GRAVURES
aller jusqu’à préciser par un nom la personnalité de notre artiste, on ne peut s’empêcher de prononcer celui de Pierre Le Rouge, calligraphe et enlumineur1 2, qui quitta, en i483, la ville de Chablis, où lui et les siens s’étaient fait connaître jusqu’à cette époque. On perd sa trace pendant quelque temps, soit qu’il ait été appelé dans le Nord pour certains travaux de manuscrits, soit qu’il se soit perfectionné en Allemagne dans la gravure sur bois qui avait pris un grand essor dans ces régions, soit qu’il ait travaillé à Paris pour le compte de quelque éditeur. On ne le retrouve qu’en 1487 imprimant dans la capitale son premier livre, Les Quotlibets, de William Ockam, philosophe anglais du xiv" siècle. Mais ses relations avec Jehan Du Pré et avec Antoine Vérard nous font penser qu'il s’était employé dans les ateliers parisiens avant de s’établir à son compte. C est, du reste, l’avis de M. Claudin, qui s'exprime ainsi qu’il suit dans son bel ouvrage sur l’histoire de l'imprimerie* : • Pierre Le Rouge, qui disparait de « Chablis en i483, pouvait très bien, de 1484 à 1487, avant son établissement définitif « à Paris, avoir travaillé pour Jean Du Pré et avoir dessiné ou gravé quelques-unes des
■ illustrations les plus remarquables de La Cité de Dieu de saint Augustin, traduite « par Raoul de Presles, que ce dernier fit paraître en deux volumes, à Abbeville, « en i486, en société avec Pierre Gérard. La Cité de Dieu et La Mer des Hystoires, » de même format grand in-folio, sont, à l’égal l’un de l’autre et à des mérites divers, « les deux plus beaux ouvrages illustrés sortis des presses françaises au xv' siècle. Pour » avoir été nommé imprimeur du Roi dès son établissement à Paris, Pierre Le Rouge « devait avoir fait ses preuves, et ces preuves nous les trouvons, non dans son premier « livre imprimé à Chablis, en 1478, qui n’est, à vrai dire, qu’un essai informe, mais
■ dans le Saint Augustin imprimé à Abbeville, dont plusieurs planches rappellent la « manière de l’artiste qui a dessiné le Baptême de Clovis et la Bataille de Tolbiac de la “ Mer des Hystoires 3. »
On voit par l’examen des documents que nous avons tenu à mettre sous les yeux du lecteur, que la paternité de cette édition, ainsi que celle des planches qui la décorent, soulèvent un problème des plus ardus, dans lequel les partisans de l’influence française et ceux de l’influence allemande trouvent tour à tour des arguments d’une réelle valeur4.
1. M. Monceaux (Henri), Les Le Rouge de Chablis, Paris, Claudin, 1896, 2 vol. gr. in-8°.
2. Claudin (A.), Histoire de l'Imprimerie en France au xre et au xrf siècle, Paris, Imprimerie Nationale, 1900, tom. I, p. 478.
3. Voir ce que nous avons dit de cette planche à la Descript. 57 du manuscrit de Mâcon.
4. M. Emile Picot nous a suggéré une idée qui mérite de retenir l’attention des historiens qui s’occupent des origines de l’imprimerie dans les diverses localités de la France. L’atelier d’Abbeville, installé dans l’hôtel du Petit-Gard, situé sur la rivière, qui appartenait aux Cisterciens de Notre-Dame-du-Gard, fonctionna aux premières heures de l’art nouveau et disparut au bout de deux ans (1487), sans plus de raisons apparentes que celles qui l’avaient fait naître. (F. C. Louandbe, Biographie d'Abbeville et de ses environs, Abbeville, Devérité, 1829, in-8°, p. i5? n., et I’Abbé Delgove, L'Abbaye du Gard, Amiens, Lemer, 1866, in-8°, pp. 65-67 el *36).
Il faut, en effet, attendre jusqu’à la fin du xvn' siècle pour voir des presses typographiques installées à nouveau dans la capitale du Ponthieu (1671). (M. Georges Lepreux, op. cil., p. i34).
Il paraît singulier que des imprimeurs et des graveurs soient venus tout d’un coup dans cette petite ville du nord, apportant avec eux tout leur outillage, sans supposer qu’un intérêt pécuniaire ou autre les ait attirés. N’est-il donc pas probable qu’une personnalité seigneuriale ou ecclésiastique de la contrée, frappée des avantages des nouveaux procédés, aura voulu illustrer son pays, en le dotant d’un atelier typographique. Il appartient à la Société d’ÉmuIation d’Abbeville, qui s’est déjà fait connaître par tant de travaux remarquables, d’approfondir ce problème qui intéresse le mouvement des arts et des idées dans le Ponthieu.
Pour nous, nous n’avons pu faire que des recherches sommaires sur cette question qui s’éloigne du cadre que nous nous sommes tracé. Partant de cette idée que les figures sur bois de la Cité de Dieu d’Abbeville ont été copiées sur le manuscrit du Grand Bâtard Antoine, ou tout au moins sur un manuscrit de la Bibliothèque de Bourgogne, nous avons
Ces planches eurent un grand succès et nous en avons comme témoignage ce fait que plusieurs d’entre elles, prêtées ou louées à d’autres imprimeurs, reparurent dans différents ouvrages, publiés postérieurement. N’en est-il pas de même de nos jours pour les clichés typographiques que les éditeurs se passent de main en main?
Nous citerons des exemples de ces emprunts :
i° Le bois du Liv. II, Jeux scéniques , se retrouve en tête de la deuxième partie du tom. I du Lancelot du Lac , imprimé à Rouen, « en l’hostel de Gaillard Le Bourgois, l’an de grâce cccc iiii xx et huit, le i\ novembre, par Jehan Le Bourgois. »
2° Le bois du Liv. XIII, Adam et Eve chassés du Paradis terrestre , et celui du Liv. XVII, Saiil et David, se remarquent respectivement au fol. i, en tête du premier livre, et au fol. XXXII, en tête du deuxième livre, de l’édition de Boccace, Des nobles malheureux , imprimé à Paris, s. d. [après i5o3], « pour Anthoine Verard, libraire, demourant devant la rue neufve Nostre Dame1. »
3° Le bois du Liv. XVIII, Romulus et Rémus , est reproduit au fol. VI du cahier K de l’édition de Phebus, Des Deduitz de la chasse des bestes sauvaiges et des oyseaux de proye , imprimé à Paris, vers i5oy, pour le même Vérard. La Cité de Dieu n’a qu’un rapport bien lointain avec les divertissements de la chasse et cependant nous voyons l’éditeur Vérard utiliser par économie une des planches du traité de saint Augustin, uniquement parce que, dans cette gravure, Rémus porte un faucon sur le poing. Le public ne se montrait pas difficile3.
4° L’ouvrage qui renferme le plus de figures de l’édition de i486 est le Tite-Live, traduction française des Décades , achevé d’imprimer en 1 5 1 5 en 3 volumes, dont les deux premiers pour Guillaume Eustace et le troisième pour François Régnault, tous deux libraires bien connus.
Au premier volume, la gravure représentant saint Augustin et Clovis (Liv. I de la Cité de Dieu ) est reproduite aux Liv. I, V et IX.
Au deuxième volume deux gravures, l’une ayant trait au culte des païens et des chrétiens (Liv. IV) et l’autre aux quatre divinités du paganisme (Liv. VII), se retrouvent en tête des Liv. I et II.
Enfin, au troisième volume, l’éditeur a encore repris pour son Liv. IV la gravure du culte païen et chrétien déjà empruntée pour le deuxième volume.
Nous retrouvons plus tard le bois du Liv. XI inséré dans la Mer des Histoires , imprimée à Paris, en 1 536, par Nicolas Cousteau, pour Galliot Du Pré.
Nous n’avons pas poussé plus loin nos recherches. Nous ne serions pas étonné si d’autres exemples venaient s’ajouter à ceux que nous avons donnés et qui suffisent
cherché parmi les abbés de Saint-Riquier, les ecclésiastiques de la collégiale de Saint-Wulfran et les seigneurs du lieu, si nous rencontrerions un nom qui rappelle une alliance ou une parenté avec le fils naturel de Philippe le Bon ou quelquesuns des siens. Parmi tous ceux que nous avons relevés, nous retiendrons celui de Philippe de Crèvecœur, seigneur d’Esquerdes et plus tard maréchal, qui fut d’abord le compagnon de Charles le Téméraire et qui se rallia par la suite à Louis XI, comme le Grand Bâtard Antoine qu’il connaissait depuis longtemps. Gouverneur de Picardie sous Louis XI et sous Charles VIII, il avait épousé Isabeau d'Auxy, fille de Jean IV, qui possédait de beaux livres, et il avait pour belle-sœur Jeanne d’Auxy, qui s’était mariée à Jean de Bruges (fils du célèbre bibliophile), seigneur de la Gruthuyse, qui habitait Abbeville. Ses alliances et ses attaches ainsi que ses rapports avec Eustache II, Le Quieux, abbé de Saint-Riquier, près Abbeville (i479-i5iy), méritent quelques réflexions, mais ne peuvent fournir une base assez solide pour permettre une hypothèse acceptable. (Voir sur Jean d’Auxy ce que nous en avons dit précédemment, p. 45o).
1. Voir l’exemplaire ayant appartenu au Duc de Brissac et conservé, sous le n° 1 1 53, à la Bibliothèque Mazarine.
i. On remarquera un détail. Dans le bois du Liv. XVIII de la Cité de Dieu , le mot liber du titre courant apparaît au bord supérieur de la planche, tandis qu’il est absent du volume de Vérard. On voit donc que le bois était imprimé dans un second tirage postérieur h celui du texte, comme de nos jours pour les clichés de phototypie dans le texte.
LES ÉDITIONS IMPRIMÉES AVEC GRAVURES
à montrer de quelle faveur ont joui les gravures de l’édition d’Abbeville.
Nous allons maintenant décrire rapidement ces bois sans entrer dans les détails que nous avons donnés dans notre Descript. n° 49 et, en nous reportant à notre Tableau analogique de la Famille n° 4 (Voir plus haut pp. 198 et 199), nous convaincrons aisément le lecteur de l’existence des rapports qui unissent ces gravures et les miniatures des manuscrits précités de Bruxelles et de Turin.
Ier Volume. — Prologue. — Signature aiii. — H. om,i8oXom, i55 environ, comme toutes les autres planches. — Histoire de Clovis. — Saint Augustin, assis dans une grande chaire, à gauche, écrit son traité. A droite, le roi Clovis reçoit d’un ange l’écusson aux trois fleurs de lis, tandis que, dans le fond, Raoul de Praelles offre le manuscrit de sa traduction au roi Charles V devant la basilique de Saint-Denis. Les moindres détails de celte planche sont inspirés par l’épître dédicatoire du commentateur que nous avons transcrite plus haut, pages 63-67.
LIVRE I. — Sign. a [vj] v°. — Prise de Rome par les Goths. — La ville se présente comme un vaste amas de constructions dont les remparts sont défendus par les Romains. Au premier plan, le roi Alaric semble donner à ses lieutenants des instructions destinées à épargner les temples des chrétiens.
LIVRE II. — Sign. ei. — Jeux scéniques. — Nous retrouvons le duel en champ clos, du manuscrit de Turin, avec les deux chevaliers, les deux sergents, les trompettes, les deux poètes et les censeurs Messala et Cassius.
LIVRE III. — Sign. Æiii. — Le sac d'Ilion par Fimbria. — Le consul, tenant une bannière aux armes impériales, préside au pillage de Troie qui s’écroule dans les flammes, avec les statues de ses dieux. Les soldats plient sous le poids de leur butin.
LIVRE IV. — Sign. îii. — Saint Augustin , Varron et Apulée. — - Dans une chapelle, Varron et Apulée discutent sur les religions, tandis que saint Augustin encense les saintes images et que les statues des divinités païennes trébuchent de leurs piédestaux. Des diables s’enfuient en rampant devant le triomphe du christianisme.
LIVRE V. — Sign. (/[vj]. — Le Pape et l’Empereur. — ( Planche C XXXVI, a.) Sur un trône surmonté d’un baldaquin et tendu de riches étoffes brodées, le Pape, portant la tiare, est assis bénissant l’Empereur qui est à genoux devant lui, portant la couronne impériale. On aperçoit sur sa poitrine les aigles de l’Empire. Sa main gauche s’appuie sur son cœur en signe de soumission et sa main droite tient le globe de la terre. Au fond, Rome avec ses nombreux édifices.
LIVRE VI. — Sign. Ai. — Saint Augustin et les philosophes'. — Dans une librairie, le saint
évêque, assis dans une chaire et entouré de manuscrits, discute avec Varron, Apulée et Aulu-Gelle. Le premier est inspiré par un diable ailé. Dans une cage, un oiseau symbolise le caquetage des philosophes.