‹ Les manuscrits à peintures de la Cité de Dieu de Saint-AugustinChapitre 35 sur 354 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La traduction en français de l’œuvre de saint Augustin constitue un travail considérable, qui a dû coûter beaucoup de peine à son auteur et qui lui fait le plus grand honneur.

Elle mérite de nous arrêter quelques instants et elle exige des explications sur la manière dont elle a été entreprise et menée à bien par Raoul de Praelles.

Nous avons vu au chapitre précédent, qu’effrayé de l'importance de cet ouvrage, l’auteur avait tout d’abord tenté de se récuser. Voici comment il s'exprime dans l'épitre préliminaire que l’on trouve dans le Ms. franc. 17 de la Bibliothèque Nationale.

« Et pour ce que l'en ne cuide pas que par arrogance ou par moy ingerer je l’aye « voulu entreprendre, je appelle Dieu a tesmoing et vous le savez assez comment et par « quel temps je l'ai reffusé et differé a entreprendre et les excusacions que je y ai « pretendues, tant pour ce que je savoye et sai la feblesse de mon engin, la grandeur « de l’œuvre et l'age dont je suis, qui me deusse, si comme il me semble, doresnavant « reposer si ne tiegne vous ne aultre moy avoir esté si hardy ou si oultrecuidé de « l'avoir entrepris de moy. Car si je ne cuidasse avoir commis plus grant offense et que « l'en me tenist plus oultrecuidé de le vous avoir reffusé que d'avoir obei a votre « commandement je l'eusse a plain reffusé. Car il me semble que je avoye assez labouré « en mon temps tant a faire le livre qui s'appelle Le Compendieux moral de la chose « publique et le livre qui s'appelle La Muse laquelle il vous pleust a recevoir a gré pour « ce que je l'avoye intitulé a vous comme les Chroniques en francois contemporisees « du commencement du monde jusques au temps de Tarquin l'Orgueilleux et du Roy « Cambises qui regnerent en ces temps, avecques aucunes Zpistres. Consideré encore la « grande charge du fait de mon advocatie, qui est office publique et qui requiert labour « continuel. Mais je crois que vous aviez lue cette parole de Seneque qui dist que « ociosité sans lettre est mort et sepulture de homme vif... »

Malgré ces excuses, qui paraissent sincères, Raoul de Praelles commença son travail à la Toussaint de l’année 1371, et le finit le premier jour de septembre 1375.

Nous le savons par une note que nous trouvons souvent inscrite par les copistes à la fin de différents manuscrits de la Cité de Dieu’.

Pour arriver à bout de la tâche qu'il avait entreprise, Raoul de Praelles commenca par compulser le plus de manuscrits possible, afin d’en tirer le meilleur texte. C'est ce qu'il nous dit lui-même à l'explication du chapitre xnr du V° Livre’, quand il fait remarquer que la division de ce livre n’est pas la même dans tous les exemplaires qu’il a eus sous les yeux : « Et cecy disons nous nottablement pour ceulx qui pourront veoir « autres livres que celi sur lequel nous avons faicte nostre translacion, esquiex il trouve- « ront par adventure les chappitres autrement nottés si comme nous mesmes le veismes « en autres livres plusieurs que nous avions avec le notre principal duquel nous n’en « veismes oncques nul plus parfait. Car es aucuns ne se trouvoyent aucunes rubriches « ne au commencement les livres et sur chacun chappitre. Et nous semble à la mul- « titude des livres que nous avons veus qui en avons veu et visité jusques a trente et « plus et a la maniere de proceder que quant monseigneur saint Augustin fist son livre, < combien qu'il y feist XXII livres, il ne divisa pas les livres par chappitres, mais pro- « cedoit un livre tout entierement sans chappitre et nous mesmes l'avons aussi veu en « un ou deux livres. Mais nous avons ymaginé que aucuns clercs ingenieux, afin de « comprendre plus legierement les semences de chascun livre ont fait les divisions des « chappitres selon ce quil leur a bon semblé. Y ce fait ce que es rubriches des livres « nait quelconque difference et ce nous baille excusacion a ceulx qui trouveront les « chappitres autrement quottés. » Il résulte de ces réflexions que Raoul de Praelles a fait sa traduction sur un manuscrit qu'il considérait comme parfait et qu'il en a examiné plus de trente autres. Dans quelques-uns il n’y avait ni divisions de livres, ni rubriques; dans d’autres, la division en chapitres avait été établie au gré de clercs ingénieux. Raoul de Praelles hésite quelquefois sur la division des chapitres, et il cite à ce propos Thomas Walleis qui a eu les mêmes scrupules que lui. Ayant à choisir entre diverses versions, il suit tantôt Nicolas Triveth, tantôt Francois de Mayronis. On sait, du reste, que ces divisions ne datent pas de saint Augustin, qui scinda son ouvrage en vingt-deux livres, sans subdivisions, mais qu’elles sont dues à des copistes très anciens dont les Bénédictins ont continué la tradition”.

Il y avait donc en 1371 à Paris, ou dans les monastères des environs, plus de trente manuscrits de la Cité de Dieu, ce qui prouve l'extrême faveur de ce traité et justifie l'attention que lui avait prêtée Charles V. Quel était celui dont notre avocat se servit, ce principal dont il nous parle? Comment le désigner parmi tous ceux qui étaient conservés dans les couvents, les chapitres et les librairies publiques et privées? Nous savons seulement qu'il y en avait cinq dans la bibliothèque de la Sorbonne, un dans celle du prieuré de Saint-Martin-des-Champs et un autre dans la librairie du Louvre‘.

D'autre part, nous avons vu qu'il avait ménagé en face de sa maison de spacieuses

1. « Ceste translacion et exposicion fut commencee par maistre Raoul de Praelles a la toussains l'an de grace « mil trois cens soixante et onze et fut achevee le premier jour de septembre l'an de grace mil trois cens soixante « et quinze. »

2. Léororr Deuise, Recherches sur la librairie de Charles F, Paris, Champion, 1907, tom. I, p. 383.

3. Depuis très longtemps on les avait jugées indispensables pour guider le lecteur dans une composition infiniment compliquée où le fil de l'exposition échappe sans cesse aux yeux les plus attentifs. Voir : Saisser, op. cit., p. CXXXVII de son introduction.

4: Voir les anciens catalogues de ces Bibliothèques et M. Léororn Deuste, Le Cabinet des Manuscrits, Paris, Imp. Nat., 1868-1881, tom. Il, p. 236 et tom. III, pp. 33, 34, 94 et 129.

retrailes; mais nous ne savons pas à qui appartenaient les livres qu'il y avait entassés en grande quantité. Nous estimons à environ trois cents volumes les documents qui lui furent nécessaires pour son travail; une trentaine de manuscrits de la Cité de Dieu, des glossaires et tous les ouvrages des auteurs ecclésiastiques et profanes dont nous verrons la liste ci-après et qui ont été les sources dont il a tiré ses commentaires. Or, sa fortune et sa pension ne lui permettaient pas de se donner le luxe d’une telle bibliothèque, et force lui était de recourir aux prêts de toutes sortes.

Il est donc probable que les collèges de Paris et les maisons religieuses lui avaient confié quelques-uns de leurs manuscrits’. Le roi Charles V, intéressé à son travail, l'avait peut-être autorisé à emporter quelques livres de la librairie du Louvre’ afin de lui faciliter ses recherches. Enfin, il avait dû s'adresser aux libraires et aux stationnaires dont le commerce portait alors principalement sur le prêt des livres. Une taxe était établie à cet effet sous la surveillance de l'Université et permettait aux pauvres escholiers de se procurer les œuvres dont ils avaient besoin pour leurs études’.

Une fois en possession de ces manuscrits, après avoir, par un examen attentif, discerné celui qui lui paraissait le plus complet et le plus exact, Raoul de Praelles commença sa traduction. Il savait bien le latin — ses œuvres antérieures écrites dans cette langue nous en donnent la preuve — et de ce fait il ne pouvait pas trouver dans le texte de saint Augustin de bien grandes difficultés. Cependant, pour certains mots, il consulte les glossaires de Papias et d'Hugutius, véritables livres de classe de l’époque et surtout le Catholicon de Jean Balbi de Génes. Au surplus, nous dit-il dans son Prologue, il ne s’astreint pas à traduire littéralement le traité du saint évêque, mais il s'attache à serrer le sens de très près. Il ne faut pas oublier, en effet, que cette traduction était faite pour les laïques, car les clercs pensaient et composaient leurs œuvres en latin. Nous en avons la preuve dans ce passage du chapitre x1v du XV* Livre où notre traducteur s'exprime ainsi à propos de la concordance du temps : « Et pour ce que reste « computacion se verra par plusieurs tant clercs comme lays et que les clercs prendront « plus grande plaisance a la veoir en latin, notre entencion est de la mettre en « françois et en latin. » Et, en effet, il donna les deux textes.

Mais la traduction n’était pour notre auteur que la moitié de sa tâche et même la plus facile. Pour satisfaire aux désirs du roi Charles V, il lui fallait encore suivre pas à pas le texte et l’entourer de commentaires et d’éclaircissements. En effet, les lecteurs laïques étaient souvent très ignorants, et la traduction de la Cité de Dieu, qui leur était destinée, contenait beaucoup de passages, qui, faisant allusion à l’histoire et aux mœurs des anciens, renfermaient des points très obscurs pour eux.

1. Le Concile de Paris de 1212 avait rappelé aux religieux que le prêt est une œuvre de mi

corde et que les moines ne devaient pas refuser leurs livres aux pauvres écoliers. On alla même jusqu'à permettre le prêt de quelquesuns des volumes enchaînés dans la grande librairie. Il y avait, à la fin du xmi° siècle, un catalogue de livres conservés dans les maisons religieuses, permettant d'aller chercher dans tel ou tel dépôt les livres dont on avait besoin. Voy. M. Léororn Deuisue, Le Cabinet des Manu üts, tom. IT, p. 194.

2. La bibliothèque du roi Charles V était renfermée dans une des tours du château du Louvre, la Tour de la Fauconnerie. Le catalogue de cette librairie fut surchargé d'annotations qui signalent de nombreux prêts ou dons. M. Léopold Delisle, dans son beau livre, Recherches sur la Librairie de Charles V, chap. I, nous a donné d'intéressants détails sur cette collection.

3. « En 1275, la taxe portait principalement sur le prix de location des manuscrits. C'est, en effet, à cette époque le « mode de location le plus usité. Les pauvres élèves n'avaient nullement les moye « raisonnable d'un manuscrit dont la confection était longue et minutieuse r

ns de payer la valeur même juste et » partant coûteuse. Le prêt donnait donc « lieu à un plus grand nombre de transactions que la vente ferme et définitive. » Voir Pau Decazarn, Étude sur le libraire parisien du xm® au xr° siècle, Paris, Delalain, 1891, p. 4, n. 4.

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