VOIR PLANCHE I
Description générale. — Un vol. in-fol., vélin. Dimension des ff. : H. o",350 X 0",250. Justification 0°,282 X 0",190. 2 colonnes avec 0",012 d'intervalle; 45 lignes.
Il contient l'extrait des Xetractationes, les vingt-deux livres du traité, la sentence du Timée de Platon, que saint Augustin a insérée dans le Liv. XIII et la Conjecture de Bède.
Patrum Venit Argentum Patriae Victor Aurum Profectus Vitalis Aufert Regnum Vicit A vobis Romanorum Vivos Fame Ruit Urbs Ferro Urbis Frigore Il comprend 226 ff.
Collation. — Cahiers de 8 ff., avec signatures. Reliure. — Enchaïinée, en maroquin rouge à dessins frappés à froid. Traces de
coins, de fermoirs, de médaillons et de lanières, tels qu'on les rencontre dans les reliures des Médicis. Deux fermoirs ont subsisté; ils sont en laiton et portent les armes de cette célèbre famille.
Écriture’. — De la fin du xr siècle, en carolines minuscules. Elle semble avoir été tracée par plusieurs scribes travaillant en Suisse ou dans la Haute Italie. Titre courant. À la fin du dernier fol. 226, on trouve cette mention de possession : Liber Petri de Medicis. Cos. fil.
nitiales. — Au commencement des Liv. II-XIII, grandes lettres en couleurs, sans or, avec la suite du mot en lettres rouges, violettes, vertes et bleues. Celles des Liv. I et XIV-XXII sont formées d’entrelacs avec grotesques et fonds de diverses couleurs; quelques-unes sont historiées :
LIVRE I. — Deux personnages, aux jambes écartées et aux gestes violents, dont l'un tient un poisson et un oiseau. Le vert et le rouge dominent.
LIVRE XIV. — Un philosophe assis et compulsant un manuscrit placé sur un pupitre à sa gauche. Il est dessiné en larges traits rouges, verts et bleus sur fond jaune.
1. La première page du traité a été reproduite avec l'initiale du Liv. I dans : The Palaeographical Society. Part. VI, London, 1908, plate 139.
[c. 1120] MANUSCRITS A PEINTURES.
LIVRE XV. — Une divinité païenne assise et tenant un sceptre de la main droite. Le fond est lie de vin.
LIVRE XVIII. — Une personne tenant une lance horizontalement. Même fond lie de vin.
Dans les trois derniers livres, on remarque un personnage couronné, sur fond vert, un philosophe tenant un manuscrit sur fond rouge et des animaux fantastiques.
Provenance. — Nous ne pouvons préciser les origines de ce volume. Il a dû être copié par plusieurs scribes locaux dans un couvent de la Suisse ou de la Haute Italie. Acquis au xv° siècle par Pierre de Médicis, il reçut la reliure actuelle et ne sortit plus
de cette illustre famille.
Miniatures. — L'intérêt de ce manuscrit se trouve dans la décoration des quatre premiers feuillets qui renferment de curieuses peintures :
Fol. 1 v—H. 0",253><0",205. — Dans un compartiment à fond vert et à dessins rouge et bleu päle, supporté par deux piliers massifs et terminé en haut par des arcs de cercle rouges, sont renfermés trois registres : a) Deux anges ailés pèsent une âme que trois démons cherchent à leur enlever; b) Deux guerriers enfoncent leurs glaives dans la poitrine de leur ennemi, peut-être des Goths et des Romains. A droite un cheval verdâtre, aux sabots jaunes, porte un homme en travers; c) Un homme tient le soc d’une charrue que traînent deux bœufs attelés l'un devant l'autre. Un jeune homme les touche de son aiguillon pendant que des oiseaux voltigent au-dessus d'eux. Tonalité rouge et vert clair.
Fol. 2 v° —H. 0",330 << 0",245.— Au sommet d’un appareil architectonique byzantin en forme de toit, le Christ au nimbe crucifère bénit dans un ciel bleu. De chaque côté, trois anges tiennent des instruments de musique. Au-dessous, les douze apôtres sont rangés à droite et à gauche par groupes de six. Ils tiennent des palmes vertes et des missels rouges. Plus bas, dans des sortes de niches ou de coupoles, on aperçoit des Prophètes, des Rois, des Martyrs et des Saints, Tout cet
ensemble est multicolore, mais dans des tons très clairs,
Fol. 3 v°—H.0",267%<0",235. —(Voir Planche I). Dans un arc central, au fond lie de vin, parsemé de ronds rouges et jaunes, reposant sur deux chapiteaux byzantins, saint Augustin, dont les cheveux bouclés se détachent sur un grand nimbe jaune, est assis sur un trône et, tenant un manuscrit ouvert d’une main, fait de l’autre le geste de la démonstration. De chaque côté de sa tête est placée une rosace à volutes vertes et rouges. Il est vêtu d’une robe et d’un manteau dont les plis sont fortement accusés. A droite et à gauche, audessous, dans des niches plus petites à fond vert, neuf clercs, tenant des manuscrits, écoutent la parole du saint Docteur en tournant un peu gauchement leurs têtes vers lui. Leurs expressions sont étonnées et leurs corps élancés.
Fol. 4. — 0",305 >< 0",190. — Dans un encadrement à médaillons, terminé par deux clochers, le peintre a renfermé deux registres dont le supérieur s’arrondit en arc avec au-dessus trois tours, deux quadrangulaires et une octogonale. Dans les deux registres, six ou sept docteurs et philosophes tiennent des manuscrits et font les gestes de discussion théologique.
Toute cette représentation, par sa composition et par ses encadrements et aussi
par le style de ses personnages, indique que nous sommes en face d’une œuvre de l'école anglaise dans laquelle se sont introduits quelques éléments étrangers. Il nous paraît donc probable que les peintures de ce manuscrit ont été exécutées par un moine anglais travaillant sur le continent. Les visages, traités au pinceau d’une facon assez épaisse, ont des expressions d’étonnement. Les cheveux bouclés, les doigts longs et les barbes en pointe témoignent d’une certaine recherche de beauté. Les têtes sont contournées d’une façon assez gauche; les corps élancés ont des attitudes sinon violentes, du moins très vives. Les robes et les manteaux sont collés sur les corps et les plis en épousent les formes par des traits circulaires, destinés à marquer les épaules, les hanches, les poitrines et surtout les genoux. C’est une technique spéciale pour accuser les rotondités et les saillies. Cette caractéristique est particulièrement remarquable dans la miniature du fol. 3 v°.
1. Les miniatures des ff. 1 v° et 2 v° ont été reproduites en phototypie dans la Palaeographical Society, plates 138* et 138.
N° 2. PFORTA', BIBLIOTHEK DER KGL. LANDES-SCHULE, MS. LAT. A. 10. oc. 11 Sanori Aueusrini, DE Civirare Det.
VOIR PLANCHES IT et III.
Ce beau spécimen de l’art saxon au Moyen Age, écrit par le moine Erkenbert, a déjà attiré l'attention des érudits et des historiens d’art. Il a fait l’objet de mémoires de Fr. G. Freytag* au xvrn* siècle et, dernièrement, M. le D' Haseloff lui a consacré une page pleine d'intérêt, avec reproduction des miniatures, dans une publication relative aux chefs-d’œuvre artistiques de la Saxe et de la Thuringe*.
Enfin, tout récemment, M. le D° Heinrich Bergner en a donné une description détaillée“.
Description générale. — Écrit sur parchemin fort et un peu jauni, il comprend 2 f. blancs, 289 ff. numérotés en chiffres arabes à une époque peu éloignée et 1 fol. blanc. Réglé au crayon, il mesure : H. 0",363 < 0°,236; justification du texte : 0",275 X 0",160. Il est écrit en latin sur deux colonnes séparées par un intervalle de 0",012 et renferme le traité complet de saint Augustin en vingt-deux livres, sans notes ni commentaires. On trouve de 42 à 45 lignes selon les cahiers. Le titre courant est écrit en rouge, en chiffres romains.
Le fol. 2 commence par : « Aspice picta vides » et le 289° et dernier par : « liberati sumus ».
Quelques #. portent : Augustini de Civitate Dei sancte Marie in bosaugia; le dernier, au bas du verso : {ste liber attinet sancte Marie in Buzovve.
Le 1° fol. préliminaire, où est inscrit la cote : 4. 10, est couvert de noms et de phrases sommaires d’une écriture du temps, donnant l'explication des sujets des deux miniatures qui ornent le manuscrit. Par exemple : Æppuleius et Plato philosophi, ou Goleas loricatus, scutatus, hastatus, gigas. Ces lignes, qui sont en partie effacées ou détruites par des piqüres de vers, sont tracées avec une encre, qui paraît rougeñtre aujourd’hui. Elles sont disposées en encadrement de compartiments laissés en blanc de la grandeur de chacune des scènes des peintures. C’est pour ainsi dire le schéma décalqué de ces compartiments. Au verso on trouve, disposée de même, l'explication des sujets de la deuxième miniature, mais plus lisible.
Que faut-il penser de ces deux pages? Devons-nous croire qu'à une époque
1. Pronra ou ScaurerontA est un hameau de la province de Saxe, non loin de Mersebourg, sur la rive droite de la Saale. Là fut fondée, en 1132, diocèse de Naumbourg, une abbaye cistercienne, qui, sécularisée en 1545 par le duc Maurice de Saxe, devint un collège célèbre. Transformé successivement, il subsiste encore comme collège royal de Prusse. Le catalogue de la Bibliothèque est ainsi intitulé : Nachrichten über die Bibliothek der Künigl. Landesschule Pforta, von Dr. P. Büame, Naumburg a. S., H. Sieling, 1883.
2. Dissertatio de codice in membrana exarato, qui Augustini libros de Civitate Dei complectitur, in bibliotheca Portensi; Lipsiae, 1747, in-4°, reproduite plus tard dans l’#pparatus litterarius, ubi libri partim antiqui, partim rarè recensentur collectus a Frider. Gotthilf Freytag, Lipsiae, ex officina Weidmanniana, 1752-1755, 3 vol. in-19°. Dans le 2° volume, à la page 1458, il y a une Appendicula, in qua e Bibliotheca Portensi Augustini de Civitate Dei membrana describitur.
3. Meisterwerke der Kunst aus Sachsen und Thüringen, herausgegeben von Dr. Oscar Dore und Prof. Dr. Gronc Vozs; Baensch junior, Magdeburg, 1903, in-fol.
4. Beschreibende Darstellung der älteren Bau- und Kunst-Denkmäüler des Kreises Naumburg, bearbeitet von Dr. Heixnicx Bercxer, Halle a. d. S., Otto Hendel, 1905, gr. in-8°.
[c. 1180] MANUSCRITS A PEINTURES. 219
indéterminée les moines aient senti le besoin de se rendre compte de la signification des peintures du manuscrit, qui leur échappait, et qu'ils aient chargé l’un d’eux de leur donner dans ces deux tableaux l'explication des miniatures? Dans ce cas, on peut s'étonner qu’un feuillet ait été primitivement ménagé à cet effet. De plus, on se demande pourquoi le scribe aurait laissé à l’état de brouillon la rédaction de ce travail au lieu de le mettre au net et de lui donner une forme plus soignée et plus digne de figurer dans un manuscrit de cette importance.
Nous devons plutôt reconnaître que ces deux pages constituent le brouillon original
P 5 $ du personnage qui avait commandé le travail et le thème qu'il offrait à l'artiste, afin que b se q q ; q celui-ci entrât bien, grâce à ce programme, dans l'esprit du sujet dont on lui confiait , pros ; l'exécution.
Le 2° fol. préliminaire est resté en blanc.
Le 1° fol. numéroté commence avec un grand I, par ces mots du chap. xzir du Liv. II des Retractationes : « Interea Roma Gothorum irruptione » et finit au verso par cette phrase écrite en rouge : « Explicit plogus sûi Aurelii Augustini in libros de Civitate Di ».
Puis viennent vingt-huit vers léonins, dont les derniers seuls donnent un renseignement plein d'intérêt :
« Faveas, o Christe, labori « Respiciasque pia tibi reddita vota, Maria.
« Hec Erkenbertus spe firmus et hac ope certus « Stella Maria maris tibi vovit, que tuearis « Qui tibi tollit ea, fur, raptor hic est anathema, « Et ni reddat ea, dampnetur sorte suprema,
« Et pater Azzo bonus in vota favendo patronus « Dignus mercede requiescat perpete sede. Amen. »
Le fol. 2 comporte au recto vingt vers qui finissent tous par la désinence antur, écrite en rouge : significantur, aedificantur, amplificantur, multiplicantur, etc. Ils n’ont trait qu'aux âges du monde et n’entrent pas dans le détail des miniatures exécutées par l'artiste. On ne saurait rien en tirer pour l'explication de ces dernières, car l’auteur ne donne que des indications générales.
Au verso, le fol. 2 nous offre la première miniature à pleine page. En marge extérieure et supérieure, on lit ces vers, qui, précédés d’une croix, courent sur une seule ligne :
+ Hic sex etatum distinxi municipatum Regia quo celi completur cive fideli.
Nomine paucorum numerum videas reliquorum, Hic Michael, Adam vel Abel, Seth, Enos numerantur,
Noe, Sem, Safeth, Nachor, Thare commemorentur, Post Abraham vel Ysaac, Jacob Moysesque praebantur.
Le recto du fol. 3 est occupé à pleine page par la deuxième miniature.
Au verso, on lit en grandes capitales rouges : IN : NOMINE : SGE + ET + INDIVIDUE : TRI- NITATIS : INCIPIT : LIBER : SÜI + AURELII + AUGUSTINI + YPPONENSIS : EPISCOPI : QUI : INTITULATUR : DECIVITATE : DEI + XXDUO + VOLUMINA + CONTINENS : HIC : ATTINET : SCE : MARIE : DEI + GENITRICI : IN : BVZOVVE.
C’est au fol. 4 que commence le traité de saint Augustin par une grande initiale G (GLorIOSISSIMAM).
220 LA CITÉ DE DIEU. [c. 1180]
Collation. — Cahiers de 8 ff. sans réclame, numérotés au verso; par exemple : III au fol. 23 v°, XXX au fol. 239 v° et XXXVI au fol. 289 v° et dernier. Écriture. — La beauté de l'écriture charme le regard et montre à quel degré de
perfection le moine Erkenbert avait porté l’art du copiste. Elle comporte tous les caractères de l’époque : pas de diphtongues, mais des e : comme dans egrotus et Eneas ; pas d’autres signes que le point; toujours l’s longue et s en abréviation; enfin, certains mots comme ceux-ci : michi, nichil, erumpna, dampnetur, etc. À partir des ff. 5o et 52, elle semble avoir subi quelques modifications. Il n’y a pas de listes de chapitres en tête de tous les livres. Ce n’est qu'à partir du Liv. XI qu'ils se rencontrent et aussi quelquefois des lettres en couleurs.
Initiales. — Placées au commencement des livres, elles sont remarquables dans leur exubérance par leurs arabesques et leurs entrelacs dessinés avec vigueur et représentés dans des tons vifs et variés, en rouge, bleu, vert, au milieu desquelles se joue l'or et quelquefois l'argent. A certaines pages, l'artiste y ajoute des simulacres d'animaux aux allures bizarres. Dans celle du Liv. XII, nous voyons au milieu des entrelacs une tête d'homme, un léopard et un oiseau de proie. La première (G), qui mesure H. 0°,130 <0°,115, est comprise dans un premier encadrement carré bleu à filets rouges et dans un deuxième vert à bordure bleue; roriosissimam est écrit en rouge perpendiculairement, et plus bas, horizontalement : Civirarem Der. Les autres ont en général 0",065 < 0",045, excepté celle du Liv. XI, qui est un peu plus grande, 0",084 X 0",065.
Bordures. — Il n’y a pas de bordures.
Reliure. — Elle est en bois, recouverte de peau de truie, réglée au fer. Sur chaque plat, 5 boutons de laiton et 2 fermoirs de même, dont les courroies en peau ont été arrachées. Dos à nerfs. Dans le premier, écrit à l'encre noire : Augustinus de civitate dei. Sur le plat, en rouge : A. VIII. Au fol. 150, un bouton, formé par un nœud de maroquin rouge, permet d'ouvrir le volume par le milieu. Il en est de même dans un autre manuscrit de la même époque et de la même origine conservé dans la même bibliothèque : le Ms. A. 9 : Hieronymi in XII prophetas minores Explanationes, qu'on pourrait également attribuer au moine Erkenbert.
Provenance. — Le manuscrit a été copié et enluminé à la fin du xrr° siècle au monastère de Bosau' près Zeitz. On raconte qu’au x° siècle, un évêque de Mersebourg, Boso, avait fait construire dans les environs une chapelle, à laquelle il donna son nom. Ce fut l’origine de l’abbaye bénédictine de Bosau. D’après les vers du fol. 1 v’, que nous avons cités plus haut, nous voyons que notre manuscrit a été écrit par un moine nommé Erkenbert. Nous savons aussi, qu'habile en ce genre de travail, il avait été chargé de copier plusieurs traités, principalement de saint Augustin et de saint Jérôme, et qu'il travaillait alors que le Père Azzo dirigeait l’abbaye. Or, nous avons des renseignements sur ce Père abbé, qui est cité plusieurs fois dans les chartes et les chroniques de la région : Ætz0 brzauiensis abbas, dans une charte de l'évêque de Naumbourg de 1168; 4zz0 Puzoviensis abbas, dans une charte du même du 5 mai r 17a; et enfin, 4220 abbas Bosaugiensis, dans une charte de l'Empereur Frédéric I‘ du 9 octobre 1180. D’autres sources nous le font connaître comme occupant ce poste en 1174°.
1. On trouve Bosau, Bosaugia, Bosewgia, Pozowa, Posa. 2. Cf. Wozrr (G. A. B.), Chronik des Klosters Pforta, Leipzig, 1843-46, » vol. in-8°, tom. I, pp. 137, 143 et 162. — Chartar. abbatiae Bosav. bei Schôtigen-Kreyssig, Diplom. et script. hist. germ. med. aev., II, 468. — Berrucmvs (Just.),
[c. 1180o| MANUSCRITS A PEINTURES. 221
Nous sommes donc assurés que le manuscrit a été établi à Bosau entre 1168 et 1180 par un moine nommé Erkenbert. Le seul point qui reste obscur est de savoir si on peut considérer cet artiste à la fois comme un copiste et comme un peintre enlumineur.
Quoi qu’il en soit, la Bibliothèque de Bosau, dont les livres portaient la marque que nous avons relevée plus haut, subit le sort du monastère et fut en partie dispersée lors de la sécularisation de l'abbaye par l'électeur Auguste en 1550-1551. Le dernier abbé, Urbain, mourut en 1553 et les livres furent emportés au château en 1565. Quelquesuns se perdirent, mais la plupart furent à la suite d’un édit de l'électeur Auguste, en date du 30 juin 1573, remis au chapitre de la cathédrale de Naumbourg qui en céda quelques-uns à la Bibliothèque du collège de Pforta. Ce fut le sort de notre manuscrit, qui depuis cette époque est conservé dans ce dépôt avec toute l'attention qu'il mérite.
Miniatures. — Ce qui pour nous offre un grand intérét, ce sont les deux grandes miniatures qui décorent l'ouvrage. L’éclat de ces peintures et la particularité du style qui les anime trahissent les principes qui ont donné le jour aux œuvres de l'école de Hildesheim. Nous savons qu'une primitive école colonaise, chantée par Wolfram d’Eschenbach, rayonnait dans cette ville, ainsi qu'à Bonn, à Brunswick et à Bamberg”.
La première impression est, en effet, celle d’une mosaïque. Sur des plans tout brillants d’or et d'argent se détachent en notes éclatantes, des couleurs peu nombreuses, mais très accusées : le bleu, le rouge, le vert et le brun. L'auteur s’est efforcé de ne donner aucune prépondérance à l’une de ces couleurs, qui cependant ne sont que peu fondues entre elles. Elles sont posées chacune en deux tons, la plus claire pour les parties lumineuses, la plus foncée pour signaler les ombres. C'est ainsi que dans les visages, le fond est rouge incarnat et que les parties ombrées sont obtenues par des touches de brun foncé.
Le dessin est sévère et consciencieux; avant tout il est énergique. Les contours à l’encre noire sont fermes, aussi bien dans les lignes du corps que dans les plis des étoffes. Les poses sont. heureuses et témoignent de la noblesse et de la distinction. Dans les attitudes de force et de combat, l'artiste a bien représenté la tension violente des membres, et il a su donner une impression de mouvement en dessinant les pieds s’appuyant sur le sol par la pointe.
L'or et quelquefois l'argent sont employés pour les fonds. Ce dernier métal paraît souvent noir par oxydation. Quant à l'or, il est posé à plat et l'artiste semble ignorer le secret de le faire gonfler en saillie.
Le paysage à collines est rudimentaire; il est parsemé d’arbrisseaux verts ou bleus et rentre dans la tonalité générale.
Les personnages sont tirés du traité de saint Augustin; cependant, l’auteur a pris quelque liberté et, s'inspirant probablement de la Chronique d’Eusèbe, il a fait apparaître dans ses scènes des figures qui ne se rencontrent pas dans la Cité de Dieu, tels que Nécho et Bacchidès. Dans cette représentation l'anachronisme règne en maître. Les modes, les parures, le mobilier et l'architecture sont du xrr° siècle. Les vieux rois et les héros sont devenus des princes et des chevaliers du temps des Hohenstaufen”*.
Chronicon Portense, ed. nova per Joh. Mart. Scxamëcium, Lipsiae, 1934, in-4°, tom. Il, p. 236 et sqq. — Leuxrecn, Chronol. abbatum Bosang., p.87 et sqq. — P. Lance, Chron. Citiz bei Pistorius, Rer. Germ. s "ipt., tom. I, p. 1233. — Wen- THen, Âistoria Episcoporum numburgensium, Halae, 1736. — Paur Borume, Urkundenbuch des Klosters Pforte, Halle, 1893. 1. Cf. Fierexs-Gewagnr, La Renaissance septentrionale, Bruxelles, Van Dest, 1905, gr. in-8°, p. 22; et Maurice Hawez et Anpré Micuez dans Histoire de l'art, Paris, Colin, tom. III, 1907, p. 243, note. 2. Voyez BErGNER, op. cit, p. 171.
292 LA CITÉ DE DIEU. [c. 1180]
Les défauts de perspective sautent aux yeux. Les maçons sont de véritables géants par rapport aux tours qu'ils élèvent, les gardes paraissent aussi disproportionnés et Joram est assis dans une voiture qui semble être un jouet d’enfant.
Mais ce qui est remarquable dans ces deux peintures, c’est la composition. L'artiste a montré une véritable inspiration, en formulant dans ces deux pages et en les fondant dans un ensemble plastique les deux parties du traité du saint évêque. Dans les nombreux manuscrits, que nous étudierons par la suite, nous ne retrouverons plus cette idée géniale.
En effet, si l’action dramatique est plus faible que dans certaines productions de la même époque, l'importance iconographique est ici considérable et semble avoir été le principal objectif de l’auteur. Nous pouvons suivre, dans le développement que lui a donné le moine Erkenbert, la pensée théologique qui a été si caractéristique au xn° siècle. Il a su, dans ces deux tableaux, concentrer toute la conception intime de saint Augustin. Soit par ses propres moyens, soit par la direction de ses supérieurs, il a, dans chacun des sujets traités, traduit en images les différents chapitres de la Cité de Dieu, en les reliant par une idée fondamentale qui en assure l'unité. C’est donc une œuvre remarquable de synthèse iconographique.
L'opposition entre la cité céleste et la cité terrestre y est clairement exprimée. Dans la première, les justes se considèrent comme citoyens du ciel, temporairement étrangers sur la terre; dans la seconde, les citoyens de la terre, les Gentils, constituent l’histoire profane en regard de la merveilleuse histoire de l'Ancien et du Nouveau Testament’.
Les deux tableaux sont encadrés par un même appareil architectonique représentant les murs en pierres massives de chacune des deux cités, dont ils forment la porte monumentale. Les compartiments et registres, dans lesquels l'artiste a su enserrer ses sujets, semblent des prolongements de la muraille extérieure, soit en lignes crénelées, soit en arceaux en plein cintre’, reliés par des colonnettes à chapiteaux qui en supportent les différentes parties. Ils sont constitués par les six âges du monde dans chacune des deux cités. Le registre inférieur est réservé aux écrivains respectifs de l’histoire sainte et de l’histoire profane.
Le cadre de ces portes, qui perpendiculairement a une bordure bleue avec briques rouges et longitudinalement une bordure rouge avec briques bleues, est orné de vingt médaillons dans chacun des deux tableaux.
La première peinture (Planche I), fol. 2 v°, mesure H. 0",305 <o0",195%. Elle est consacrée à la Civitas Dei‘. Les vingt médaillons qui l’entourent font défiler devant nos yeux des corps de quadrupèdes et d’oiseaux. On peut se demander pourquoi l'artiste a ainsi ordonnancé le cadre de son tableau. Dans la seconde miniature nous verrons les médaillons contenir les effigies des dieux du paganisme sur lesquels, en effet, la société profane reposait alors. Mais ici qu'a voulu dire le peintre? Ces animaux ne sont ni symboliques ni bibliques. Devons-nous y voir une idée de la Création,