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Lemoine a dit en 1771 le dernier mot que ce livre ait inspiré et fait publiquement prononcer pendant le xvme siècle. En 1790, lorsqu'en vertu du décret de principe du 2 novembre 1789 sur la prise de possession des biens du clergé, et du décret d'application du 26 mars suivant, il fallut réunir aux chefs-lieux des districts les trésors des bibliothèques des abbayes supprimées, l'Évangéliaire de Saint-Médard avait disparu sans que sur place on paraisse s'être aperçu de sa perte et même s'en être préoccupé. On sait avec quel sans façon coupable fut conduite toute cette affaire de la prise de possession des livres, de l'inventaire qui en fut fait, de leur transport de l'abbaye au chef-lieu de l'administration. Que se perdit-il, ou plutôt que ne se perdit-il pas alors? C'est un récit désolant à écrire. Dans mon livre sur le Clergé du département de l'Aisne pendant la Révolution, j'ai essayé l'historique navrant de cette ruine; j'ai donné sur
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elle de longs détails aussi dans mon étude sur les manuscrits à miniature- de l;t Bibliothèque de Laon. Il me faudra reprendre courage encore pour recommence! ce récit en l'appliquant aux richesses gaspillées des bibliothèques conventuelles du Soissonnais; mais je le renvoie à une prochaine notice, de peur d'allonger indéfiniment celle-ci.
Pour en revenir à la bibliothèque municipale de Soissons qui, avec sa pauvreté relative en manuscrits, est un témoin éloquent de cette indigne dilapidation, elle n a que quelques volumes venus de Saint- Médard , probablement pas les plus beaux, et l'Evanijéliaire de Louis le Débonnaire, le plus regrettable de tous, n'y est point entré. Quelle est la raison de cette absence? Je ne la connais que depuis quelques jours et je la dirai tout à l'heure.
Ce qu'on peut donner pour certain, c'est que personne, au moment de la translation, ne se souvint de ce manuscrit et n'en chercha la trace; c'est que le lil de la tradition se rompit brusquement jusqu'au jour où l'on recommença à s'occuper d'histoire locale el d'archéologie, c'est-à-dire après cinquante ans de complet oubli. Qu'était devenu l'Evaniçéliaire carlovingien? Où se cachait-il?
Henri .Martinet Paul Lacroix, qui préparaient en I8.V> les matériaux de leur histoire de Soissons éditée en 1837, paraissent être les premiers qui se soient occupés de ce manuscrit dont il ne restait même pas le souvenir sur place. Le voyant signalé dans les lei unies plus laudatifs et absolument identiques par Donnai, Cabaret el Lemoine, ils s'enquirent de son sort, mais ne reçu l'en t que des réponses peu satisfaisantes. Il aura complètement disparu, disent-ils à la page 300 de leur premier tome; il aura disparu lors de la destruction des restes de Sainl-llédard, et, selon eux, il a dû passer en Angleterre. Sur quoi se fondait celte hypothèse? Dans l'appendice qui clôt leur deuxième volume, el en déplorant la disparition des objets précieux et d'ail qui appartenaient ii Saint-Médard, les mêmes écrivains disent encore : « On ne sut jamais ce qu'était devenu le mnimiliqin Hvangéliaire de Saint-Médard. »
Ces préoccupations tinrent en haleine les savants du pays. Ainsi, quelques années
plus tard, au moment où fut fondé le Comité historique fonctionnant auprès du i isten
de l'Instruction publique, Comité qui a imprimé un si puissant élan aux éludes historiqueet archéologiques, M. l'abbé Poquet. alors directeur de l'Institut des sourds-muets fonde
à Saint-Médard, et que ses publications et sa science avaient désigné à l'honneur d'une nomination parmi les premiers correspondants, adressait au Comité, dans sa séance de février 1843, une note par laquelle il signalait et déplorait la perte de quelques manuscrits précieux appartenant jadis aux grandes abbayes de Soissons, notamment l'Évangéliaire de Saint-Médard, le Pontifical de Nivelon, le manuscrit des poésies de Gauthier de Coincy. L'Evangéliaire avait dû disparaître à la révolution, et, avec MM. Martin et Lacroix, M. l'abbé Poquet le croyait passé en Angleterre; il priait le Comité de l'aider dans ses recherches.
11 n'était pas allé aussi loin; fort heureusement il avait trouvé protection, hospitalité et sûreté au sein de la première bibliothèque de Paris, et grâce à l'attention qui s'était de nouveau portée sur ce manuscrit historique, on sut bientôt où le trouver. On sut aussi <|ue la Révolution, coupable de tant de méfaits volontaires ou involontaires contre la science et l'intelligence, n'avait ici rien à se reprocher, comme on l'en accusait : on ne prête qu'aux riches.
Des documents que je vais donner et que je dois' à l'obligeante communication de M. Delisle, membre de l'Institut et l'un des conservateurs du déparlement des manuscrits à la Bibliothèque Impériale, il semble résulter la preuve que, par suite d'un accord volontaire intervenu en août 1790 entre l'administration de la Bibliothèque alors encore dite du Roi, et celle du district de Soissons, peut-être du département de l'Aisne, trois des plus précieux parmi les manuscrits appartenant à l'abbaye de Saint-Médard, au lieu d'être déposés dans la future bibliothèque du chef-lieu du district de Soissons, ainsi que le voulait le décret de 1789, furent concédés à la Bibliothèque du roi.
Le premier de ces documents est un extrait du catalogue de la Bibliothèque de Saint- Médard, dressé à la veille même des événements qui allaient la dissoudre. Cet extrait fait partie des archives de la Bibliothèque Impériale, section des manuscrits, et il est ainsi conçu :
« Extrait d'un catalogue raisonné des livres rares et précieux, estimés et recherchés, « qui se trouvent dans la Bibliothèque de Saint-Médard-lez-Soissons, fait en J 786 par « dom Crinon, religieux bénédictin.
« Manuscrits : — 1° Superbe et magnifique manuscrit en vélin, in-fol., conte- « nant les quatre évangélistes. — Ce beau manuscrit est du ixe siècle. Il est en
caractère oncialc (sic) fort en usage dans ce siècle surtout pour les livres d'église. u Les pages sont richement encadrées, et chaque cadre a des ornements différents. Les litres et les majuscules sont en caractères romains. On \ voit même quelquefois des « petites lettres dans les grandes, ce qui était fort en usage. — nouvelle preuve que « ce manuscrit est de ce siècle, toutes ses lettres sont en or et ajoutent un nouveau « prix à la beauté et à la richesse de cet inestimable manuscrit. — Au commencement « de chaque évangile, se trouve (sic) des portraits fort beaux pour le temps. A la lin. « est une table en écriture mintuculle (sic) fort belle et très-lisible, qui renferme la u notice des évangiles que l'église fait lire pendant l'année. — Avant Cbarlemagne, ■ récriture était entièrement tombée. Ce prince la lit réformer. Elle se soutint penu dant son siècle dans toute sa beauté. Elle commença a déchoir a la lin du siècle sui- « vaut et continua ainsi de manière que, vers l'invention de l'imprimerie, elle n'était « presque plus lisible. Cette seconde notte (sic) e>( une nouvelle preuve de la hautte (sic) » antiquité de ce précieux manuscrit.
« 2° Beau manuscrit en vélin, in-folio, contenant la Potit ique ffArÛtote en vieux « français. Ce manuscrit est du xiv' siècle. Il e>l remarquable parles vignettes et minia- 11 turcs dont il est orné et par une notte ii la lin qui porte : Ce line ett nu due de Betty, m signé Jehan. » Le caractère est un beau gothique, écriture qui ne commence que vers « le xf siècle. Il manque quelques feuillets M commencement de ce manuscrit II •■*(. « d'ailleurs, bien conservé.
« 3° Manuscrit in-folio en vélin, contenanl y Histoire ecclésiattiove d'Eusèbe et les ii additions de Hullin d'Aquilée, depuis la vingtième année de Constantin jusqu'à la rnor « de Théodose le Grand. Ce manuscrit, qui para M être de la tin du \i\ siècle, est écril en « gothique. Les abréviations sont sans nombre. Celte mauvaise manière d'écourtef ainsi <( les mots commença au \c siècle, et chaque siècle, jusqu'au temps de l'imprimerie, les vil « se multiplier à l'infini. On voit, il la lin de ce manuscrit, le traite de saint Jérôme dt » Viris illustribus, écrit en gothique plus line. »
Si tout le catalogue de dom Crinon avait cette ampleur d'étude et ces détails pleins d'intérêt, ce que cet extrait permet de supposer, la perle de ce travail bibliographique est éminemment regrettable.
La seconde pièce émane de M. Caussin de IVrceval, l'un des conservateurs de la
Bibliothèque du Roi. En voici les termes : « Je, soussigné, garde des manuscrits de la « Bibliothèque du Roi, reconnais avoir reçu en dépôt trois manuscrits contenant, savoir : « le premier quatre Evangélistes en lettres onciales, peintes en or, in-folio vélin; le second « les Politiques d'Aristote, traduites en français, in-folio vélin, manquant quelques feuili lots au commencement; le troisième, Y Histoire ecclésiastique d'Eusèbe, traduite en « français, in-folio; lesquels manuscrits proviennent de la Bibliothèque de Saint-Médard « de Soissons. — Paris, le 25 août 1790. — Signé : Caussin de Perceval. »
C'est donc avec les trois précieux volumes choisis au milieu de l'inventaire dressé en 1786 par dom Grinon, que l'extrait ci-dessus parvint à Paris, et M. Caussin de Perceval les prenait en charge à la fin d'août 1790.
Mais le savant bibliothécaire reçut-il l'Évangéliaire dans l'état où l'avait vu, en 1771, Lemoine qui en parle le dernier dans son Histoire des antiquités de la ville de Soissoiis'S Lemoine affirmait, nous l'avons vu, qu'alors il était encore couvert « de petites lames » d'argent doré qui forme une espèce de filigrame très-beau et de travail extrêmement « délicat. » Aujourd'hui, l'Évangéliaire de Saint-Médard n'a plus pour reliure qu'une basane vulgaire, sans valeur ou matérielle ou d'art. L'a-t-on dépouillé, quand il entra à la Bibliothèque du Roi, de sa riche enveloppe vieille de plus de six cents ans, ou l'avait-il déjà perdue quand il quitta l'abbaye pour toujours? Cette dernière hypothèse est la seule admissible. La Bibliothèque du Roi avait alors un type de reliure qui n'est pas celui de la couverture actuelle. Celle-ci est de la fin du xvme siècle; elle a dû être faite quand le livre quitta la ville de Soissons, où son enveloppe de métal précieux fut fondue par l'orfèvre commis à la destruction légale du mobilier d'or et d'argent des monastères.
Ce qu'on peut dire de plus certain, c'est que le catalogue de dom Crinon, le récépissé de M. Caussin de Perceval, le numéro d'ordre qu'il reçut dès 1790, le soin qu'on prit d'indiquer son origine sur une des gardes, tout s'accorde, avec les caractères extrinsèques déjà connus des lecteurs, pour attester hautement son authenticité et ne pas permettre l'ombre d'un doute : nous sommes en face du manuscrit don impérial de 827. La libation des faits et des renseignements écrits et imprimés de 1663 à 1786 est probante, el c'est dans ce sens que se prononcent les paléographes les plus autorisés aujourd'hui. Nous Talions voir, portion qui n'est pas la moins curieuse de l'histoire de ce manuscrit.
enveloppé d'une attention égale à celle des deux siècles passés, et la nomenclature des écrivains qui en ont parlé avec admiration depuis vingt ans est aussi longue que la liste de ceux qui s'en sont occupés depuis Louis XIV jusqu'à la révolution.
Sylvestre, dans sa Paléographie universelle (1841), est celui de tous qui l'a étudié avec le plus de détails, à propos de l'usage, si répandu dans l'antiquité, de l'encre d'or fluide, cette encre dont le secret est aujourd'hui perdu, cette encre avec laquelle est écrit l'Evangéliaire entier, ii part les titres de chapitres et certaines majuscules courantes qui sont tracées en vermillon. Après les savants auteurs de la nouvelle diplomatiquej Sylvestre nous montre l'encre d'or employée déjà dans l'antiquité païenne qui en transmet le secret et l'usage au christianisme. Alors on en réservait la magnificence aux livres sacrés des Écritures; mais plus tard on la prodigua aux dépens de la vérité des textes avec plus de luxe (pie d'intelligence et de respect. Saint Jérôme proteste déjà, au v siècle, contre cet excès de l'emploi de l'argent et de l'or sur les pages d'immenses livres pleins de foutes de copie. Bientôt il y eut des lois somptuaires contre l'abus de l'encre métallique qui menaçait de manquer au lait que la piété lui avait assigné; il fallait une autorisation du chel de l'État pour écrire même un livre saint sur pourpre et BU encre d*or, et ces livres splendides étaient réservés aux rois, qui les échangeaient entre eux a titre de présents. On compte, d'ailleurs, ces manuscrits rares dont Mabillon, de Re diplomatica, cite les plus Célèbres, par exemple, une copie des épttreS de saint Pierre exécutée pour le pape saint Boni face par l'abbesse Kudburge. un psautier lègue par le comte H\rad BOD livre Béranger.
De ces prolégomènes Sylvestre arrive a l'Évangéliaire de Saint-.Médard dont il traite en ces termes :
\,r magnilique Kvangeliaire d'où notre fac-similé H été tire. est. en ce genre. I un des (dus précieux manuscrits qui existent. I.e format est remarquable par ses dmien- » sions; le vélin est du plus beau choix; l'écriture, d'une rare perfection; les ornements « sont des plus variés. Ce volume, enlin. est le produit de la piété d'un roi illustre pai < sa naissance parmi tous les rois de France.
« Les Bénédictins auteurs du Y oyat je littéraire 1 virent cet Kvangéliaire dans