Par exception, la recommandation de Nembroth a été omise
3. M. Léopold Delisle a été le premier à formuler ces observations sur les légendes françaises du manuscrit de Mâcon. Cf. Origine de trois feuillets, p. i3.
4. Les miniatures des Liv. IV et VI semblent d’une facture différente du reste de l’illustration.
la scène de saintAugustin et des Romains ne semble-t-elle pas se dérouler dans quelque Salle des Etats ou quelque pièce de l’Archevêché?
L’artiste du manuscrit de Mâcon se différencie de Maitre François par une conception très différente de son art. Tandis que le second montre un souci très accusé de composition équilibrée, de clarté sobre et d’ordonnance régulière, l’autre, au contraire, s’affranchit volontiers de ces règles trop rigides et se laisse aller à la fantaisie. Maitre François est un classique qui semble, dans des compartiments bien déterminés, s’être inspiré de la belle ordonnance italienne, tandis que notre peintre est, si l’on peut lui appliquer cette expression, un romantique qui, étranger à la technique d'au delà des monts, sacrifie le style à toute la liberté de son imagination et la majesté des attitudes à la variété des mouvements.
Ses scènes sont séparées, non pas par des cadres soigneusement alignés, mais par des accidents de terrain, chemins, haies d’arbustes, murs, lignes de rochers, selon l’espace dont il dispose. Souvent aussi il ouvre aux regards l’intérieur d’un édifice pour y grouper ses personnages, procédé dont a usé le peintre qui a illustré le Boccace de Munich. (Cf. Comte Paul Durrieu, Le Boccace de Munich, Munich, 1909, p. 32.) Cet assemblage de scènes distinctes est fait avec beaucoup d’habileté. Le goût du peintre pour la nature s’accuse en maints endroits. Ainsi, dans la miniature du Liv. VI, qu’il a copié exactement du manuscrit de Gaucourt, il abaisse le plan de la scène afin de disposer d’un lointain où il peut peindre en perspective des collines et un bras de mer, sur laquelle voguent des bateaux.
La technique même des deux artistes n’est pas la même. Le dessin chez Maître François est plus accusé, disons même plus sec, et le coloris moins fantaisiste, tandis que, dans le manuscrit de Mâcon, le jeu bariolé des couleurs se montre avec plus d éclat et plus de diversité (Liv. XVII). Notons encore quelques petites différences dans 1 œuvre de notre artiste. Il ne marque pas les chemins par des pierres conventionnelles comme le fait toujours Maître François et écrit quelquefois les noms en lettres blanches ou dorées sur un cartouche noir.
Que pouvons-nous dire de plus ? Le manuscrit de Mâcon est sans doute d’un très bon artiste, connaissant toutes les ressources de son art et faisant preuve d’une ingénieuse imagination, mais nous ne saurions chercher son nom parmi les plus grands de 1 époque. Le fait même qu’il a servilement copié son confrère, l’excellent Maître François, nous fait penser qu il n était pas un chef d’école. Nous avons cru un moment qu’il pourrait s identifier avec Jean Colombe dont les miniatures dans \ Apocalypse figurée de l’Escorial offrent quelques ressemblances avec ses tableaux de la Cité de Dieu , mais toute supposition à cet égard serait hypothétique; car dans les Heures de Laval (Ms. latin 920 de la Bibl. Nat.) et dans le Romuleon (Ms. franc. 364 du même dépôt) cet artiste semble plus inféodé à l’art tourangeau que le peintre du manuscrit de Mâcon.
En résumé, il est probable que le manuscrit de Mâcon a été exécuté pour un personnage de 1 intimité de Charles de Gaucourt et par un artiste de l’Ile-de-France ou de Normandie, quelques années après i473. Nous le placerons aux environs de 1480.
Il constitue avec le Ms. 18-19 de la Bibl. Nat., le Ms. 246 de la Bibl. Sainte- Geneviève et le manuscrit de La Haye-Nantes une famille bien déterminée et distincte dont les analogies sont accusées synoptiquement dans le Tableau de la Famille n° 5 que nous avons dressé aux pp. 200 et 201 de cette étude.
Nous allons maintenant donner la description de ces miniatures; mais, pour ne pas
nous exposer à des redites inutiles, nous renverrons au Ms. 18-19 de la Bibl. Nat., chaque fois que le peintre aura copié exactement les tableaux de son modèle.
Tome I. — Prologue. — fol. 2. — H. ora,44o Xom,295. — Histoire de Clovis. — • ( Planche CV.) Ce premier volume s’ouvre par un frontispice représentant 2 scènes d’inégale importance. Celle de la présentation du manuscrit, qui dans les autres exemplaires de la même famille est si développée, est ici, au contraire, réduite et rejetée dans une petite vignette en bas de la page, à gauche. Le roi Charles V, en habits royaux, assis sur un trône surmonté d’un aigle, dans une salle tapissée d’étoffes fleurdelisées, reçoit le manuscrit des mains de Raoul de Praelles à genoux devant lui : 7 assistants.
Tout le reste de la peinture a trait à l’histoire de Clovis et de Clothilde, et se réfère, par conséquent, non au texte de saint Augustin, mais au discours préliminaire de Raoul de Praelles. La reine Clothilde, accompagnée de deux suivantes, apporte des subsistances à un pieux ermite. — Celui-ci, à genoux, reçoit l’écu fleurdelisé des mains d’un ange qui descend du ciel. — Plus loin, il le remet à la Reine qui le reçoit, agenouillée, accompagnée d’une suite de deux pages et de trois dames. — Plus bas, la Reine en fait offrande à son époux, à cheval, au milieu de ses hommes d’armes, et lui raconte sa confiance dans l’intervention du Christ. Une bannière porte ces mots : Le Roi Clovis, premier roi cretien. Une mêlée furieuse s’engage et Clovis remporte la victoire en pourfendant de sa main le Roi ennemi. — Clovis victorieux vient avec la Reine trouver saint Rémi dans une jolie église de style français1 2 3 * et lui demander le baptême, en lui racontant son vœu. Une suite nombreuse et animée remplit la nef. — Devant une nombreuse assistance, le Roi, dévêtu, reçoit dans les fonts baptismaux, par immersion et infusion, le sacrement du baptême des mains du saint Évêque qui l’oint du Saint-Chrème, apporté du ciel par une colombe. — A son tour, Clovis baptise ses sujets, qui s’agenouillent devant lui. — Enfin, la procession ecclésiastique sort de l’église pour aller au-devant du Roi lui faire hommage, symbole de l’Église et de la Royauté.
Dans la grande initiale A, l’empereur Charlemagne est couché dans un grand lit. Un ange envoyé par le Seigneur vole au-dessus de lui. Il a une vision et aperçoit au pied de sa couche l’Empereur de Constantinople, à cheval, qui l’invite à venir délivrer la Terre Sainte des Sarrazins1.
En 1488, paraissait dans l’atelier de Pierre Le Rouge, imprimeur à l’enseigne de la Rose Rouge, à Paris, un des plus magnifiques ouvrages français illustrés du
xv' siècle5. C’est le livre de La Mer des Histoires, où l’art du miniaturiste a passé avec une allure magistrale dans le domaine du livre imprimé. Parmi les grandes planches, il y en a une, des plus remarquables, qui offre des ressemblances évidentes avec la miniature qui nous occupe : c’est celle qui représente, avec les mêmes dispositions, en deux compartiments, le baptême de Clovis et la bataille de Tolbiac. Elle occupe le fol. 117 du premier volume. En comparant nos deux planches CV et CVI, le lecteur se demandera avec nous si le graveur n’a pas connu la peinture du manuscrit de Mâcon*. L’édition de Lyon du même ouvrage, donnée par Jean Du Pré, en 1491, renferme des illustrations évidemment inspirées par celles de l’édition de 1488. On y trouve aussi l’histoire de Clovis, très légèrement modifiée.
Cette scène de Clovis était populaire et avait déjà été peinte dans d’autres manuscrits antérieurs. Elle figure dans l’admirable manuscrit français, contenant plus de douze cents miniatures et comprenant toute l’histoire sainte, exécuté, vers i43o, pour Jean, duc de Bedfort, Régent de France, et conservé au British Muséum sous le n° add. i885o. La reine Clothilde, accompagnée de trois serviteurs, reçoit des mains de l’ermite de Joyenval l’écu fleurdelisé et se prépare à le remettre au roi Clovis, revêtant ses armes dans une salle de son palais.
LIVRE I. — fol. 7. — H. od,,428 x om,295. — Les deux Cités , avec les Vices et les Vertus. — {Planche CVII.) L’artiste ayant consacré toute sa peinture du frontispice à l’histoire de Clovis, que n’avaient pas représentée les manuscrits similaires, s’est vu forcé de réunir dans la présente miniature les sujets des deux peintures de ses modèles.
En effet, dans les marges, nous distinguons les effigies des Pères de l’Église et celles des Docteurs qui ont commenté les œuvres de saint Augustin, groupés d’après les ordres auxquels ils appartenaient. Ils sont placés dans des chapelles dorées rappelant l’art français : Sanctus Augustinus, Sanctus Ambrosiüs, Ylarius, S. Gregorids et Jeronimus. Puis les Franciscains : Alexander de Halis, doctor, Pater Reverendissimus Bonaventura et frater Johannes Scott, doctor; les Dominicains : Albertus Magnds, Sanctds Thomas de Aquino et Petrus de Tharentasia; les Augustins : Egidius de Roma, Thomas de Argentina et Gregorius de Arymino; enfin les Carmes : Johannes Golein, Johannes de Bolonia et Thomas Walden.
1. Voir plus haut ce que nous avons dit des lettres tracées sur le mur de l’église.
2. Voir le discours de Raoul de Praelles à Charles V, p. 77 de cette étude.
3. Claudin, Histoire de l'Imprimerie, tom. I, p. 463, et tom. III, p. 493 ; et Duplessis, Histoire de la gravure, Paris,
4- Celte planche, éditée par Pierre Le Rouge, a été reproduite par Thierry-Poux dans : Premiers monuments de l'Imprimerie en France au XVe siècle , Paris, Hachette, 1890, pi. XIV.
La peinture proprement dite a trait à la Cité céleste et à la Cité terrestre, celle du Bien et celle du Mal. Elle est inspirée de celle du manuscrit de Gaucourt. La Trinité est remplacée par Dieu le Père, dans une mandorla d’or, sans la Vierge. Les paroles qu’il prononce sont omises. Au-dessous, le défilé des Vertus par une porte centrale : Sobriété, Patience, Charité, Humilité, Miséricorde, Chasteté et Diligence.
Les Vices et les Vertus sont groupés différemment et la disposition des scènes est modifiée. Il y a peutêtre plus d’animation et plus de liberté, mais moins de clarté, d’équilibre et de mesure. Nous voyons tour à tour Envie et {omission), Avarice et Charité, Orgueil et Humilité, Patience et Ire, Paresse et Diligence, Glotonnie et Sobriété, et enfin Luxure et Chasteté. En dehors des murs, nous retrouvons la danse furibonde des diables. Elle se continue par un tableau inférieur, au bas du feuillet, dans lequel sont représentés les tourments des damnés. La lettre initiale renferme un réprouvé.
LIVRE II. — fol. 33. — H. o“,435 x om,297. — Saint Augustin , Orose et les Romains. Mystères de Bérêcynthie. — {Planche CVIII.) Copie exacte du manuscrit de Gaucourt, en ce qui concerne la scène de saint Augustin et des Païens et celle d’Orose et des Romains. L’artiste a ajouté quelques tableaux nouveaux tirés de l’immoralité du culte des idoles.
a) Sur une place publique de Rome, bordée de jolis monuments de style normand, parmi lesquels on pourrait distinguer la Tour de l’Horloge de Rouen, s’avance un grand lit d’apparat rouge surmonté d’un baldaquin bleu. Il est porté par quatre prêtres Galles, accompagnés par quatre musiciens, qui jouent de la trompette, et suivi par une grande foule de Romains. Dans le lit, on aperçoit les statues des déesses Minerve et Berecynchie et sur la bordure du baldaquin sont inscrits ces mots : C’est le jour de leurs levacions (pour lavation, ablution, purification). C’est la fête de Bérécynthie ou Cybèle1 2, mère des dieux, épouse de Saturne, dont on lavait la statue dans le fleuve avant les kalendes d’avril. L’artiste n’a pas rappelé les obscénités du culte syrien dont parle saint Augustin et n’a pas représenté le jeune Athys se mutilant devant les prêtres Galles, comme on le voit aux feuillets 43 et 86 v° du manuscrit de La Haye. Tous ces détails sont pris dans le Commentaire de Raoul de Praelles, dans le Liv. VIII des Etymologies de saint Isidore de Séville, dans le Livre des Mythologies de Fulgence et dans Juvénal, Sat. //, v. in.
b) Herculles, épris de la nymphe Yolle, partage sa couche, mais, sur l’ordre du dieu, ils ont échangé
leurs vêtements. Faûnus, qui est épris de la jeune fille, pénètre dans le logis avec l’intention de profiter du sommeil d’Hercule pour posséder la nymphe. Mais, trompé par leur subterfuge, il s’adresse au héros qui le prend à bras le corps et le jette hors du lit. Dans la crainte qui l’anime, nous voyons, dans le rectangle supérieur, Faunnus, fuyant dans la montagne sans se donner le temps de reprendre ses vêtements. (Cf. Ovide, Fastes , Liv. I.)
c) Enfin, à droite, Les Romains implorent leurs idoles, tandis que S. Augustin les interpelle par ces mots : O chetifz, aprenez, en leur montrant dans une chapelle un groupe de fidèles aux pieds du Crucifié, écoutant le sermon d’un docteur. Initiale : deux dragons s’entredéchirent.
LIVRE III. — fol. 73. — H. om,43o x om,292. — Alexandre , les B ragman iens , les Ge'nosophystes et les Réchabitiens. — {Planche CIX.) Copie exacte du manuscrit de Gaucourt, avec interversion des deux registres supérieurs. On lit : Alixandre de Ma[cédoine] sur la housse du cheval, et sur les rochers : le pays ethioppe. La suite du conquérant porte une bannière avec ces armes, qui semblent de fantaisie : d’or au chevron d’azur , accompagné de 3 besants de gueules.
Puis, en bas, trois scènes nouvelles tirées du Liv. IV :
a) Au centre, la Justice, vêtue de blanc et d’or, debout, le glaive à la main, dans une chapelle tapissée d’étoffes rouges à dessins d’or, se dresse dans l’entredeux des colonnes.
b) A gauche, S. Augustin, s’adressant à un groupe de huit magistrats, leur dit : Royaulmes sans justice
SONT SEMBLABLES A LARRECINS.
c) A droite, deux scènes empruntées à l’histoire fabuleuse de Cyrus. Le roi Astyages, couronné et vêtu des ornements royaux, est couché sur un lit bleu. Dans son sommeil, il voit sa fille, Mandane, assise, en bleu, à corsage blanc, et, de son sein, émerger une vigne immense, dont les rameaux touffus, parsemés de villes et de châteaux, couvrent de leur ombre toute l’Asie. A côté, un enfant, le jeune Cyrus, est allaité par une levrière à la lisière d’un bois. Le nom de Spartacus (pour Spaco, nom que prit la femme du berger chargé d’exposer l’enfant et vocable qui voulait dire chienne chez les Mèdes) se détache en lettres d’or sur la verdure du gazon*. S. Augustin, crossé et mitré, montrant cette scène, en tire cette conclusion que la grandeur de l’Empire romain ne tenait pas à ses dieux et que l’Empire des Assyriens et des Mèdes avait été aussi puissant sous d’autres divinités. Dans l’initiale, un jeune seigneur donne un baiser à une dame, tandis
1. Ces mystères de Cybèle, la fête de purification de la déesse, le cortège des prêtres Galles et des musiciens qui l'accompagnent, son lectisterne, traîné par des lions, toute cette frénésie orientale se trouvent sur un document du temps, sur le couvercle d’un sarcophage, que nous avons vu conservé à Rome dans le beau et vieux cloître de Saint- Laurent-hors-Ies-Murs. Cf. René Schneider, Rome, Paris, Hachette, 1907, pp. 4^ et 91. Le cortège, que le peintre a représenté, semble avoir été inspiré par les processions si fréquentes au Moyen Age lors de la représentation des Mystères. Cf. Male, Gazette des Beaux-Arts, 1904, ier semestre.
2. Le sujet de cette peinture, ainsi que celui des miniatures des Liv. VII et IX, ont été décrits par M. Léopold Delisle dans : Origine de trois feuillets.
que la Mort s’approche lentement du groupe amoureux.