PLANCH E LXX11I
Beauvais. — FAUTEUIL EN TAPISSERIE
Dessin dc Casanova.
BEACVA15.
la pression de la municipality et du Directoire du departement, se reunit, et prit une deliberation, aux termes de laquelle la vacance de l'entreprise de la Manufacture devant etre rendue publique, une commission speciale etait nommee pour proceder a l'inventaire des ateliers et des magasins.
Cette decision importante mettait fin, d'une facon tres nette, a la question du transfert de la Manufacture aux Gobelins ; mais la situation materielle de 1'etablissement et des ouvriers ne s'en trouvait pas amelioree. Personne ne se presentait pour succeder a de Menou. Les comites du Commerce, d'Agriculture et des Arts, harceles par les petitions des ouvriers reclamant des secours et une organisation definitive, qui put leur assurer du travail, rendaient un arrete confiant la gerance provisoire de la Manufacture au peintre Camousse, employe depuis longtemps dans 1'etablissement comme inspecteur des travaux artistiques, fils et petitfils de tapissiers qui avaient toujours travaille a Beauvais. La direction des travaux et le choix des sujets de tentures et tapisseries d'ameublement etaient reserves au directeur des Gobelins. Le payement des ouvriers devait se faire desormais d'apres le systeme employe aux Gobelins. Enfin tous les produits de la Manufacture etaient mis a la disposition de la Commission du Commerce, au fur et a mesure de leur fabrication. Certes, cet amalgame de directions et d'attributions ne saurait etre considere comme un modele de parfaite administration; mais il permettait a 1'etablissement de vegeler. C'etait deja quelque chose.
Des l'annee suivante, au reste, le gouvernement republicain se montra resolu a conserver la Manufacture de Beauvais, en depit de l'etat des finances publiques, et de la situation critique dans laquelle le pays se trouvait. En meme temps il lui donna une organisation plus reguliere et plus autonome. On ne peut qu'etre emu en voyant avec quelle perseverance les homines politiques et les administrateurs publics de cette epoque, en depit des evenements terribles qui s'accomplissaient autour d'eux, se preoccuperent de la conservation dun etablissement d'origine essentiellement aristocratique et royale. Nous avons deja, dans l'histoire de la Manufacture des Gobelins et dans celle de la Manufacture de Sevres, rendu hommage au patriotisme eclaire des membres de la Convention. L'histoire de Beauvais fournit un nouveau temoignage, non moins eclatant, de leur desir eclaire de bien faire. Le 13 Prairial, le Comite d'Agriculture et des Arts rendait 1'arrSte suivant : « Le citoyen Camousse s'adressera a cette Commission pour la remise des fonds qui lui seront
necessaires et il justifiera de leur emploi par des pieces justificatives en bonne et due forme. » La Manufacture etait sauv6e !
Un moment on put mSme esperer que les m6tiers allaient tous remarcher et qu'une ere de prosperity nouvelle allait se rouvrir, mais beaucoup d'ouvriers, trouvant les salaires insuffisants, quitterent I'etablissement, embrasserent d'autres professions ou s'engagerent dans les armees. Leur nombre tomba a 26, dont 10 seulement travaillaient s6rieusement et de facon a gagner leur vie. La nomination du gardc-magasin donna lieu egalement a quelques desordres; les ouvriers ne voulurent point accepter celui qui avait ete nomme par la Commission ; lc directeur en cboisit un nouveau pris dans le personnel ; sa nomination excila de la jalousie. On dut, enfin, faire venir, pour exercer ces fonctions, un ouvrier de la Manufacture des Gobelins, qui reussit a calmer ces preventions. L'ordre se trouva retabli dans le personnel. Jusqu'en l'an VIII, Camousse parvint, a force d'energie et d'habilete, a maintenir la Manufacture. La situation etait precaire, il est vrai. On travailla avec un tres petit nombre d'ouvriers, mais cela suffit a erapecher I'etablissement de fermer ses portes et les metiers de disparattre.
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ousQiE Camousse mourut, au commencement de Fan VIII, le ministrede rinterieur, Lucien Bonaparte nomma pour le remplacer lc ciloyen Huet, homme de haute valeur, administrateur habile et esprit fort distingue, qui avait passe toute sa vie dans la division des Manufactures de France.
Le Premier Consul accorda au nouveau directeur les fonds necessaires pour qu'il put renouveler le materiel industriel et engager de nouveaux ouvriers. Le chiffre du personnel artiste etait tombe a 6 tapissiers. La fabrication des tapis de pied, qui les occupait exclusivement, fut abandonncc '. Malgre ces subsides, la si lualion financiere cependantne fut point de suite tres prospere. De nombreuses lettres de Huet et de son gardemagasin Laronde, temoignent des preoccupations de ces administrateurs
' L'imlustrie de la tapisseriede pied ne disparut point immediatement du pays. M. de Belderbusch, prefet de l'Oise, prit ['initiative de la fondation d'une nouvelle manufacture de tapis de pied. II mit a la tele des anciens ouvriers tapissiers, qui voulurent accepter ses propositions, Laronde, t.'arde-niagasin, chef d'atelierde la Manufacture, avec participation dans les benefices. Le ministre de I'lnterieur autorisa le transfert de 10 metiers de tapis de la Manufacture dans les nouveaux ateliers.
L'entreprise Belderbusch ne prospera point. Elle tomba en 1818, fut reprise par M™ Bourgeois, la veuve du contre-maitre de la Manufacture, et definitivement abandonnee en 1819.
pour assurer aux travaux une marche normale et pour garantir l'etablissement contre Ies projets facheux, qu'engendrait a toute heure la difficulte de pourvoir aux depenses de son entretien. Le directeur des Gobelins, M. Guillaumot, avait propose a son collegue de demander l'un et 1' autre au ministre, de faire aux deux etablissements l'application des fonds de vente, afin de degrever leurs budgets. Huet crut voir la un piege tendu a sa confiance ; il mit en garde son fonde de pouvoirs, Laronde, en ce moment a Paris, contre cette combinaison, qu'il estimait de nature a compromettre l'existence de la Manufacture de Beauvais : « Vendre les ouvrages pour en employer l'argent en payement de ce qui peut etre du aux ouvriers, aux employes, ainsi qu'aux fournisseurs des deux Manufactures, c'est avoir des ruches a miel, dont les productions ne serviroient qu'a nourrir les abeilles, sans aucun avantage pour le proprietaire ; alors, c'est faire sentir au gouvernement que notre bel etablissement 6tantplus couteux, onereux, que susceptible de prosperer, meme a la paix generale, il seroit preferable de cesser de l'alimenter et soutenir. » Et, continuant ses comparaisons originales, il ajoutait : « Nous pourrions devenir par la suite, le goujon que le brochet (les Gobelins) devoreroit. » La proposition n'6tant pas appuyee par Beauvais n'eut naturellement pas de suites ; les deux Manufactures resterent enlierement independantes. L'an X, Joseph Bonaparte, accompagne de M. Girardin, membre dutribunat, vint visiter Beauvais; il y fit l'acquisition de 2 causeuses. L'ann6e suivante, le 23 brumaire, Napoleon Bonaparte vint egalement a Beauvais, pour se rendre compte de la situation de la Manufacture, et temoigna publiquement a Huet la satisfaction que lui causait la reorganisation des ateliers.
La loi organique du 28 floreal, an XII, fit passer les Manufactures nationales dans Tadministration de la Maison de l'Empereur. Pendant la Bevolution, les anciennes residences royales, les Tuileries, Versailles, Compiegne, Fontainebleau, Trianon, avaient ete depouillees de leurs ameublements luxueux ; tout avait ete disperse, abime ou detruit. L'institution de l'Empire impliquait la creation d'une nouvelle Cour et la restauration d'un certain nombre de Palais. Pour les meubler avec tout le luxe que reclamait l'eclat du nouveau regne, les Gobelins et Beauvais, meme reorganises surles plus larges bases, etaienta peine suffisants. La premiere Manufacture futchargee de fournir les tentures et la seconde, les meubles. Cette derniere fabrication fut pouss^e avec activite. Cepen-
dant elle ne prit point l'importance artistique qu'on pouvait esperer. Le nouveau style cree par David et applique par Percier et Fontaine ne comportait guere, en raison de sa severite, l'emploi de tapisseries a decorations elegantes, a sujets gracieux. Les eb£nistes avaient le pas sur les tapissiers. A l'inverse de la mode du xvui° siecle, les compositions galantes et pittoresques, les bergeries, les pastorales furent completement abandonnees. Le genre hero'ique seul fleurit. Mars et Bellone avaient chasse les Graces et les Amours.
Les principales pieces, executees a Beauvais pendant cette periode, sont : 3 meubles pour les Tuileries. (salon de Sa Majeste, galerie de Diane et pavilion dcs Enfants de France) ; 6 meubles pour le chateau de Meudon, 5 meubles pour le chateau de Fontainebleau, 2 pour le palais de Monle-Cavallo a Rome, 4 meubles pour le Grand et le Petit-Trianon'.
On tissa egalement plusieurs tableaux, notamment :
Une vue de Suisse, d'apres Auguste Echard, executee par Pisier; un tableau de fleurs d'apres Batiste, par le meme; un tableau representant les Forges de Vulcain. en baa-relief, execute par Roinsse; un tableau d'apres Monsiau, representant le buste de vieillard, par Caron; un tableau de fleurs dans un vase antique, pose sur un tapis, d'apres Batiste, execute par Louis Maillard : un tableau representant un repas de bohemiens maraudeurs, par Duchemin; une feuille d'ecran, d'apres Casanova, ou sont figures un homme et une femme causant, travail de Jean Riqueur, un tableau representant des voyageurs a cheval, execute par Louis Maillard; un tableau d'apres Laurent, de Beauvais, representant un sac rempli de raisins pose sur une table en marbre jaspe, le Cog et la Poale, le Renard et les ponies, d'apres Oudry.
Huet mourul le 26 mars 1814, a l'age de quatre-vingts ans, laissant Beauvais dans un etat de prosperite relative; les ouvriers etaient aunombre de 38 et les eleves de 6. L'aine de ses Ills lui succeda. Les evenements
• Relativemenl a I'ameublement de Trianon, nous trouvons dans le Journal deJEm pire, du 10 levrier 1810, une note fori interessante: -L'ameublement des deux pala s de Trianon est cnlierement termine. La salle de spectacle ya etre restate ainsy que le bameau qui se irouve dans lesjardins du Petit-Trianon. L'ameublement du Grand-Trianon est d'une simplicite majestueuse. Fresque tous les sieges sont en belles tapisseries de Beauvais representant des bouquets de fleurs et divers sujets de P^f- L«™e» b^ le. d" cabinet de Sa Majeste, orne de divers attributs imperiaux a ete egalement fab^ ,q ue a a Manufacture imperial; de Beauvais. Les curieux qui sont alles '"J"^*'"'^ depuis leur res.auration assurent qu'il n'existe aucune maison royale en Europe don le mobilier soil aussi elegant et aussi riche que celu. du Pet.t-Tr anon, e que lancien ameublement tant vante de ce chateau etoit bien infeneur a celui qui v.ent d ) etre place. »
politiques de 1814 et de 1815 n'apporterent point dans la Manufacture de modifications essentielles. Pendant cette periode, nous ne trouvons a mentionner qu'un incident touchant : L'offrande patriotique d'une somme de 269 fr. 33 et d'objets en nature, pour la contribution des ouvriers de la Manufacture a la defense nalionale. Huet fils augmenta encore le cbiffre du personnel; il renouvela les modeles et tenta de reinstaller dans les ateliers les metiers des tapis de pied que la deconfiture de l'entreprise Belderbusch laissait inoccupes ; raais il mourut avant d'avoir realise cet inleressant projet.
Le 1" fevrier 1819, Huet jeune reraplagait son 1'rere ; il poursuivit la realisation des memes projets; mais. au bout de neuf mois, son etat de sante, tres mauvais, l'obligea a donner sa demission.
Le 18 octobre 1819, Guillaumot, chef de bureau de la complabilite dans 1 'administration de la Maison du roi, fut nomine directeur. Nous ignorons s'il etait parent de l'architecte Guillaumot, qui fut directeur de la Manufacture des Gobelins, a deux reprises, sous la Revolution et le Premier Empire. La gestion de Guillaumot, qui dura neuf ans, fut heureuse pour Beauvais ; en 1820, il retablit l'ecole de dessin. II reprit l'idee de Huet aine, relativement a la reinstallation a la Manufacture des ateliers de tapis de pied. L'intendant general de la Maison du roi, le comte de Pradel, gouta la proposition; et le 24 octobre 1820, il ecrivait a Duvivier, directeur de la Savonnerie :
« J'ai pense, monsieur, qu'il pourrait 6tre utile au service du roi d'etablir a Beauvais une fabrication de tapis de qualite intermediate entre le tapis de la Savonnerie et le plus beau tapis du commerce, pourvu que cela put se faire a un prix moyenaussi, entre ceux de ces deux sortes de tapis, c'est-a-dire de 230 francs environ, tout au plus 300 francs. Quant a la quality, on estime que de tels tapis devraient etre fabriques a huit points ou rangees, par pouce de hauteur, avec des laines au prix commun de 19 francs le kilo, teinture comprise. Quant au prix du tapis ainsi fabrique, cela depend de la quantite que chaque ouvrier en pourrait faire en un jour. »
L'affaire traina en longueur, toutefois, et le dossier unit par disparaitre defmiiivement dans les cartons administratifs. Guillaumot, en outre, substitua, pour le mesurage des pieces, le systeme metrique au baton de Flandre, qui avait et6 religieusement maintenu dans les deux Manufactures de tapisseries, pendant un siecle et demi, se perpetuant a travers