RÈGNE DE LOUIS XII
Je reviens en arrière de quelques années pour reprendre à l’avènement de Louis XII la suite des manuscrits qui ont été enluminés dans les limites du territoire de la France actuelle.
Le premier volume qui se présente n’est plus seulement, comme tous ceux qui précèdent depuis les manuscrits contemporains de la jeunesse de Foucquet, un beau produit de librairie de luxe. C’est une véritable œuvre d’art, d’un très grand intérêt, et qui doit être rangée, parmi les trésors de la bibliothèque de sir Thomas Phillipps,. immédiatement après la suite des histoires de la Bible que j’ai signalée plus haut comme un chef-d’œuvre de la miniature française au xme siècle.
[LXIX]. Il s’agit d’un volume in-8°, de 0m211 de haut sur 0m138 de large, venant de Meermann et contenant l’histoire en français des Douze Césars (n° 902). L’illustration consiste en douze miniatures hors texte occupant autant de feuillets séparés,
représentant les douze Césars vus en buste de profil, chacun dans un médaillon circulaire à fond bleu, entoure d’un cadre doré très simple et peint à l’effet, au bas duquel le nom du César est écrit en capitales rouges. Ces médaillons ont en moyenne 0m133 de diamètre, l’épaisseur du cadre étant de 0m013 de chaque côté.
Sir Thomas Phillipps, ainsi que l’atteste un rapport rédigé par Dom Pitra, il y a quelque quarante ans, attribuait ces douze miniatures à Giulio Clovio1. Cette opinion n’offre pas le moindre fondement. Il ne faut voir en elle qu’un témoignage du haut prix attaché au manuscrit des Douze Césars par son possesseur. A cette époque, Giulio Clovio passait encore pour le premier des miniaturistes qui aient jamais existe. Prononcer son nom devant une peinture, c était exprimer qu’on professait pour elle une vive admiration. En réalité, l’art italien n’a aucun droit à faire valoir sur cette suite des Douze Césars , et quiconque est un peu versé dans la matière reconnaîtra à première vue que les miniatures ont été peintes par un artiste français travaillant entre 1495 et 1515.
Il m’a été possible d’aller plus loin. Par une heureuse coïncidence, quelques jours avant de partir pour l’ Angleterre, j’avais eu occasion d’étudier à nouveau, à la Bibliothèque nationale, le fameux Livre d’heures de la reine Anne de Bretagne, peint par Jean Bourdichon. Les moindres particularités de ses miniatures m’étaient donc encore très présentes à l’esprit. A peine eus-je ouvert le manuscrit des Douze Césars que je fus frappé dune extraordinaire ressemblance avec le chef-d’œuvre de Bourdichon. Un examen très minutieux des médaillons ne fit que me confirmer dans cette impression. Le dessin, la touche, la manière de marquer les ombres portées, et jusqu’aux plus petits détails matériels, tels que la disposition des cadres et la forme caractéristique des lettres des inscriptions, tout était identique. Si jamais deux œuvres d’art sont sorties du même pinceau, ce sont bien les miniatures du Livre d’heures d’Anne de Bretagne et les bustes des Douze Césars.
Jean Bourdichon, dont le nom vient s’inscrire entre celui de Foucquet et ceux des Clouet, occupe aujourd’hui une trop grande place dans l’histoire de notre vieil art national pour qu’il soit
1. Archivas des missions scientifiques et littéraires (1850), t. I, p. 568; Dictionnaire des manuscrits, de l’abbé Migne, t. II, col. 277.
DE LA BIBLIOTHÈQUE DE CHELTEVHAM
nécessaire d'insister sur l’importance que présente une suite de douze peintures pouvant lui être attribuées de la manière la plus certaine. Il faut cependant faire un aveu. Bourdichon est souvent inégal; il lui arrive de se négliger. La série des Douze Césars offre des exemples de ces faiblesses, et aucun des médaillons ne peut être mis en parallèle avec les pages véritablement supérieures sorties du pinceau du maître, telles que ces figures des évangélistes et des deux médecins, peintes dans le livre d’Anne de Bretagne, qu’un des meilleurs juges en cette matière, M. Eugène Müntz, n’hésite pas à rapprocher des portraits de Domenico Ghirlandajo. Néanmoins, dans le manuscrit de Cheltenham, les têtes du Jules César, du Caligula et surtout du Galba sont fort remarquables de caractère et d’exécution; et l’ensemble, tout en n’occupant qu’un rang relativement secondaire dans l’œuvre du maître, n’en constitue pas moins un monument précieux pour l’étude de l’art français avant le xvne siècle.
Aucun des manuscrits français qu’il me reste à énumérer ne peut plus être comparé, comme intérêt, même de très loin, au volume des Douze Césars.
[LXX], Je note cependant d’une manière particulière un petit Livre d'heures (n° 4798), du commencement du xvi6 siècle, dont les miniatures sont un assez joli spécimen de l’école de Tours, à laquelle Jean Bourdichon lui-même se rattachait. La mieux réussie de ces miniatures est un bon portrait du premier possesseur, représenté à mi-corps, en prières, sous la protection de son patron saint Jean-Baptiste, et qu’il sera peut-être possible un jour de désigner par son nom, grâce à une devise : Et non sans cause , inscrite au haut de la miniature, et à des armoiries 1 peintes dans le bas.
[LXXI]. Un autre Livre d'heures (n° 3977) de la même époque, à l’usage de Rouen, offre également un portrait de possesseur, qui, d’après son blason, pourrait être un membre d’une famille parlementaire normande du nom de Du Hamel2. Mais ce
1. D’azur à la fasce d’or accompagnée en chef de deux étoiles d’or séparées par un besant d’argent, avec un autre besant d’argent en pointe.
2. Ce blason, qui est répété à plusieurs reprises au cours du volume, notamment dans le haut et dans le bas de la quatrième miniature, consacrée au portrait du possesseur, porte : écartelé au un et quatre de sinople à trois roses d’argent au cœur d’or posées deux et un ; au deux et trois contre-écartelé, au un et quatre parti d’or et d’argent chargé d’une croix ancrée de gueules, au
manuscrit, au lieu d’appartenir à l’école de Tours, se rattache aux productions de l’école des miniaturistes de Rouen, qui ont travaillé aux beaux manuscrits du cardinal d’Amboise.
[LXXII]. C’est à ces mêmes miniaturistes de Rouen qu’il faut faire honneur de quarante-huit images décorant un Missel (n° 4323), malheureusement sans calendrier ni propre, de format grand in-4°, 0m295 sur 0m210, à longues lignes.
Trois autres volumes à peintures médiocres appartiennent encore au règne de Louis XII. Deux d’entre eux, illustrés chacun d’une seule miniature, ne présentent aucune particularité à signaler :
[LXXIII]. La Toison d'or, par Guillaume Fillastre (n° 1096), grand in-folio, 0m394 sur 0m274, écrit sur papier à deux colonnes1 ;
[LXXIV]. Et un livre mystique intitulé : la Foi se complaignant à Dieu (n° 4275), de format in-4°, 0m285 sur 0ra185.
[LXXV]. Le troisième, au contraire, une traduction française des Histoires chaldéennes de Berose , in-4° de 0m247 sur 0m170, à longues lignes, venant de C.-B. Rousseau, auditeur des comptes (n° 127), offre un certain intérêt de curiosité. Il résulte, en effet, de la manière dont est composée une miniature de présentation placée en tête du livre et de certaines notes écrites sur les gardes qu’on doit y voir un souvenir matériel d’une aventure romanesque qui fit quelque bruit en son temps. Le volume même, ainsi que le travail de traduction qu’il renferme, est un hommage d’amour offert à demoiselle Anne de Graville, fille de l’amiral de France Malet de Graville, par son cousin Pierre de Balsac d’Entraigues, qui en était épris et qui finit par l’enlever et par l’épouser contre la volonté de l’amiral2.
deux et trois bandé d’argent et d’azur de huit pièces ; sur le tout, en abîme, d’azur à la fasce échiquetée d’or et de gueules, accompagnée en chef d’un léopard lionné d’or et en pointe de trois coquilles (ou peut-être trois étoiles, l’objet étant peu distinct) du même. Les armes qui constituent le premier et le quatrième quartier étaient portées par la famille Du Hamel. Or, c’est bien là la partie principale du blason, car, dans le portrait, qui représente le possesseur en oraison, la couverture du prie-Dieu, sur lequel il est agenouillé, et le dais suspendu au-dessus de sa tête sont également faits d’une étoffe verte semée de roses d’argent.
1 . L’unique miniature représente la dédicace du livre, mais elle n’a aucune valeur comme document iconographique.