ANONYMAT DES ARTISTES
Il a été de tout temps reconnu que les artistes, qui prenaient part à l'exécution d’un manuscrit, l’enlumineur ou miniaturiste pour les bordures, lettres ornées, armes, etc., et le peintre ou istorieur, pour les tableaux à pleine page ou les vignettes placées dans les colonnes, ne se sont pour ainsi dire jamais fait connaître. Cette assertion est surtout vraie en ce qui concerne les œuvres françaises.
Si les copistes ou scribes ont assez souvent signé leurs œuvres, c'est qu'ils appartenaient au clergé ou qu’ils étaient autorisés par les libraires; mais les peintres, relégués dans la condition des plus humbles artisans, se voyaient interdit d’ajouter le moindre mot aux livres qu'ils étaient chargés de décorer'. Jamais il n’y eut d'artistes plus modestes que nos vieux enlumineurs*. Dans un livre d’Heures conservé à la Bibliothèque de l’Arsenal, le peintre Jean de Montlucon, de la fin du xv° siècle, s’est fait connaitre : Johannes de Montelucio me pinxit, et M. Henry Martin, en parlant de
1. M. Léoroun Deusce, Le Cabinet des Manuscrits, tom. I, pp. 12-13 et Cowre Durweu, Gasette des Beaux-Arts, juillet 1891, p. 61.
2. M. Émire Mare, Gazette des Beaux-Arts, juillet 1904, p. 41.
ce cas isolé, ajoute : « La signature d’un enlumineur sur la miniature même est un fait « presque unique en France au temps de Jean de Montluçon’. »
Cet anonymat des artistes a quelque chose d'irritant pour celui qui étudie l’ornementation de nos manuscrits. En effet, quand on réfléchit aux quelques centaines de noms d'artistes que l’on a pu relever dans les comptes, les inventaires, les traités d'art et les correspondances particulières et qu'on compulse les milliers de manuscrits à peintures conservés dans les Bibliothèques de l'Europe, on se désespère de ne pouvoir étiqueter ces œuvres du nom de leurs auteurs et on voudrait classer toutes les peintures d’un même peintre éparses dans différents ouvrages. Mais quelle difficulté d’accoupler noms et œuvres et d'établir des paternités légitimes !*.
Aucune indication précise ne nous permet de distinguer parmi tous ces noms offerts à notre curiosité quels sont ceux de grands peintres ou ceux de simples « varlets d'ateliers ». On peut tirer quelque profit de la connaissance du montant de leurs salaires, mais sait-on si ce paiement est un solde ou un à-compte et s’il est établi en raison de la valeur du travail ou du temps employé à l’exécuter??.
Faute d’un Vasari ou d’un Carel van Mander, nous sommes en France sur un pied de grande infériorité vis-à-vis des Italiens et des Flamands. Aussi sommes-nous obligés de nous en tenir aux analogies de style‘ pour mettre un peu de lumière dans ce chaos et l’on sait combien cette méthode est périlleuse.
On a essayé, il est vrai, de détruire la légende de l'anonymat des miniaturistes et on a fait très judicieusement le relevé des enlumineurs qui avaient signé leurs œuvres*. On a prétendu aussi, ce qui est fort possible, que les artistes avaient affecté à leurs peintures un insigne, fleur, oiseau, particularité quelconque, semblant se confondre avec l’ornementation générale et on a assuré qu'il y avait toute une étude à faire de ces marques qui devancaient celles que les premiers imprimeurs placèrent dans leurs éditions®. Mais jusqu'à présent on est arrivé à un chiffre si modeste, par rapport aux manuscrits illustrés, qu'on peut dire que ces exceptions confirment la règle.
De plus, ces signatures sont sujettes à interprétation. D'abord, elles ne concernent quelquefois qu’une miniature du volume, comme celle de Jean de Bruges sur ce frontispice de la Bible historiale, conservée au Museum Meermanno-Westreenianum, que Jean de Vandetar offrit au roi Charles V en 1372’. Il est évident que les autres peintures du volume sont d’une tout autre main. D'autre part, on reste quelquefois indécis sur la valeur de l’expression dont s’est servi l'artiste. Opus, fecit, etc., sont des termes qui peuvent aussi bien s’appliquer au copiste qu'au miniaturiste et même, placés dans la bordure, comme nous le verrons dans un manuscrit de Rome, ils désignent