‹ Les manuscrits à peintures de la Cité de Dieu de Saint-AugustinChapitre 206 sur 354 · TILLES · texte numérisé non relu

TILLES

En examinant les manuscrits illustrés de la Cité de Dieu, on s'aperçoit que les artistes appelés à les décorer ne se sont pas tous mis en frais d'imagination. La plupart d'entre eux se sont inspirés d’un exemplaire antérieur et même l'ont entièrement copié, en s’emparant des mêmes sujets et en les traitant quelquefois dans une composition identique. La contrefaçon était pratiquée sans scrupule et le désir de satisfaire le client était le but principal”?

La vérité de cette observation est facile à prouver. Quand il s'agissait d'une œuvre religieuse, les clichés étaient si connus et les canons étaient si bien arrêtés d'avance par les soins de l'Église qui veillait à l'intégrité de son enseignement, que l'artiste n'avait qu'à consulter ses recueils de motifs et de thèmes pour trouver l’esquisse de sa miniature dont il ne pouvait guère s’écarter que dans les accessoires”. Mais, quand il

1. Nous connaissons d’autres faits de ce genre. Philippe le Bon, duc de Bourgogne, accordai

à Jean de Pestinien, « son varlet de chambre et enlumineur de monseigneur, la somme de zxxij sols pour avoir osté les armes du roy d'Angleterre qui estoient au livre de mondit seigneur et que l’on appelle le Livre du trésor, y avoir mis en ce lieu les armes de mondit seigneur et Madame la duchesse et y avoir figuré les personnaiges de mesdit seigneur et dame au lieu de celles du roy et de Madame de Hollande. » (Cowre ne Lasonne, Les Ducs de Bourgogne, Paris, Plon, 1849-1853 vol. in-8°, Preuves, tom. I, p. 381, n° 1351, et Pivcmanr, Archives des Arts, Sciences et Lettres, Gand, Hebbelynck et Vanderhaeyen, 1860-1881, 3 vol., in-8°, tom. III, p. 99.)

2. « On imitait en art comme en littérature. » Cf. Mancez Poëre, Les Primitifs Parisiens, p. 17, et Hexny Marin, Les Miniaturistes Français, pp.

53, 136 et 137. Ce dernier auteur, dans son excellent ouvrage, démontre clairement l'existence de ces éditions de miniatures avec tirages successifs et préconise l'établissement de tableaux analogiques, tels que nous les avons dre

s, pour faire ressortir que les artistes se sont copiés les uns les autres autant Par paresse que pour suivre la mode de leur temps et flatter les goûts de leurs clients.

3. Citons par exemple le Ms. franc. 400 de la Bibl. Nat. C'est une sorte d'album où les personnages les plus en vue des Écritures saintes sont représen. ec leurs attributs habituels.

entreprenait la confection d’un livre profane, histoire, roman, scène de chevalerie, etc., son imagination pouvait se donner libre cours.

Or, nous savons combien le texte de saint Augustin et les Explications de Raoul de Praelles sont riches en anecdotes qui constituent autant de thèmes plastiques de nature à solliciter l'attention de l’illustrateur. L'artiste n'avait donc que l'embarras du choix et celui du manuscrit de Philippe de Comines, qui est, il est vrai, une exception, y a trouvé matière à près de sept cents vignettes. Dans les autres manuscrits qui présentent en général un tableau par livre, c’est-à-dire 22, le peintre a du faire une sélection et il est évident que, s’il s’est rencontré, sans aucune divergence, avec un de ses confrères pour préférer telle ou telle scène dans vingt-deux peintures consécurives et dans le MÈME ORDRE, c'est qu’il a eu un modèle sous ses yeux. On n'arrive pas par le hasard à une telle conformité. Certes, les sujets sont traités avec des variantes dans le détail, mais ce sont les mêmes pour chaque livre.

Il est probable qu'un amateur, visitant la collection d’un de ses collègues en bibliophilie, marquait son désir de posséder un exemplaire semblable à celui qui lui était montré et demandait l'autorisation de le faire copier. Ou bien le chef d’atelier de Iuimême, pour se faciliter la tâche, allait se documenter dans une « librairie » où il savait devoir trouver un modèle. N’en est-il pas toujours de même et, de nos jours, un artiste à qui nous demandons un travail, ne va-t-il pas, dans un de nos grands dépôts, s'inspirer de documents qui ont trait au projet dont il est saisi ?

Mais si ce travail de copie avait été de règle, il n'y aurait jamais eu qu'un manuscrit original. Or, nous constatons que nos exemplaires peuvent se classer en cinq ou six groupes parfaitement indépendants les uns des autres. Il faut donc supposer qu'il y a eu, à différentes époques, des directeurs de travaux qui ont marqué leur originalité dans la manière d'interpréter l'illustration de l'ouvrage et qui ont tracé au peintre le plan qu'il devait suivre. Quelquefois ces indications provenaient du chef d'atelier qui les faisait exécuter par l’ouvrier ou compagnon travaillant sous ses ordres.

Il faut avoir vu un de ces contrats entre client et artiste pour se rendre compte de

la précision que l’on apportait dans ce genre de commande et à quel point on entrait dans les détails les plus infimes de l'œuvre à fournir. Nous pourrions en citer quelques exemples qui ont déjà été relevés.

En 1448, Catherine de Saint-Genoix, abbesse du monastère de Flines (la plus belle abbaye de femmes de l’ordre de Citeaux dans les Pays-Bas) s’entendit avec Ricquart, sculpteur de Valenciennes, pour l'établissement d’un retable à 8 compartiments destiné à l’église du couvent".

A Avignon, en 1447, un prêtre, nommé Jean de Montagnac, chargea Enguerrand Charonton, natif de Laon, de peindre un retable, représentant le Couronnement de la Vierge pour l’autel de la Sainte-Cité, dans l’église des Chartreux de Villeneuve. M. l'abbé Requin a publié le texte de cette commande qui prévoyait la forme et la couleur de chaque partie du tableau”.

Dans un manuscrit, le codex franc. 163, V’ices et V'ertus, de la Bibliothèque de la ville de Genève, on trouve au fol. 47 v° un de ces programmes écrit en rouge en tête de

1. Le texte du contrat extrêmement détaillé, qui existe aux Archives du département du Nord, a été publié in-extenso

par M. A. Pinchart, dans Archives des Arts, Sciences et Lettres, tom. I, pp. 43-47. 2. Documents inédits sur les peintres d'Avignon, dans Réunion des sociêtés des Beaux-Arts, Paris, Plon, 1889, p. 177,

pièce n° 8.

la miniature et destiné probablement à montrer comment l'artiste s’était acquitté de sa tâche. Nous le mentionnons, car il est inédit, croyons-nous.

« Cy doibt estre Prudence paincte, Atrempance (Tempérance), Force et Justice. « Prudence doibt estre dame qui se siet en une chiere (chaise) qui tient ung livre « ouvuert et list a ses disciples qui sient a ses piedz. Atrempance doibt estre paincte « de costé en la part senestre et doibvent estre deux dames seantes a une table mise « de viandes et l’une des dames parle a l’autre par contenance de mains et desoubz « la table a ung povre agenoulz qui prant ung hanap au pie et boyt. Force doibt estre « paincte desoubz a dextre une demoiselle en estant vestue d’ung manteau et tient entre « ses deux mains ung lyon en ung compas rond en forme de plateau. Justice doibt estre « apres a senestre en seant en une chiere et tient en une main une espee et en l’autre « main une balance en semblance de peser. » La miniature, assez médiocre du reste, date des environs de 1460 et révèle le style flamand.

Parmi ces directeurs de travaux, nous en connaissons un d’une façon certaine; c’est Robert Gaguin, ministre général des Trinitaires, qui s'était chargé pour Charles de Gaucourt de lui faire établir un exemplaire de la Cité de Dieu, d’après la connaissance approfondie qu'il avait de l'ouvrage de saint Augustin et des textes sacrés. Il écrivait en 1473 au chambellan du Roi qu'il avait confié ce travail à un excellent peintre, maitre Francois, en lui donnant les indications nécessaires : « Liniamenta picturarum « et imaginum rationes quas libris de Civitate Dei prepingendas jussisti.….. »'. Aussi les miniatures du Ms. franc. 18-19 de la Bibliothèque Nationale, sorties des mains de maître François, sont-elles interprétées d’une façon toute particulière et ne ressemblent-elles pas à leurs devancières. Ajoutons qu'elles ont servi de modèles pour plusieurs manuscrits postérieurs.

Il est à supposer que le manuscrit original offert au roi Charles V (Mss. franc. 22912-22913 de la Bibl. Nat.) a été illustré sur les conseils de Raoul de Praelles qui avait toutes les raisons de veiller sur la décoration d’un livre qui, commandé par le Roi, était le fruit d’un long labeur et où il était représenté en effigie dans la scène de présentation®.

Il ne serait pas improbable non plus que certains exemplaires des environs de 1400 n'aient eu pour prototype un des livres exécutés pour le duc de Berry sur son commandement ou sur les indications d’un érudit de son entourage. D’autres manuscrits se refusent à tout groupement; chez eux, aucune trace de direction originale et, partant, une entente assez médiocre de l'illustration. L'artiste, laissé à lui-même, et sans initiative, a rempli ses pages de ces thèmes généraux dont il avait vraisemblablement, pour ses travaux Courants, des cartons tout préparés : Création, Nativité, Philosophie, Théologie, Tournois, etc., etc.

Pour permettre au lecteur de nous suivre dans cette démonstration, nous avons dressé des tableaux par famille, dans lesquels apparait clairement par rangées horizontales le travail de copie dont ont été l’objet des exemplaires exécutés successivement sur un manuscrit-type. (Voy. p. 193.)

Nous avons pu ainsi distinguer cinq familles distinctes et indépendantes, dont les concordances sont faciles à suivre’. Quant au manuscrit-type que nous avons institué

Page 1