‹ Les manuscrits a miniatures de la bibliotheque de SoissonsChapitre 3 sur 25 · Gau.ia chuistiana · texte numérisé non relu

Gau.ia chuistiana

des feuillets de celle couverture, sur lequel dom Mal ienne la lut au xvine siècle (1724), et dont je lui emprunte le texte : « llœc tabula facta est a Domno Ingratmo abbate hujtu loci, anno incarnali Yerbi MCLXYIIII . papalus Alexandri III decimn, reijni Ludovici .limions mm. Librum OUtem istum obtulit Lodorieus Pins imperator bratn Sébastian», m receptione ejusileni martijris inclijli et papœ Greyorii urbis RottUB. »

Pour établir en toute sécurité que l'Évangéliaire en ce moment possédé par la Bibliothèque Impériale est bien le même que celui que Louis le Débonnaire ou le Pieux déposai! a Saint-Médard en 827, il est utile de prendre acte de la déclaration de l'abbé Enimerrand qui affirme que c'est bien là le livre offert par [c successeur de CharlemagDe a saiol Sebastien, et que, ce livre, il vient de le pourvoir d'une nouvelle couverture qui. elle aus>i. porte sa date certaine. Cinq cents ans plus tard, c'est-à-dire en 1668, un témoin digne de loi sait que ce manuscrit est encore à Saint-Médard ; il le visite, le voit, le touche, constate l'état de sa reliure et va nous donner du livre et de son enveloppe la première description bibliographique connue. Donnai, Histoire de la ville de Soissons (1663), t. 1". p. 150, raconte en ces termes la visite de l'empereur et de son épouse aux reliques de sainl Sébastien et de saint Grégoire : « A la lin de la messe, Louis le Débonnaire s'approcha de « l'autel avec l'impératrice, et tous deux mirent bas les ornements et les babils que

l'honnêteté permettoit d'ôter. alin de paraître en suppliants. Les présents lurent encore « ajoutés aux vœux et à la prière. L'empereur donna a l'église une lampe d'or, un texte h aux lettres d'or, couvert de lames d'or, sans mélange d'aucun autre métail, et un m encensoir de même façon, d'une grandeur et d'un poids extraordinaires. Le dedans du m texte se voidt encore aujourdhuj avec les lettres d'or fort bien marquées BUT le vélin; h mais la couverture d'or en ayant été ôtée par les voleurs ou par quelqu'autre accident,

il n'est plus couvert (pie de petites laines d'argent dore, fort bien trav aillées, et où sont « gravés ces mots... »

Donnai donne alors l'inscription que j'ai reproduite [tins haut d'après dom .Mal ienne, je l ai dil, laquelle doit être la seule vraie; comme version; tout à l'heure j'exposerai mes raisons, (lelle de Donnai en diffère en plusieurs points. Ainsi, au lieu des mots ontiO incarnali Yerbi, Donnai ne donne que celte seule abréviation, Ann. Il écrit 1108 en chiffres arabes, et non M. C. LXVIIII (11 <>0^ en chiffres romains. Arrivant au nom du pape

Alexandre NI. il passe le nom papatus lu par Malienne, et plus lard par Leinoine en I 77 I .

nous le verrons à sa date, et abrège ainsi le nom du pape, Alex. 11 écrit Jun. à la place de ./unions pour Louis le Jeune. Il écrit encore 33 en chiffres arabes pour donner le nombre des années de règne de ce roi quand Enguerrand fit faire sa couverture; au nom de l'empereur Louis, il enlève l'épithète Pius, et enfin il écrit receptione a la place d'exceptione qui est le mot vrai de l'inscription : Exceptio, réception. Ainsi Ducange, v° Exceptio, cite cet exemple tiré d'Eudes, moine de Cluny : « Hœc est igitur gloriosa solennisque exceptio qua arc hiprœsul Turonensis Martinus, ab exilio rêver tens, ab alumnis suis adeo excipitur; » et, Martyrologe de Bourges : « Exceptio reliquiarum SS. Cancii, Canciniani. »

Pour expliquer ces différences de texte, il suffît de se dire d'abord que dom Martenne écrivait en toutes lettres les mots abréviés que portait l'inscription , tandis que Dormai les a reproduits tels qu'il les a lus. Ainsi D. pour Domino, ann. pour dnno3 Alex, pour Alexandrij Jun. pour Junioris, B. pour Beato, sont trop bien dans les habitudes du xiie siècle pour que, les retrouvant dans la version de Dormai, nous ne les acceptions pas comme des représentations exactes des abréviations du texte de l'inscription originale ellemême. En second lieu, écrite en onciales probablement de fantaisie, l'inscription de 1169 offrait évidemment des difficultés de lecture dont ne devaient pas triompher la plupart des savants du milieu du xvne siècle, peu familiarisés encore avec les vieilles écritures nationales. Mabillon lui-même, le père de la paléographie, ne va nous fournir qu'un texte incorrect de cette même inscription. J'établirai comme circonstance atténuante qu'il ne l'a ni lue ni déchiffrée lui-même.

Mabillon édita, in Actis ordinis sancti Benedicti, T. V, la lettre du moine Odilon au prieur Enguerrand de Saint-Médard. Sur la foi de ce passage d'un vieux manuscrit de cette abbaye où on lisait : « Epistolœ Oydillonis ad Engrannum, anno 932, l'habile critique rendit à son véritable auteur cette lettre que les Bollandistes prétendaient être anonyme et que les rédacteurs de la France littéraire attribuaient à Hucbald, moine de Saint-Amand. Une note au bas d'une page de l'édition de Mabillon portait ce renseignement sur l'Évangéliaire de Charles le Débonnaire, ainsi que cette lecture du texte de l'inscription de l'abbé Enguerrand : « Hactenus in eo monaslerio asservatus est iste liber, sed lamvnis tantum argenteis coopertus, quas Ingrannus abbas fieri curavit, apposita hac inscriptione : Hœc tabula facta est a D. Ingranno abbate hujus loci anno 1168. Alexandn tertii decimo, regni Ludovici Junioris 23. Librum autem ipsum obtulit

Ludovicui imperator li. Sebusliano in rkckptionk pjusdem marlyris inclyti et papœ Gregorii urbis RûtMB.

Il y a quelques observations à faire sur cette version. Comme Dormai, qu'il semble avoir copié, Mabillon supprime, après anno, les deux mots incarnati Verbi dont la lecture ii pu arrêter l'historien soissonnais, qui alors jui^e plus facile de les supprimer, mais que Mabillon eût deviné sans mal s'il se fût en personne rendu à Saint-Médard. Comme Donnai encore, il écrit en chiffres arabes 1168 et non en chiffres romains cette date M. C. LXVI1 1 1 . Erreur bien autrement grave, il remplace par le chiffre 23 celui de wxin qui est le nombre vrai des années du règne de Louis VII ou le Jeune au moment où l'abbé Engucrrand substituait sa couverture (iligranée de vermeil aux plaques d'or de l'empereur Louis le Pièux, plaques que des voleurs n'avaient point enlevées, comme le prétend Donnai dont l'assertion ne s'appuie sur aucune preuve, mais qui probablement avaient péri dans les misères des guerres civiles sous les derniers Carlovingiens. ii supposer qu'un abbé de Saint-Médard, Engucrrand lui-même, qui sait? ou peut-être un de ses prédécesseurs, ne les ait pas fondues pour les remplacer par une couverture d'un métal moins précieux et de moindre prix.

Ici, il est bon de constater que la version de dom Martcnne. lisant sur la reliure l«i date de 1 1(59. est seule dans la vérité; car le pape Alexandre III. que l'inscription dit être dans la dixième année de son pontificat, a ceint la triple tiare en 1 1 .*)<). ce qui, avec ses dix années de possession du pouvoir, nous mené bien a 1109. et Louis le Jeune ne peut, même en 110<S, être seulement dans la vingt-troisième année de son règne, puisqu'il succédait à son père en 1 \M . De 1 l.*>7 à 1 10'J trente-deux ans se sont écoules, et le roi île Krance était donc entré dans sa trente-troisième année de pouvoir, ainsi que l'aHimie la version éditée par dom Martcnne et que la comparaison des dates entre elles corrobore, en la faisant préférer il toutes autres.

Mabillon dit aussi plus loin : i/isunt lilnum, « ce livre lui-même. ce qui n'a pas de sens, au lieu de istum libruin, « ce livre. » Il a avec Donnai passe le mot l'ius, (pie Donnai n'a peut-être pas su lire, ou qui plutôt l'avait gène parce qu'il ne l'avait pas compris; sans doute au (ils dégénéré de Charlemagne il ne connaissait que le surnom significatif de Débonnaire, et non celui de Pieu.c que les historiens espagnols, d'accord avec l'abbé Engucrrand recueillant presque de première main la tradition du siècle précédent, lui

ont conservé, je l'ai dit plus haut. Avec Donnai toujours, Mabillon remplace le mol exceptione par celui de receptione, qui, selon lui sans doute, rappelle mieux et traduit plus fidèlement en latin le grand fait de la réception a Saint-Médard des reliques apportées de Rome au commencement du ixe siècle.

Dans l'ordre utile des dates, c'est ici que doit venir l'extrait du livre où est raconté le savant et très-intéressant Voyage littéraire de deux religieux bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur, 172/|.. Si Donnai a vu et touché l'Evangéliaire de Louis le Débonnaire, dom Martenne et son compagnon de route, dom Durand, l'ont vu, touché et étudié sur place aussi pendant le second voyage dont ils publient le récit; mais bien plus que lui, ils sont versés dans la difficile lecture des monuments paléographiques. Les écritures archaïques n'avaient pas de secrets pour eux. Ils ont lu et compris toute l'inscription, et c'est pourquoi leur version, celle que j'ai donnée la première, doit être admise de préférence à toute autre, les dates qu'ils relèvent concordant d'ailleurs parfaitement entre elles, ce qu'on ne peut dire de celles de Dormai, ni surtout de celles de Mabillon. Voici comment s'expriment les deux doctes voyageurs.

Après avoir décrit ce qu'ils ont trouvé de curieux à Saint-Médard, dom Martenne dit : « De tous ses anciens monuments il ne reste à cette abbaye qu'un texte des Evan- « giles qu'on ne peut trop estimer. II est écrit en lettres d'or onciales; toutes les pages « sont en deux colonnes, mais travaillées avec tant de soin qu'il n'y en a pas deux de « semblables. C'est un présent que Louis le Débonnaire fit au monastère lorsqu'on y « apporta le corps de saint Sébastien. 11 est couvert d'un très- beau filigrame (sic) de « vermeil doré qu'Engram, abbé de Saint-Médard, fit faire, comme nous l'apprenons de (i l'inscription suivante... »

Vient alors le texte de l'inscription, celui que j'ai donné le premier et sur le mérite duquel je n'ai plus à revenir.

De l'extrait du Voyage littéraire il résulte la preuve que les bénédictins Martenne et Durand ne font nul doute que l'Evangéliaire qu'ils ont admiré de visu à Saint-Médard était bien celui de Charles et de Judith ; qu'il est toujours revêtu du filigrane de vermeil que lui a donné l'abbé Enguerrand, et nous allons voir que cette précieuse reliure existait encore en 1771.

C'est en cette année que parut en deux volumes YHistoire des antiquités de la ville

de Soissons, par Lcmoine, « escuyer, porle-.manteau du roy. » (let écrivain, parmi les antiquités do la ville qu'il habitait, ne pouvait oublier l'abbaye de Saint-Medard. et. parmi celles que renfermait ce monastère, le fameux Évangéliaire carlovingien. Après avoir, page 150 de son tome deuxième, raeonté le voyage impérial de 827 et les dons des souverains, nolammenl « un texte des Evangiles écrit en lettres d'or et couvert « de lames d'or, » Lcmoine ajoute, à la page suivante, cette description qui a le tort grave d'avoir emprunté un peu trop textuellement à dom Malienne des phrases tout entières, et dont presque pas un mot n'a été changé par l'écrivain « porte-manteau du roy » : n On conserve encore aujourd'hui dans l'abbaye de Saint-.Médard le texte des Evangiles dont nous venons de parler, et qu'on ne peut trop estimer. C'est un grand in-quarto écrit sur vélin en lettres d'or onciales. Toutes les payes saut en deu.i CùUmtttt, t mais travaillées avec tant de variété qu'il n'y en a pas deu.r qui soient semblables. Li n couverture d'or a été enlevée, on ignore par quel événement. Il n'est plus couvert « depuis plusieurs siècles que de petites lames d'argent «Ion- qui forment une espèce « de filiyramc très-beau et d'un travail extrêmement délicat. Ou lit sur celte couverture « ce qui suit... »

(l'est toute la version, ce sont les dates de dom Malienne. ;i celle exception près que Lcmoine. il la place de papatus Me.randri III, préfère pontificatut. Il J avait la sui> doute une de ces nombreuses abréviations (pie nous a révélées la version de Donnai et dans laquelle Malienne avait il raison cru devoir lire papatus.

Vingt ans avant Lcmoine. le chanoine Cabaret (1700-57). dan> son histoire manuscrite de Soissons. s'était aussi occupé de l' Kvangeliaire de Louis le Débonnaire. Il le décrit en termes enthousiastes, et son ardente imagination d'antiquaire lui fait même inventer une magnifique reliure du i\ siècle qui a bien pu exister, maifl qui certes, le moine Odilon ne nous en ayant pas raconté les splendeurs en détail, c'est chez Cabaret qu'une œuvre de pure fantaisie. C'esl ainsi qu'il s'exprime : ■ Pour I ici les

reliques de Saint- Médard et de Saint-Sébastien nouvellement arrivées, l'Empereui « présenta à l'autel un superbe calice d'or, une lampe et un encensoir de même matière,

couverts de (iliyrame, le tout d'or massif et d'un poids extraordinaire. A ces riches « présents il ajouta des ornements aussi précieux que multipliés, un texte OU livre

d'Évangiles éprit en lettres d'or et orné de vignettes, travaillé avec tant d'art et

« d'intelligence qu'il n'y a pas une colonne ni une page qui se ressemble. La couverture « de ce livre en était aussi riche que précieuse par les /Migrâmes d'or, la beauté des « émaux et la rareté des pierres fines dont son extérieur était décoré ; mais elle ne se « voit plus, Engram lui en ayant substitué une autre, couverte seulement de lames en « vermeil, en 1168, ainsi que la légende qu'on y lit nous l'apprend. Ce précieux monument « existe encore quant au texte et aux vignettes. »

On le voit, jamais livre n'inspira autant d'intérêt, ne fut enveloppé de plus d'attention, ne fut plus amplement signalé. Ses transformations sont authentiquement constatées. Sa date de naissance, d'apparition si on l'aime mieux, celle-ci affirmant cellelà, appartient à l'histoire, et dès que la science de la paléographie et de la bibliographie s'assoit solidement sur l'étude des monuments antiques, les maîtres de l'érudition, ceux qui la fondent, s'occupent de cet heureux manuscrit, et les histoires locales s'accordent toutes à le déclarer authentique d'abord, ensuite digne du plus grand intérêt.

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