XIV AVANT-PROPOS
permette d'établir des classements capables d'apporter quelque lumière dans ces questions encore si obscures.
C’est ce qu'a très bien compris M. Henry Martin, qui, dans un excellent travail’, a exprimé le désir qu'à propos d'un livre quelconque de grande célébrité (le Roman de la Rose, par exemple), on établisse la série des éditions successives illustrées par des groupes d'artistes à différentes époques. M. le comte Paul Durieu a lui aussi préconisé les études de comparaison, afin de pouvoir fixer la date et la contrée d’ori-
gine des différents manuscri
L'opinion de ces auteurs, qui ont fait faire tant de progrès à l'étude des miniatures, nous parait judicieusement fondée, et c’est pour cela que nous avons voulu, en suivant leurs conseils, faire ressortir les rapports qui existent entre les différentes décorations des manuscrits de la Cité de Dieu.
Nous avons, en effet, entre les mains quantité de manuscrits copiés et illustrés au Moyen Age, et, d'autre part, nous possédons, dans les comptes et les inventaires, des listes de peintres dont la sèche énumération ne nous donne le plus souvent que les noms. Établir la paternité de ces œuvres et inscrire des noms exacts sur toute cette production est évidemment le rêve de tous les historiens de l’art; mais, dans l’état de nos connaissances, cette paternité est impossible à déterminer, faute de signatures, et l’on peut s’apercevoir de la pauvreté de nos renseignements en examinant les colonnes si peu remplies du Tableau synoptique que nous avons dressé pp. 174-185. Nous devons donc pour l'instant nous contenter de constituer de larges groupements comme autant de cases dans lesquelles, par suite des découvertes futures, chaque ouvrage et chaque peintre viendraient prendre leur place.
Pour que cette étude soit féconde, toutes les particularités sont utiles à relever et, si le caractère de l’écriture, les dispositions techniques, le style des peintures et des bordures et la connaissance des armoiries nous donnent des renseignements précieux, le
que les artistes n'ont presque jamais innové, qu'ils se sont tous copiés les uns les
amen des scènes représentées dans ces manuscrits nous amène à cette constatation
autres, que les séries ou familles constituées par ces copies ou éditions successives permettent de remonter à un prototype et que ce prototype a toujours été inspiré par un docteur ou un amateur éclairé, clerc ou laïque, qui a donné au peintre les instructions les plus précises et les plus détaillées.
C'est ainsi que, dans nos Tableaux analogiques, établis aux pages 193-201 de cette étude, nous avons pu constituer cinq familles bien distinctes et que, pour la dernière, un texte précis nous fait connaître le nom du religieux qui, rompant avec
les traditions de ses devanciers, a tracé le plan d’une illustration nouvelle.
1. Les Miniaturistes français, Paris, Leclere, 1906, in-8°, fig., p. 139. 2. La Peinture à l'Exposition des Primitifs français, Paris, Librairie de l'Art ancien et moderne, 1904, in-4", fig.,
pp. 68 et Go.
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Chacune de ces illustrations établissait pour chaque sujet un type de représentation, qui devenait classique.
En ce qui concerne les sujets religieux, l'Église, qui avait toujours considéré toute manifestation artistique comme un élément d'enseignement moral, avait depuis longtemps déterminé ses modèles et les avait imposés au public. Seules des modifications de détail étaient venues se produire peu à peu, sans affaiblir l’idée dogmatique qui avait présidé à leur création; de rigides et hiératiques qu'ils étaient, ils s'étaient humanisés sous l'influence des sentiments populaires, du mouvement littéraire et de la représentation réaliste des scènes tirées des Saintes Écritures.
Quant aux sujets profanes, qui provenaient de la littérature et des mystères ainsi que des fêtes données par les Rois et les Princes à certaines occasions solennelles, ils laissaient plus de liberté aux artistes; car ceux-ci trouvaient une source d'inspiration inépuisable dans les événements de la vie courante. Ces évolutions sont surtout appréciables dans les Livres d'Heures, où la décoration religieuse reste imprégnée des préceptes de l'Église, tandis que le calendrier est enrichi de petits tableaux, pleins de grâce et de vérité, dans la figuration des occupations remplissant chaque mois de l’année.
Ces types ou modèles, comme les clichés photographiques en usage actuellement, se retrouvaient dans toutes les illustrations ultérieures du même ouvrage ou étaient même empruntés par les artistes pour la décoration d’autres volumes. Bien
plus, ces patrons ont inspiré les graveurs sur bois, quand ces derniers furent chargés,
à la fin du xv° siècle, de l'illustration des livres imprimés, et nous avons pu constater qu'un des plus beaux incunables français (Abbeville, 1486) a été copié tout entier sur un manuscrit antérieur de la Cité de Dieu.
Suivre ces emprunts à travers les manuscrits à peintures constituerait par conséquent une étude pleine d'intérêt, qui réserverait de curieuses découvertes. Elle seule pourra donner la source d'inspiration des miniatures des manuscrits; elle seule permettra de déterminer les rapports qui unissaient si étroitement les graveurs des xv° et xvi° siècles avec les miniaturistes, leurs devanciers.
C'est en nous inspirant de ces différentes considérations que nous avons rédigé la présente étude, en ce qui concerne la Cité de Dieu, d’après les documents que nous avons cherchés dans les bibliothèques publiques et dans les collections particuliéres.
Nous demandons au public la permission de lui présenter ce travail, en sollicitant toute son indulgence pour les imperfections, les lacunes et les erreurs qu'il y rencontrera.
Nous espérons cependant qu’il nous tiendra compte du soin que nous avons mis à nous abstenir de toute affirmation reposant sur des données suspectes. Nous
ne nous sommes permis que des hypothèses qui, dans notre esprit, ne doivent servir