‹ Les manuscrits à peintures de la Cité de Dieu de Saint-AugustinChapitre 13 sur 354 · Id. Liv. IV, chap. n · texte numérisé non relu

Id. Liv. IV, chap. n

ABRÉGÉ DE LA VIE DE SAINT AUGUSTIN

sécheresse à côté des formes majestueuses et de la mesure pleine d'harmonie des belles périodes de Cicéron.

Il en était là, dans un abime de corruption et d'erreurs, au milieu des tourments de sa conscience et des désolations du doute, quand le livre de Cicéron, l’Hortensius, aujourd'hui perdu, s’offrit à sa lecture et lui inspira un violent mépris pour les espérances du siècle, un goût profond pour les hauts problèmes, principalement celui de l'origine du mal, et un ardent amour pour l’immortelle beauté de la Sagesse’. C’est en le lisant qu'il se rendit compte de son goût inné pour la philosophie. « Ce livre, qui contenait une exhortation à la philosophie, le toucha « de telle sorte qu'il changea ses affections, tourna ses prières vers la Divinité et « lui inspira d’autres pensées et d’autres désirs. Il commenca à mépriser toutes les « vaines espérances de la terre, et il brüla d’un amour ardent et d’une passion « incroyable d'acquérir cette sagesse immortelle’. »

Ce fut une heure décisive de sa vie; elle marqua la première étape de son relèvement. Rempli d’ardeur pour la vérité et n'ayant d’autre ambition que son perfectionnement moral, il étudia les Catégories d’Aristote et tous les ouvrages de philosophie qui traitaient du bien et du beau. Puis, il commença à s'affranchir du joug des Manichéens dont il reconnut les erreurs et l'ignorance.

Cependant il ne se sentit pas le courage de rompre avec la femme qu'il aimait et à qui il gardait sa fidélité. C'était l'instant où elle venait de lui donner un fils, Adéodat, « l'enfant de son péché », qu'il se mit à chérir de tout son cœur. Du moins il voulut quitter Carthage, cette ville de corruption, malgré les succès d’éloquence qu'il y avait remportés et les prix de poésie qu'on lui avait décernés. Il désirait voir Rome, dont le prestige le séduisait, et où il espérait trouver les solutions que sa raison cherchait avec tant d’opiniâtreté, « car son esprit, jusqu’à sa conversion, est une fidèle “ image de la confusion et de l'incertitude des croyances religieuses des rv° et v° siècles « de l’ère chrétienne, et c'est un beau spectacle que celui d’une intelligence comme « la sienne en proie aux tourments du doute et cherchant à en secouer le joug. »

En butte aux résistances de tous les siens, il résolut de partir en dissimulant ses projets. Sa mère, effrayée, ne le quittait pas, sentant qu'il lui cachait sa pensée, et voulait l'obliger à retourner avec elle ou le suivre dans son voyage. Il lui persuada d'aller prier pendant la nuit dans une chapelle, dédiée à saint Cyprien, qui était sur le bord de la mer, non loin du navire qui devait l'emporter, et, se dérobant dans l'obscurité, il mit à la voile vers la Ville Éternelle. « Il perdit bientôt de vue le « rivage, où sa mère, venant le matin et ne le trouvant plus, fut outrée de douleur et « se plaignit à Dieu dans la violence de ses gémissements et de ses soupirst, »

Arrivé à Rome, il ouvrit une école, mais, bientôt désabusé et toujours torturé par l’aiguillon du doute qui ne cessait de l’assaillir, il accueillit avec empressement une proposition que lui fit Symmaque, préfet de Rome, d'aller s'établir à Milan, dont la municipalité demandait un professeur d’éloquence. Là, ayant trouvé des amis de Carthage, entre autres Romanien, qui n'avait cessé de lui témoigner son affection, puis

la femme qu'il aimait et qui lui avait amené son fils, et enfin sa mère qui était venue

+ Voir PowouLar, Histoire de saint Augustin, Paris, Meillier, 1846, tom. I, p. 8 . Confessions, Liv. III, chap. 1v.

+ Voir Sanr-Marc Gianni, art. cit., p. 878 . Confessions, Liv. V, chap. vur.

le rejoindre et lui apporter l'appui de sa foi et de sa tendresse, il adopta la philosophie de Platon et des nouveaux Académiciens, tels que Porphyre et Plotin. A cette

étude, il se fixa dans les théories spiritualistes. « C’est la doctrine platonicienne du « Logos divin, c’est le système des Idées qui lui dessilla les yeux'. » Il s'approcha ainsi de la connaissance d’un Verbe éternel et divin, mais ni homme ni rédempteur, encore vague dans sa substance, qui le prépara à des vues nouvelles.

Dans cette ville de Milan, tout entière sous l'autorité de saint Ambroise, alors le plus grand personnage de l'Église d'Occident, il connut cet évèque admirable et vint écouter sa parole, curieux tout d’abord d'en surprendre le charme, la douceur et la pénétration. Puis il s'intéressa peu à peu à ses sermons, à ses profonds commentaires sur les Saintes Écritures et, dirigé par le pieux prélat, il entreprit avec passion l'étude de la Bible dans son texte même et dans les explications que les Pères de l'Eglise avaient multipliées à travers le monde. C’est alors qu'il sortit de l'hésitation qu'il avait gardée au fond de l’âme, et c'est là qu'il trouva enfin avec plénitude ce que Platon lui avait fait pressentir sans pouvoir contenter entièrement sa soif de connaissance. « La « semence divine était entrée dans l'âme d’Augustin, saint Ambroise la féconda*. »

A ce moment, il avait décidé de se marier avec une jeune fille de Milan, et à cet effet il avait renvoyé la mère de son fils, qui accepta cette rupture avec une résignation touchante et se retira en Afrique pour y consacrer à Dieu la fin d’une existence qui avait été remplie par un amour unique et fidèle.

Incertain par la suite de la voie dans laquelle il allait s'engager, et retombant quelque temps dans des liens plus fragiles, il attendit les vacances et se libéra de son emploi de professeur entre les mains des magistrats de la ville. Transporté par le récit de l'existence ascétique menée par les solitaires d'Égypte, il accepta l'offre d’un certain

Verecundus qui possédait une propriété, nommée Cassiciacum, au nord de Milan, aux premiers penchants des Alpes, dans la direction des lacs, et s’y retira avec ses amis.

C'est là que commença la deuxième phase de sa vie, celle de sa conversion, celle où, rompant avec les jouissances matérielles et en pleine possession de la vérité chrétienne, il étudia toutes les questions de doctrine et de théologie, et rédigea ses premiers ouvrages. Il avait alors trente ans.

Comment rappeler ces jours d'heureux loisirs? Libéré de ses doutes, dévoré d'amour pour le Seigneur, donnant cours à son penchant pour la sensibilité, il semblait aller radieux vers une terre nouvelle dont il distinguait avec ravissement les horizons lointains. Dans cet hiver de 386-387, il avait avec lui sa mère, son frère Navigius, venu avec elle d'Afrique, son fils Adéodat, trois de ses parents, Alype, autre catéchumène, et deux jeunes gens confiés à ses soins, dont l’un, Licentius, adonné à la poésie, était fils de Romanien. La promenade, quelques travaux des champs et les entretiens de philosophie religieuse occupaient ces solitaires. La petite troupe, qui formait comme une jeune académie, allait s'asseoir fréquemment au pied d'un figuier, dans le pré voisin. Le ciel était si pur et si doux, sous ce climat, qu'il semblait fait pour épurer et éclairer leurs âmes. Ne semble-t-il pas que ces entretiens pleins de délices dans les prairies de Cassiciacum ont un caractère antique qui rappelle le jardin d'Academus et les collines de Tusculum, avec, en plus, la présence de la femme chré-

1. Voir Sasser, La Cité de Dieu, traduction nouvelle, Paris, Charpentier, 1855, p. xxix. 2. Voir Harzrro, Saint Augustin, Paris, Lecoffre, 1901, p. 46.

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tienne, Monique, qui prenait part à leurs discussions? Licentius disait des vers, on récitait Virgile, puis les conversations prenaient un tour plus grave ét plus élevé, et les grands problèmes de la vérité, de la destinée et du souverain bien dans l'éternité étaient abordés successivement et résumés par Augustin qui, les yeux tournés vers le ciel, semblait inspiré par une voix intérieure. Déjà chrétien de cœur et de pensée, il commençait et terminait chaque journée par la prière. Le rationalisme de Platon et la révélation des Saintes Écritures $'alliaient dans son esprit pour former un nouveau corps de doctrines. « Saint Augustin philosophe, c’est Platon chrétien’. » C’est à ce moment qu'il reçut le baptème, avec son fils, des mains mêmes de saint Ambroise, dans la semaine de Pâques de l'an 387°. Il avait alors trente-trois ans.

Devenu chrétien et résolu à se consacrer tout entier à Dieu, il se détermina à revenir en Afrique et prit avec sa mère le chemin de Rome, pour gagner le port d'Ostie; ce fut là que mourut Monique. Peut-on oublier les admirables accents, inconnus jusqu'alors, qu'il nous fait entendre pour nous décrire cette perte cruelle! C’est dans le IX: livre des Confe les pages les plus belles de toutes les littératures et « qui semble une conversation

sions qu'il faut lire ce précieux morceau, qui égale par son émotion

« faite aux portes du ciel?. » Jamais la sensibilité émue, la douce résignation, l'espoir

ardent des jouissances éternelles n’ont été rendus avec autant d'expression.

« Le jour approchait où ma mère devait passer à une meilleure vie; et ce jour « vous étant connu, Seigneur, encore que nous l’ignorassions, il arriva, je crois, par « la secrète conduite de votre sagesse, que nous nous trouvämes seuls, elle et moi, « appuyés sur une fenêtre qui regardait dans le jardin de la maison où nous logions à « Ostie, lieu où le Tibre entre dans la mer et où, en nous éloïgnant du bruit pour nous « reposer du travail d’un long chemin, nous nous préparions à nous embarquer. Étant « donc seuls, nous nous entretenions avec une extrême consolation, et, oubliant tout « le passé, pour ne penser plus qu'aux biens à venir, nous agitions en votre présence, « qui êtes l’immuable vérité, quelle sera l’éternelle vie des bienheureux, cette vie que « nul œil n’a jamais vue, nulle oreille jamais entendue et que l'esprit de l'homme n’a « jamais comprise... En parlant ainsi de cette vie si heureuse et en la recherchant « avec ardeur, nous nous élevämes jusqu'à la sentir et la goûter en quelque sorte par « un prompt élancement de notre cœur; puis, soupirant de n’en pouvoir encore jouir « autant que nous eussions voulu, il ne nous resta autre chose que d’y demeurer unis « par cet esprit dont nous avons reçu les prémices; notre propre faiblesse nous faisant « bientôt retourner aux paroles extérieures et au son de cette voix qui se forme dans « cette bouche. Et qu'y a-t-il en cela de semblable à votre parole éternelle, mon « Dieu, qui, en demeurant immuable, ne vieillit jamais et renouvelle toutes choses‘. »

Cette fin sublime toucha profondément Augustin : il se sentit frappé d’une douleur qui le remua jusqu'au fond de l'âme, et, s’il en parle plus tard avec la résignation du chrétien, il l’éprouva sur le moment avec une violence extrême.

Tout entier à sa tristesse, il resta près d’une année à Rome, continuant ses lectures

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