aulre part « que les Arts, enfans du genie, qui ne connoit pas plus de bornes dans ses chefs-d'oeuvre que dans ses ecarts, annoncent par cola seul qu'ils sont inherens aux gouvernements libres, et qu'il est de la gluire comme de l'avantage de la Republique de les proteger » ; le Directoire comme conclusion a ces prolegomenes amphigouriques proposait que les ouvriers de la Manufacture de Beauvais fussent reunis a ceux de la Manufacture des Gobelins, et que les batiments de la premiere fussent mis en vente, comme biens nationaux.
La proposition du Directoire du district provoqua la plus vive emotion. Immediatement, les habitants de Beauvais redigerent une protestation a la Convention nationale, demandant le maintien de la Manufacture de tapisseries dans leur ville.
De son cote, de Menou adressait a la Convention, une petition non moins energique, qui fut deposee et soutenue par le depute Portier. L'entrepreneur invoquait, en faveur du maintien de la Manufacture a Beauvais, l'importance qu'elle avait acquise a l'etranger, la vente en Europe de ses produits si admirables, la modicite des prix de fabrication, compares a ceux de la Manufacture des Gobelins et l'habilete en meme temps que la modestie de ses artistes tapissiers. Les protestataires eurent gain de cause. Le projet de reunion de la Manufacture de Beauvais a celle des Gobelins fut abandonne, contrairement a l'appui que la Commission d'Agricullure avait donne au Directoire du district, et en depit de la decision un peu native qu'elle avait meme prise, d'ordonner le transferl des metiers et des matieres premieres a la Manufacture de Paris.
Aussitot que de Menou eut fait connaitre sa decision definitive de quitter la Manufacture, le Conseil permanent du district de Beauvais. sous