‹ Les manuscrits à peintures de la Cité de Dieu de Saint-AugustinChapitre 218 sur 354 · Voir la description N · texte numérisé non relu

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L’amateur exprimait son désir de posséder la copie d’un ouvrage de prédilection et s’adressait souvent à un clerc érudit qui transmettait au peintre la commande avec toutes les indications détaillées sur le degré d’ornementation qui devait enrichir le volume (Ex. Robert Gaguin et Charles de Gaucourt pour notre Ms. 18-19 de la Bibl. Nat.). Quelquefois aussi le client se mettait en rapport avec un véritable entrepreneur, rompu à ces sortes de travaux, mais non artiste lui-même, qui de son côté se mettait en quête d'un atelier et faisait exécuter le travail, peut-être à forfait. (Ex. Jacques Raponde et Jean sans Peur pour une Bible, en latin eten francais’). Peut-être de grands bibliophiles, aussi compétents que le duc de Berry, s’adressaient-ils personnellement à leurs peintres attitrés et leur dictaient-ils leur pensée en les surveillant? En tout cas, les contrats étaient rédigés avec un soin qui prévoyait les moindres détails.

D'autre part, le peintre qui recevait le manuscrit déjà copié, ou qui se chargeait de faire faire ce premier travail, recevait des commandes trop diverses ou était trop surchargé de besogne pour accomplir seul sa tâche. Il formait donc un atelier de plusieurs compagnons, apprentis et « varlets », à qui il distribuait le travail dont il assurait l'unité par sa haute direction. C’est pourquoi la plupart des manuscrits copieusement illustrés révèlent les traces de plusieurs mains. Il est rare d’en trouver dont le travail soit dû à un seul artiste.

On commençait par choisir le parchemin, qu'on achetait à la foire ou chez les marchands du Pont-Neuf. Les feuilles, qui étaient variables selon la qualité et la grandeur, étaient distribuées par cahiers de 8, 10 et 12 feuillets. On numérotait ces cahiers en leur affectant une lettre et dans chaque cahier successif un chiffre pour chaque feuille : A 1, 2, 3; B 1, 2, 3, etc.

On traçait ensuite la justification soit à l'encre noire ou rouge, soit au crayon, soit simplement au stylet. Puis venait le réglage, qui était plus ou moins espacé selon le genre d'écriture qui devait s'appuyer sur les lignes et qui dépendait aussi du format, les petits livres devant être à longues lignes et les grands in-folio à deux colonnes. Ces lignes, tracées comme les limites de la justification, étaient en nombre égal sur tous les feuillets; on arrivait facilement à ce résultat en le réglant de façon qu'elles correspondissent au recto et au verso, ce qui avait l'avantage de donner de la transparence au manuscrit dans les interlignes.

Le scribe, procédant alors à la calligraphie, grossait, c’est-à-dire écrivait son texte par cahiers, en ayant soin de mettre à la fin de chacun d'eux les premiers mots du suivant, de telle sorte que ces réclames, nos signatures actuelles, présidassent à la réunion finale de tous les cahiers terminés. Il ne copiait que ce qui devait paraître à l'encre noire et ménageait, sur indication du directeur des travaux, l'emplacement des grandes miniatures, des vignettes, des lettres initiales, des rubriques, des bouts de lignes et des titres courants. Ces agencements variaient avec la richesse et l'importance que devait avoir l’exemplaire. Il avait soin de tracer à l'encre, par une petite lettre cursive et d’une facon légère et facile à effacer après coup, les lettres et chiffres ainsi réservés. L'emplacement des bouts de lignes était indiqué par un double trait en biais. Enfin il collationnait sa copie avec le texte original et, par des renvois en marge, inscrivait les mots omis et les rectifications. Quant aux répétitions, il se contentait de les barrer. C’est là que finissait la tâche du copiste. Cependant, il pouvait étre rappelé

1. BervanD Pnosr, Archives historiques, tom. II, pp. 343-344, note.

pour tracer les légendes dans les phylactères, les banderoles ou les rouleaux ménagés par le peintre; elles sont, en effet, assez souvent écrites par la même main que celle qui avait copié le texte de l'ouvrage.

En ce qui concerne les parties laissées en blanc, le directeur des travaux, afin d'éviter les erreurs d'illustrations, écrivait en marge, en petits caractères cursifs, le libellé de la fin des chapitres et des livres et le sujet des miniatures. Par exemple dans la Bible de Raoul de Praelles : fol. 154, « Cy fine Baruch et commence Ezechiel. »; fol. 194 v°, « Cy fine Ezechiel et commence Daniel. Prologue du translateur. »; fol. 199, « Soit cy fait lystoire comment le Roi [Nabuchodonosor| fist mettre hors de la fournaise les trois enfans et lange qui estoit avec eulx. » De même dans le Ms. 15411. fol. 39 v°, « Des villes choses tant de parolles que de fait dont la mere de leurs dieux est honoree de ceulx qui luy faisoyent sacreffices. »

L'exemplaire passait alors entre les mains de l’enlumineur, qui dessinait et coloriait les grandes et les petites initiales, les majuscules, les bouts de lignes, les têtes de chapitre, les titres courants, les tables et les explicit, quelquefois les cadres, les devises et les armes, enfin tout ce qui n'était pas à l'encre noire. Il entreprenait ensuite les riches et belles bordures, respectant les blancs ménagés pour les Aystoires, les petits sujets, les phylactères et les portraits en médaillon, si elles devaient en comporter.

C'est alors qu'intervenait l’Aistorieur', le chef d'atelier, le peintre de talent, le maitre enfin, qui dessinait en marge d’un crayon léger et quelquefois génial, le sujet qu'il destinait à chaque espace blanc et qu'un élève était chargé de mettre au net et de colorier. La distribution de ce travail avait lieu, semble-t-il, entre les apprentis et les « varlets » en raison de leurs aptitudes respectives pour les portraits, le groupement des personnages, la mélée des batailles, la vue d’une ville ou les détails du paysage. Le maître se réservait les sujets les plus importants. C’est cette collaboration qui explique qu'une bonne composition pouvait s’allier à une médiocre exécution. On poncait ensuite le croquis et quelquefois cette opération amincissait singulièrement le parchemin. C’est M. Henry Martin qui le premier a découvert ces petites esquisses; il en a relevé un certain nombre qui sont caractéristiques et ne laissent pas de doute sur la réalité de ce procédé”. Quand la miniature était à pleine page et de grande composition, il était impossible de faire en marge un croquis visible et, dans ce cas, il est probable que le maître dessinait un patron sur une feuille de vélin séparée. L'élève collait ce papillon sur le bord de la marge et avait ainsi son modèle sous les yeux.

Le Ms. 20065 laisse voir toute cette succession de travaux. Dans beaucoup de feuillets le travail du copiste est terminé et celui de l’enlumineur n’est pas commencé. Dans quelques espaces réservés pour les vignettes, le réglage n’est pas effacé, ce qui ferait penser que c'était le peintre qui prenait ce soin.

Nous ne parlerons pas ici des recettes singulières sur la fabrication des couleurs que nous ont transmises quelques écrivains tels que le moine Théophile et Jean Lebègue”. Signalons seulement le Ms. A. XI. 4 de la Bibliothèque du Monastère de

1. La question n’est pas tranchée de savoir si parfois l'enlumineur et l'historieur n'étaient pas représentés par le même artiste. Il semble que plus un atelier était achalandé, plus le travail était divisé.

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