CHAPITRE Il
Dans le chapitre précédent, nous avons dit que la vie intellectuelle de saint Augustin se trouvait expliquée dans son livre des Aétractations, qui date de 48.
C'est une sorte de catalogue de tous ses écrits par ordre chronologique, depuis sa conversion. Le pieux auteur énumère dans le premier livre ceux qu'il a composés jusqu'à son épiscopat et dans le second ceux qu'il écrivit ensuite. Nous ne pouvons mieux faire que de citer le passage relatif à la Cité de Dieu où l’auteur nous parle lui-même de la composition de son ouvrage”.
« .…. Rome ayant été prise et saccagée par les Goths, sous la conduite de leur « roi Alaric, les adorateurs des faux dieux, que nous appelons païens, rejetèrent ce « désastre sur la religion chrétienne et se mirent à blasphémer le véritable Dieu « avec plus d’amertume et de violence qu'à l'ordinaire. Ce fut alors qu'enflammé de « zèle pour la maison du Seigneur, j'entrepris de combattre leurs blasphèmes ou leurs « erreurs en écrivant la Ce de Dieu. Ce travail m'a occupé pendant plusieurs « années, parce qu'il me survenait un grand nombre d’affaires que je ne pouvais « ajourner et où il fallait mettre ordre sans retard. Mais enfin j'ai terminé les « vingt-deux livres qui composent ce grand ouvrage. Les cinq premiers réfutent ceux « qui s’imaginent que les prospérités temporelles sont attachées au culte des dieux « du paganisme et qui voient dans l'abolition de leurs autels la cause de tous les « malheurs de l'empire; les cinq livres suivants sont contre ceux qui, tombant « d'accord que les calamités de ce genre n’ont jamais été et ne seront jamais épar- « gnées au genre humain, et qu'elles recommencent toujours, tantôt plus grandes, « tantôt plus petites, sans autre diversité que celle des temps, des lieux et des indi- « vidus, se rejettent à soutenir que le culte des dieux est utile pour la vie future. « Les dix premiers livres ont donc pour objet de réfuter ces deux opinions chimé- « riques, ennemies de la religion chrétienne.
« Mais, pour prévenir le reproche d’avoir combattu les sentiments d'autrui sans « établir les nôtres, j'ai employé à cet objet la seconde partie de l'ouvrage, qui « comprend douze livres; du reste, tout comme dans les dix premiers J'expose au « besoin notre croyance, je ne manque pas non plus, dans les douze derniers, de
1. Retractationes de saint Augustin, Liv. I], chap. xunr. (Traduction Emile Saisset.)
« réfuter, quand il le faut, les opinions de nos adversaires. Les quatre premiers de « ces douze livres contiennent la naissance des deux cités, celle de Dieu et celle du « monde; les quatre suivants, leur développement et leur progrès; les quatre derniers, « la fin où elles doivent aboutir. Et ces vingt-deux livres, bien qu'ils traitent égale- « ment des deux cités, ont toutefois emprunté leur nom à la meilleure, en sorte qu’on « les appelle de préférence les livres de la Cité de Dieu... »
Le motif de la composition de la Cité de Dieu’ est donc la prise de Rome par Alaric en 410 et les attaques furieuses des païens qui accusaient la religion nouvelle de cet immense désastre. Saint Augustin, sentant son œuvre menacée et sollicité, à cause de sa situation et de l'autorité qu’il avait acquise, de répondre à ses adversaires, réfute les arguments des païens, et sur ce point de départ il écrit une philosophie de l’histoire où il montre la Providence divine dirigeant l'humanité”. De là le titre : Liber Augustini de Civitate Dei contra paganos, qui indique bien qu'il s’agit d’une œuvre de polémique contre les Gentils.
Il mit quatorze ans, de 413 à 426, à composer ce traité qui parut successivement, par pièces détachées”, et dont la fin ne précéda sa mort que de quatre années. Le plan en fut conçu tout d’abord, et on s’en rend compte dans le passage des Æétractations que nous venons de citer, mais le temps qu'il mit à l'écrire, les polémiques multiples auxquelles, dans l'intervalle, il consacra d’autres ouvrages, des sermons et des lettres, ont influé sur la rédaction de son traité et l'ont, pour ainsi dire, encombré de développements et de hors-d'œuvre qui tiraient leur utilité des discussions du jour. Les ouvrages composés de cette sorte risquent de manquer d'unité. Aussi la lecture en est-elle assez pénible et faut-il avoir présente à l'esprit la division générale de la Cité de Dieu si lon ne veut pas se perdre dans tous les chemins de traverse où l’auteur aime à s'engager, sans toutefois s'égarer.
« Ce fut le 24 août 410 qu'Alaric, qui assiégeait Rome, y pénétra pendant la « nuit par la Porta Salaria qui était mal gardée‘. » Le chef des Goths, qui était chrétien, ne put empêcher ses hordes d’incendier et de piller la Ville Impériale, et ce n’est qu'au bout de quatre jours qu'avec ses chariots, pliant sous le poids d'immenses richesses, il descendit dans la Campanie, frappant le monde d’une stupeur profonde. Rome avait été de tout temps environnée d’un tel prestige, elle donnait une telle impression de grandeur, de puissance et de durée, qu'on ne pouvait concevoir un pareil cataclysme et qu'on s'imaginait que sa chute devait précéder de peu
celle de l'univers
Les malheureux habitants, fuyant la mort dans toutes les directions, abordèrent jusque sur la côte d'Afrique, qui leur semblait un lieu sur, avec leurs biens les plus précieux. Chaque vaisseau qui arrivait à Carthage, débarquait des bandes de fugitifs
1. Ce titre de la Cité de Dieu a été emprunté plus tard à saint Augustin par le cardinal Henri, évêque d'Albano, ancien abbé de Clairvaux. Cf. Dow Ceuien, Histoire générale des auteurs sacrés et ecclésiastiques, Paris, Vivès, 1858-1869, gr. in-8°, 16 vol., tom. XIV, p. 801; et Micxe, Patrolog. lat., tom. CCIV, col. 251.