XXIX. Une raison particulière pourquoy Ton ne
compiifit pas la^défence de recommander dans Télec-
tion des Jurez, lorsqu'on le défendit dans l'élection
des Connestables, c'est que les Jurez n'étoyent alors
choisis que par l'Assemblée des Etats, ou Commun
Gonseil, Optimates, et non par un peuple inconstant
et si flexible ; et peut-estre parce qu'on ne briguoit
pas encore pour des Jurez.
L'Empereur Justinien, en sa Nov. VI. Cap. L, dit qu'un Prélat, eust-il toutes les bonnes qualitez requises, doit recevoir sa dignité, tanquàm à Deo datam, et hanc nanpecunus emere^ nequeper rerum aliquamm dationem, sed puram et sine mercede. Tantum ab ambitu débet esse sepositus autistes^ ut quœratur cogendus^ rogatus recedaty invitatus effugiat L. SI. C. de episc. et cleric. Qui ultroambity vel importuné se gerit, procul dubio repellendus. In sacerdotibus ordinandis sinceritas vi* geat ^c. C. IIL C. I. Quast. VI. Difficile est ut bono peragantur exitu^ qu4e malo sunt inchoata princi
48 SENTENCES ET QUEStlONSé
pio. Principatus quem seditio extorsity aut ambitu^ occupavit, etiamsi moribus et actibus non ofenditj ipsius tamen initii sui pemiciosus exemple. C. V. Distin. L. XL Ces textes sont formels pour des élections ecclésiastiques ; elles doivent estre libres, sincères, innocentes ; et cela peut convenir aux Magistrats temporels, comme nous l'avons déduit dans le discours précédent.
A l'argument que je tire des Ordonnances du Roy Henry VII, et de ces deux Jurisprudences, la Civile et la Canonique, si célèbres dans le monde, on peut ajouter quelques Statuts d'Angleterre contre les brigues, None shall disturbe any by force of armes^ malice or menaces^ ta make free élections. Afree and indiffèrent élection shall he made^ notwithstanding any request or command to the contrary. Le dernier Règlement que je sçache, contient, Uiat after the Writt of Sum* mons, or after such place becomes vacant^ no person shally directly or indirectly, by himselfe or by any other wayes or means, in his behalfe^ at his or their charge, présent or allow to any person having voice, any money, méat, drinkj entertainment, or make any promise, agreementor
obligation, to give or allow in paine to be disabled
upon such élection. Ce Règlement est beau, très digne du Grand Conseil du Royaume, mais puis qu'il faut qu'il y ait de nouveaux choix une fois tous les trois ans, ne seroit-il point encore nécessaire pour une plus grande perfection, que la défense fiist perpétuelle î Car l'émanation de l'Edit qui commande de choisir, est un événement que tout le monde peut prévoir,
paroe que, selon la Loy du fioyaume, il ne doit pas estre différé.
Voyons ensuite ce qui se pratique à Jersey pour les Jurez. Je souhaiterois pouvoir cacher ce qui n'est déjà que trop public. Un valet domestique y donne par fraude trois fois sa toIe dans une même âeetion. Un habitant, le Dimandie au matin, avant que de sortir de chès luy pour aller à l'Eglise donner 9ùa suffirage, après le Service Divin, sdon la Coutume, n'est pas sdilicité par moins de sept messagers. Une femme, le pot et le verre à la main, à la porte d'un cabaret, invite les passants à boire gratuitement, mo^ yennant qu'ils s'engagent. H s'en trouve d'assès malheureux pour s'engager en effet. On publie que tds et tels ne veulent point la diarge, et qu'on les àéiBotiUge en les nommant. On prent le n(»n de per* sonnes d'autorité, pour ail», à fiiusses enseignes, sollidter de leur part On employé des Officiers de la Jostiee, de la Milice, et de la Police, pour aller par les maisons user de prières ou de menaces indirectes. On presmt à ceux qu'on ne peut gagner, de ne point sortir du lo^ le jour de l'élection. A eosté des Députées de la Cour pour prendre des sufficages, ily a des In^ecteurs pour obsarver comment en marque les roix, c'est-à-dire pour reccmnoistre ceux qu'on veut traiter comme amis ou ennemis. Il y a des émissaires qui viennent promptement rendre compte de leur commission. Les repas n'y sont point oubliez. On remue ciel et terre, et vous diriez qu'il s'agit
d'une charge de deux ou trois mille liv. de rente. VOL. II. a
Qui ne craindra de déplaire à des prétendants si entestez et si résolus de réussir, perfas aut nef as ? C'est un cri général. Chacun dit qu'il n'ira plus à l'Eglise quand il £Eiudra choisir. Autrefois, lors que, sur la fin du sermon, les Officiers de la Paroisse alloyent fermer les portes du Temple, pour retenir le monde, on s'entre demandoit quelle étoit la cause de ce mouvement. Aujourd'huy l'on brigue dès le décès du Justicier, dont il faut remplir la place. Que disje dès le décès, les Parties forment leur dessein pour trois ou quatre des prochaines vacances. La première pour un tel, la seconde pour un autre, &c., et pour cet effet on demeure d'accord de s'entre céder ses amis et ses intérests graduellement.
Que ne promet-on point à la populace ? On fera chasser les réfugiez qui rendent les provisions plus chères. Les Cours de Justice ne seront plus si fréquentes, ni les pauvres gens si harassez. Il est à craindre qu'on n'en vienne bien tost aux tables ouvertes, au mépris, à la haine et aux insultes. Si dans ce petit réduit il nous est permis de choisir nos Juges, comme on choisit les Rois de Pologne, Dieu sçait quelle en sera la suite. J'appréhende que nos revenus ne répondent pas à nos projets. Chacim s'imagine, qu'il peut faire impunément ce qu'il voit souffrir pour d'autres ; et je ne puis que je ne regrette sans cesse cette modestie et cette belle maxime dont nos prédécesseurs se faisoyent une loy. Magnum nudœ virtutis est prœmium reluctantetn ad honores promoveri.
A Eome, les aspirans portoyent une robe blanche.
La candeur étoit leur livrée. Je ne sçai si panni notre bas peuple il ne se trouyeroit point plutost des espèces de trompettes à deux bouches, Tune pour leS éloges de leur héros, et l'autre pour la diffiunation publique de son concurrent. L'ambition marche tambour battant, et qui ne sçait pas que dans les familles comme dans PEstat, elle va devant la ruine ? Ambitio subtile malum^ secretum virus, pestis occulta, doli artifex, malo hypocrisis, livoris parens, vitiarum origo, tinea sanctitatis, excœcatrix cardium, es remédia marbos creans, ex medicinà languarem generans, dit St Bernard.
Vous voilà bien emporté, me dira quelqu'un. Estce que du moins les contre*brigues ne seront pas souffertes, et qu'on ne s'opposera pas à des ennemis déclarez ? Cela est touchant, je l'avoue ; mais ce ne sçauroit jamais estre une bonne excuse, à mon avis, que de pécher par opposition, non plus que par exemple. Quoy donc, m'objectera quelque autre, tous les compétiteurs sont gens très capables, la préférence ne peut &ire aucun tort au public. D'ailleurs, Monsieur im tel me demande, ou me &it demander, ma Yoix fort civilement. Si je la luy donne, il m'en sçaura bon gré. Principalement si c'est un parent on un amy, je m'acquiers par là du support, et je ne dois pas oubUer les loix du sang et d'une amitié réciproque. Au contraire, l'autre prétendant ne me regarde qu'avec peine. Il est si pleûi de luy-même, que si je le nomme il ne recevra cette faveur que comme un hommage que je luy rends, ou comme une
dette que je luy payte. Non, luy dirai^je, yous ne derez point hésiter sur le party que vous ayez à prendre. Vous }Vtg&z de la suffisance et du mérite, et le Juge ne se doit point régler par son propre intérest. Les élections ne sont pas des Actes de grâce. When a better û neglected and a worsé ekcted it is not God^s but the DeviVs élection. Bish. Andrew, upon the 5th Commandement
Entre les sujets qu'on propose, on remarque peutestre aux uns de l'empressement, aux autres de Taversion, pour les charges. Qu'elle seroit aimable cette aversion, s'il s'en trouvoit, en nos jours, qui ne procédast que de la terreur du redoutable compte qu'il faut rendre à Dieu! Les empressez n'y songent guère. Choisissez les par complaisance, il arrivera rarement que la bonne intelligence dute entre de tels élus et leurs électeurs. Les derniers s'imaginent qu'on leur doit beaucoup et les premiers n'ont point de mémoire. Gens si ftciles I votre conscience ne yous reproche-telle rien quand vous nommez sans cause un candidat qui vous sollicite 1 C'est comme s'il commençoit sa charge par vouloir vous ravir votre raison et votre liberté. Quel appuy Vous promettez vous d'un homme qui veut que vous âiasiez une ii^ustice pour luyl II est bien difficite que votre grande soumission n'engendre quelque mépris pour vous dans son esprit» et que vous ne le haïssiez vous-mêmes, dans le moment que vous devenez ses esclaves. On raconte d'un Boy d'Egipte, que lors qu'il n'étoit encore qu'un particullei-, s'addressant à divere Oracles, touchant quelques
brigandages qu'il avoit commis, les uns le déclarerait coupable, et les autres innocent; mais que depuis qu'il fiit couronné, jamais il ne consulta les Oracles qui l'avoyent absous. Tel est le sort cordinaire des mauvaises élections.
Ouy, mais si le Magistrat élu n'est chargé de quoy que ce soit, et qu'il n'y ait que de l'indiscrétion ou de la témérité dans la conduite de ses amis, faudra-t-il le punir pour leur fiiute t
Ckm quatuor essent d cofituU constitutif qui debe* bafU quemdam éligere in PUhanwm^ amici efus de cajus electiome spes habebatur^ uni vel omnibus eligentium pramiserunt, se pecuniam soluturos, eo tamen ignorante qui hujusmodi promissione interveniente^ post tnodum electus est: nisi constaret ilhs qui pronUssum tale/ece' runt, per fraudem in dispendium iUius qui eligendus erat^ \d malitiosè fecisse^ quamvis promissionis conscius non fuetU^ ejus tamen ékctio^ tanquàm simoniaca pra^ vitate prasumpta^ est penitàs reprobanda. Cap. 27, Siman^ On peut dire des sollicitations et des firaudes, ce que le Drmt Canon dit de l'argent. L'aq>irant ne doit pas profiter des voyes illégitimes qu'on prend pour luy, à moins qu'il ne les désapprouve et les empêche quand il le peut faire. En efiet si sur tout ce sont de ses prodies ou de ses amis qui les pratiquent, cm présume fiicilement que cela vient de sa part. Si cons^mguinei moi impediant testes actoris de veritate dicmdà^ punitur reus de cujus voluntate hoc fieri pr^esu^ mitur. Cap. 45, de testib. Autrement il n'y auroit qu'à d^neurer derrière le rideau. Qu'on ne nous
allègue point non plus la vileté du présent, comme un verre de cydre, &c. : quand on s'engage pour si peu de chose, la lascheté paroist d'autant plus inexcusable. Qui n'auroit honte d'estre choisi par des gens capables de vendre kur voix pour ime bîigatelle î Je suis seur que quiconque y voudra faire une sérieuse réflexion, et s'il luy reste encore quelque goût pour la droiture et pour la bienséance, jamais il n'entreprendra d'entrer dans le corps de la Justice par de telles démarches que celles que je viens de représenter, et qu'avec douleur je voy qu'on veut établir, des instances outrées, des promesses, des menaces, des ligues, des stratagèmes, pour ne pas dire des espèces de gargoteries. Tout cela ne fait que souiller la Magistrature. Ce sont des comédies, plutost que des élections. Mais il faudroit un remède d'autorité souveraine, et peutestre art-on déjà trop difiéré d'y pourvoir. Dieu veuille que tant de désordres ne mettent point enfin en compromis un aussi prétieux privilège, qu'est celuy de choisir ses propres Juges. Les Anciens Romains, comme nos voisins de France et tant d'autres nations, l'ont perdu, sous le seul prétexte qu'il y avoit de l'abus.
Ne me demandez point d'où vient que, depuis quelques années, on n'entend que des plaintes contre le Magistrat. La médisance règne conmie la division. Chaque parti se fait ime gloire de vaincre : le peuple perd sa liberté, les aspirans, le véritable honneur, qui ne se peut acquérir par des bassesses. Gloria sequituT fugientem. O que ce qu'on ne peut espérer
dans la situation où nous sommes, seroit pourtant souhaitable ! J'entens, qu'il se trouvast des gens assès généreux pour s'opposer rigoureusement aux brigues et pour les décrier principalement par leur bon exemple ; tellement qu'il n'y eust plus que le seul mérite qui recommandast la personne, et qu'une élection fÎLst toujours si pure, qu'on en peust toujours dire, Tox populi, vox Det. Cela ne borne toutefois pas mes vœux. Il faudroit encore que chaque Justicier, après estre installé, témoignast autant de zèle pour se bien acquitter de cette importante charge, qu'on en a à-devant témoigné pour la remplir, et que l'ambition ne fiist plus que de faire une prompte Justice, sans épargner soins ni peine, et sans passion pour le lucre. Les brigues alors cesseroyent, l'honneur du Magistrat se rétabliroit, et la bénédiction du Tout Puisant se répandroit sur le païs. Je me souviens de ce que Bayle récite de Pomponius Atticus, un Chevalier Romain, n dit qu'il ne se soucia point de s'élever au dessus de l'estat où il étoit né, et qu'il auroit pu parvenir aux grandes charges publiques, mais qu'il aima mieux y renoncer, parce que dans la corruption qui règnoit alors, il n'auroit pu les obtenir ni les exercer selon les loix et pour le bien de la Patrie, sans s'exposer à la violence d'une infinité de méchans, et que c'étoit la plus forte preuve qu'il eust pu donner de sa yerta que de se tenir dans une condition privée, plûtost que d'aller aux dignitez, aux dépens de sa conscience. Cette grande modestie d' Atticus seroit pourtant fatale au Public. H faut s'opposer aux désordres, et faire voir qu'on est né pour servir l'Estat.
CHAPITKE IX.