SUPPLÉMENT L
(Planches I". t. 3" et Y.)
Ecangéliaire écrit probablement pour Cbarlemaime. ln-lolio sur vélin. Provient de Sainl-Médard de Soissons.
SIEURS s'étooDeTODl peut - être qu'au
début d'une élude spéciulcmcut consacrée aux manuscritsà miniatures de la Hiblioth<*(|ii«' communale de Soi>sons, je m'occupe d'un livre (jui depuis près de quatre-vingts ans a quille cette Aille pour n'\ jamais revenir. Le tr vail et l'admiration qu'il peut inspirer sembleraient probablement
mieux a leur place dans un livre où il serait traite des innombrables
richesses (pu appartiennent maintenant a la Bibliothèque Impériale.
.Mais ce splendide manuscrit a conserve l'attache et le nom de l'abbaye qui l'avait reçu d'une main royale; il n'est connu dans le monde bibliographique (pie sous le nom de Sainl-Médard qui lui assure son importance et sa notoriété; il touche de près au passé de cette abbaye dont il lui une des illustrations et du souvenir de laquelle on ne peui plus le séparer. Donc l'histoire locale a le droit de le réclamer comme sien, bien qu'il ait reçu autre pari que chez nous une hospitalité qui
ne peut pas en faire un étranger pour nous , et n'a pour effet que d'en rendre l'étude possible aux savants qui ne fussent peut-être pas venus le chercher à Soissons, s'il y était resté.
Par conséquent, je n'ai pas hésité à lui consacrer la première et la plus détaillée de mes notices, ne serait-ce que pour susciter et motiver les regrets que sa perte irrémédiable doit inspirer dans les lieux où il a vécu si longtemps.
Qu'est-ce donc que cet Evangéliaire dit de Saint-Médard? Quels sont au juste son âge et son authenticité, sa valeur bibliographique, artistique et archéologique? Quelle attention a-t-il concentrée sur lui? Comment a-t-il quitté la contrée? Ce sont là autant de points que je vais essayer de traiter dans une série de chapitres que comporte l'importance du sujet.
Essayons d'abord d'établir sur des bases sérieuses l'historique de l'apparition de cet Evangéliaire et des constatations successives à l'aide desquelles les écrivains qui se sont occupés de l'abbaye de Saint-Médard à partir du xf siècle jusqu'à la révolution de 1789, c'est-à-dire de la plus grande splendeur de ce monastère jusqu'à sa ruine, ont créé une tradition certaine, une filiation de renseignements authentiques et probants; car il faut que, dans l'intérêt de la paléographie et de l'art de la peinture, ce livre fasse époque et pose une date indiscutable : il ne peut avoir été écrit que dans la dernière partie du règne de Charlemagne (800-81/t), ou pendant les premières années de celui de Charles le Débonnaire (814-826).
Vers l'année 825, l'abbaye royale de Saint-Médard, qui brillait d'un éclat prenant sa source dans l'affection que lui avaient montrée la plupart des rois mérovingiens, avait obtenu du Saint-Siège des reliques de saint Sébastien, martyr, et du pape Grégoire le Grand. Odilon, moine de Saint-Médard, écrivit, en 930, une relation de la translation de ces reliques, récit qu'il adressait à Enguerrand alors doyen, prévôt ou pro-abbé de cette abbaye et qui monta, deux ans plus tard, c'est-à-dire en 932, sur le siège épiscopal de
Laon que, sous le nom d'Engelram ou Enguerrand I" l, il occupa jusqu'à sa mort ;irrivée on 93G.
Après avoir dit les démarches laites à Home par une dépulation de l'abba\e. députalion dont il faisait partie, le voyage de retour des mandataires apportant la nouvelle de leur succès, la cérémonie de réception des reliques et des miracles qu'elles accomplirent, le moine Odilon raconte que l'empereur Louis le Débonnaire, Ccuar Ludovicus, et l'impératrice Judith, sa femme, qui étaient venus célébrer la fête de Pâques ;i Soissons, au commencement du printemps de l'année 827, voulurent aller honorer à Saint-Médard les reliques de saint Sébastien pour lequel l'empereur, ei re pio comme l'appellent encore les historiens espagnols, professait une dévotion tonte particulière.
On sait que les rois de France des deux premières races possédaient un palais en dehors de l'enceinte de Saint-Médard, et que plusieurs Mérovingiens furent même enterres dans les cryptes du couvent. C'est dans cette résidence royale que l'empereur descendit en grande pompe et accompagné d'un cortège immense. Parti du palais revêtu du splendide costume qui rappelait, par son luxe, mieux les coutumes orientales et de l'empire grec que les modes anciennes et nationales, et arrivé ;i la troisième borne milliaire. tertio ferme lapide, Louis se dépouilla de ses insignes ro\au\. de s;i chaussure, et. en témoignage de respect, s'achemina, pieds nus, vers l'abbaye à la porte de laquelle l'abbé Hildwin l'attendait avec toute sa communauté. Au chant des hymnes sacres, aux cris de la population qui acclamait son maître, le cortège pénétra dans le couvent et se dirigea processionnellement vers le tombeau qu'on avait récemment élevé pour \ déposer les saintes reliques. L'empereur et l'impératrice, avant de toucher les marches de cet édifice, se prosternèrent la face contre la terre qu'Us arrosèrent de leurs larmes.
Après une fervente prière, Louis rentra au palais où il reprit le 006 tu me impérial; puis il alla entendre dans l'église une messe solennelle pendant laquelle il devait offrir .1 l'abbaye, ou plutôt aux Saints dont elle venait de recevoir les restes vénérés, les magnifiques présents parmi lesquels figurait l'Evangéliaire auquel cette notice e^i consacrée. Lorsqu'on lut le saint évangile, l'empereur prit de ses propres mains un magnifique calice
I. Enqdramus l",seu Ingrannus , ex Jecano SaiicU-Medardt Suessi<mensi< , fm lus est univi Ut tpÙOOfm l<iu<lnnmiif. (Galua ciihistmna.)
d'or avec sa patène, celle-ci timbrée au monogramme de son illustre père et prédécesseur, le grand Karl, et les consacra au Saint. Il offrit ensuite un livre d'évangiles écrit tout en caractères d'or et recouvert de lames du même métal. Voici les termes mêmes de la narration du moine Odilon :
<( Qui (l'empereur) cum ad evangelium ventmn est,, calicem aureum cum patena patris sut magni Caroli monogrammate insignita, manibus propriis, inter legendum, ponderis ingentis tenuit, et cum oblatione sacranda eidem dicavit. Post expletionem quoque célèbrent, ad vestigia ejus cum conjuge accessit. Ubi, cum se prolira oratione Deo per Sanctum commendavissents complexiva et omni œvo reminiscenda devotione singillatim a slemmate us que subuculam cultu regali exuti, uterque martyris inibi reposuere. Textum
DE1NDE SACRORUM EvANGELIORUM AUREIS CHARACTERIBUS EXARATUM, LAM1NISQUE METALL1
absque admixtione cujusque MATERiEt inclusum,, thymiamateriumque liO et 8 siclorum 1 ejusdem speciei, et vastam olei amphoram ad luminaria concinnanda mente promptissima obtulit. »
Voilà donc une date précise. Le livre est du commencement du ixe siècle; il a été écrit antérieurement à 827, année de sa consécration à saint Sébastien dans l'église de Sain t- Médard. Cent ans plus tard, il est toujours dans le trésor de ce monastère, et Odilon l'y décrit de visu. Alors il est encore couvert de ses riches lames d'or, car Odilon n'eût pas manqué de constater leur absence.
Pourquoi n'existent-elles plus en 11C9? Rien n'établit la cause de leur disparition qu'un texte d'écrivain moderne prétendant qu'elles furent enlevées par des voleurs, à moins qu'elles ne soient absentes pour une tout autre cause que son imagination n'a pas su inventer. Toujours est-il qu'en cette année 1169 Ingram ou Enguerrand. Ingram. Ihgrannus ou Ingerannus, qui de la direction de l'abbaye de Marchiennes avait été promu à celle de Saint-Médard-lès-Soissons en 11^8 2, lui donnait une autre couverture ornée de filigranes d'argent doré, ainsi que le prouve cette inscription qu'il fit graver sur le plat d'un
1. Henri Martin et Paul Lacroix, dans leur Histoire de Soissonn , t. Ier, en parlant de ces faits, disent, à propos d< cet encensoir pesant quarante-huit sicles : « On ne connaît pas avec certitude la valeur du sicle. »
Ducange dit : « Siclo, idem quod siclus seu oncia apud Hebreos. — Ciclus apud Hebreos moneta notissima de cujus « prelio et pondère multi commentai i sunt. — Ciclus apud Hebreos, untia apud Latinos, quarto ' pars untiœ. Secundum u alios. ciclus quatuor obolos continet; obolus duodecim denarios. <>