‹ Les manuscrits à peintures de la Cité de Dieu de Saint-AugustinChapitre 204 sur 354 · ÉTAT DES M · texte numérisé non relu

ÉTAT DES M

NUSCRITS

Les manuscrits à peintures de la Cite de Dieu que nous avons trouvés dispersés dans les bibliothèques de l’Europe sont au nombre de 61, dont 2 avec un texte incomplet et 23 réduits à un volume’. Nous avons pu identifier un grand nombre des exemplaires complets, soit en reconstituant leur histoire par les indications qu'ils renferment, soit en nous reportant aux mentions inscrites dans les comptes qui sont arrivés jusqu’à nous. Les inventaires du xv° siècle, et spécialement les grands catalogues des librairies du roi Charles VI, du duc de Berry et des ducs de Bourgogne signalent plusieurs exemplaires de la Cité de Dieu en mentionnant les premiers mots du second et du dernier folio. Nous en avons reconnu quelques-uns; d’autres, ayant perdu leurs premiers feuillets, n’ont pu être classés; un certain nombre semblent avoir été détruits ou sont

1. G. Larenesrre, L'Exposition des Primitifs Francais, Paris, 1904, p. 13. 2. Cf, la colonne 6 de notre tableau synoptique.

égarés. Peut-être notre présent relevé aura-t-il pour résultat de les faire sortir de leur retraite à la grande satisfaction des bibliographes?

Quant aux ouvrages incomplets, nous avons bien essayé de reconstituer avec ces tomes dépareillés des exemplaires originaux complets, mais ce résultat s’est borné à peu de chose : le Ms. 11 du musée Meermanno-Westreenianum, à La Haye, et celui de la bibliothèque de Nantes constituent bien l’exemplaire complet qui a appartenu à Philippe de Comines et nous croyons que le Ms. de la bibliothèque d'Angers pourrait bien être le frère de celui qui est conservé dans la collection de M. Henry Yates Thompson, à Londres, de même que le Ms. 755 du Museum Meermanno-Westreenianum donne l'impression qu'il est la suite du Ms. fr. 6272 de la Bibl. Nat.'.

Certains manuscrits ont été dépouillés à différentes époques de leurs miniatures (Amiens, Nantes, Mäcon, Édimbourg, etc.), et leur texte a disparu ou bien, recueilli dans une bibliothèque, montre encore le vide béant de ses peintures. Ce n’est pas seulement par les soustractions des malfaiteurs, le vandalisme des révolutions et les désastres de l’incendie que nos plus beaux manuscrits ont été mutilés et même anéantis. Souvent ils ont servi de jouets à des enfants et ont subi le sort des poupées et des soldats de carton. Nous en voyons un exemple dans l’admirable tableau de Quentin Matsys, La Légende de sainte Anne, la perle du Musée royal de Bruxelles. En bas du panneau central, un enfant de deux ou trois ans, assis par terre, déchire avec gravité les pages d’un manuscrit qu'on a laissé entre ses mains, sans doute pour le faire tenir tranquille. On aperçoit une miniature (David implorant le Seigneur) qui va subir le même sort. Deux autres enfants, sur les genoux de leur mère, tournent les pages d’un livre d'Heures et semblent plus raisonnables. Il est permis de se demander si le peintre, en multipliant ces détails, n’a pas pensé avec tristesse à la fragilité de ses œuvres.

L'abbé Le Beuf, dans une Lettre au Mercure de France de 1725, raconte qu’un tailleur pendant vingt-deux ans recut d’un archiviste des cahiers de manuscrits, grand in-folio, qui lui servaient à prendre mesure sur ses clients. C'était des ouvrages de saint Augustin à ce qu’il croyait par quelques débris qu'on lui montra. M. Bégin dit aussi dans les Mémoires de l'Académie de Metz, 24° année, qu'après la Révolution on découpait les miniatures des manuscrits saisis par les districts et qu’on les vendait deux ou trois sous pour récompenser les enfants. Il ajoute qu'il en avait reçu quelques-unes”. Il en fut de même pour les manuscrits de Cluny. On se rappelle aussi les détails que donne M. de Laborde sur les gargousses d'artillerie confectionnées pendant la Révolution avec le parchemin de nos manuscrits*.

Ces feuillets détachés n’ont pas toujours été détruits; ils nous ont été parfois conservés et se retrouvent dans les cartons des bibliothèques ou des collections particulières. Nous avons fouillé les recueils du British Museum et les vingt cartons de l'Art Library du Victoria and Albert Museum, ainsi que les défets du Musée du Louvre, mais nous n’avons trouvé la plupart du temps que des pages de livres liturgiques. À Berlin, au Neues Museum, nous avons été plus heureux et nous avons rencontré deux feuillets que nous avons pu identifier. Ils contiennent deux miniatures

. La colonne 6 de notre tableau synoptique fait ressortir la condition de nos manuscrits, incomplets ou dépa-

reillé 2. Magasin Pittoresque, tom. XXVII, 1859, p. 407. 3. Coure pe Lasonne, Repue de Paris, 1° fév. 1854, tom. XX, p. 427 et La Renaissance des arts à la cour de France, Paris, Potier, 1855, 2 vol. in-8°, pp. 728-746.

des Livres IV et V d'une Cité de Dieu, aujourd'hui perdue. Enfin, les catalogues des libraires réservent quelquefois des surprises. C’est ainsi que M. Henri Leclerc, libraire à Paris, nous a permis de prendre la reproduction de quatre feuillets à peinture, détachés du même ouvrage, qui ont passé entre ses mains.

Les recherches qui ont pour but de retrouver ces peintures égarées sont difficiles et délicates. Saint Augustin, en effet, en écrivant son traité, et Raoul de Praelles, en le commentant, ont abordé, comme nous l'avons vu, tous les sujets de l’histoire sacrée et profane. Les peintres ont dû suivre leurs textes et ont représenté des batailles, des assemblées, des Créations, des Nativités, des Résurrections, etc., etc., qui, examinées isolément, sont susceptibles d’avoir fait partie d'ouvrages très différents, Chroniques ou Livres d'Heures. I] faut avoir vu beaucoup de Mss. de la Cité de Dieu pour pouvoir reconnaitre quels sont les sujets de prédilection des enlumineurs de ce traité et quelle forme ils ont donnée à leur représentation. C’est pourquoi les questions que l’on pose dans ce but restent-elles souvent sans réponse. Ajoutons à ces difficultés la crainte des propriétaires de se voir réclamer des feuillets volés, qu'ils ont acquis de bonne foi.

Il nous a paru aussi digne d’attention de rechercher si des manifestations artistiques, autres que les livres, n'avaient pas été inspirées par les peintures de nos manuscrits de la Cité de Dieu. Ce n’aurait pas été la première fois que des artistes eussent emprunté leurs thèmes à des miniatures. Nous savons, en effet, qu'en 1353 Jean Coste avait exécuté des peintures décoratives au château de Vaudreuil, près Louviers, et qu'il en avait pris le modèle dans un manuscrit de la Vie de Jules César; que Jean de Bandol ou de Bruges, vers 1380, avait dessiné, d’après un manuscrit conservé à Cambrai, des scènes de l’Apocalypse que Nicolas Bataille avait traduites dans des tapisseries exposées maintenant dans la cathédrale d'Angers, et enfin que les émailleurs de Limoges, au xvr' siècle, se sont inspirés des éditions de Virgile’, pour représenter dans leurs œuvres les aventures d'Enée et les malheurs de Didon. Nous pensions donc qu'il pourrait se trouver des tapisseries, des vitraux, des ivoires et des faïences copiés sur des miniatures de nos manuscrits. Nous devons avouer qu’en dehors des bois de l'édition de la Cité de Dieu, d'Abbeville, de 1486, dont nous avons découvert les origines, nos recherches ont été vaines et que les collectionneurs et conservateurs éminents, auxquels nous nous sommes adress

é, n'ont pu nous renseigner à cet endroit. Peut-être la publication de nos planches permettra-t-elle quelque identification à ce sujet?

Quelques-uns de nos exemplaires sont depuis longtemps formés de deux tomes dépareillés, se faisant suite. Ils ont même été quelquefois cassés par leurs propriétaires et reliés à nouveau d’une facon uniforme. Par exemple : les Mss. 11 et 755 du musée Meermanno-Westreenianum, les Mss. 322 et 323 du musée Condé à Chantilly et les deux tomes du Ms. de la seconde vente Hamilton.

D’autres ont subi, en changeant de mains, des altérations dans leurs marques de possession. On sait qu'à cette époque les armoiries peintes et les devises inscrites dans des banderoles constituaient de véritables ex-libris. On se faisait même peindre en effigie soit seul, soit avec sa femme, et on tirait vanité de ces emblèmes qui mettaient en relief les personnages pour lesquels avaient été exécutés les manuscrits. Mais on n’hésitait pas à modifier les marques de possession et à défigurer les portraits des ouvrages dont on faisait l’acquisition après coup. Nous verrons, par exemple, que Malet de

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