CHAPITRE XV
SI L'ON PEUT EXERCER A JERSEY LA MÉ- DECINE, SANS LETTRES D'APPROBATION.
Titius reconnoist devoir à Mœvius 191b. ts., pour peines et médicamens ; il luy assigne pareille somme sur Sempronius, lequel étant présent, reconnoist la devoir et s'oblige de la payer. Peu après il en paye lOlbs., puis Mœvius plaidant pour le reste, il répond que Mœvius ne mérite point de salaires, parce qu'il exerce sans apprentissage, sans étude, sans expérience, sans lettres d'approbation, et sans capacité.
Le Procureur de la Reyne parloit pour Mœvius, et l'Avocat de la Reyne, prenant en main l'opposition de Sempronius, concluoit à l'interdiction d'un tel médecin. Mais chacun vid que l'objection de Sempronius n'étoit que pour intimider sa partie adverse et tirer de luy quelque rabais, de sorte que le compte d'entre eux fut réglé sur le champ, sans égard à l'interdiction. On ne dira point que cette instance de l'Avocat de la Reyne sembloit ne procéder pas d'un pur zèle pour le public, et qu'en de telles rencontres il est rare qu'il n'y ait quelque vestige d'afiection pour le client. La bienséance veut que, quand il s'agit de réformer Tu* sage, les réformateurs soyent non-seulement exempts de partialité, mais aussi de tout soupçon. La Justice
7 doit procéder en corps et, s'il est possible, hors des aigreurs qui naissent odinairement entre des Avocats, animez, soit par le profit, soit par l'honneur de la victoire. Le Procureur de la Reyne ne concluoit pas comme l'Avocat ; ce qui pourroit estre encore quelque motif à la Cont pour remettre, comme elle fist verbalement, la décision de ce point devant plus grand nombre. Voilà, dira TAvocat, un grand découragement pour un Officier qui fait son devoir. Ne vaut-il pas mieux prendre son temps sur une occasion particulière, qui, sans afiectation, se présente ainsi d'elle même 1 Faut^il fermer les yeux sur un désordre si public î Remettre à des consultations générales, c'est remettre à l'infini. Cela s'oublie, les transgresseurs sollicitent, les partis se forment, les Juges se plaignent de leurs fatigues, et les réglemens nécessaires ne se font point. Mais, loin de rebuter les gens de la Reyne, la Cour les louera toujours de leurs diligences, moyennant que réciproquement ils ayent quelque déférence pour elle. Peut^stre a-t-on, sur quelques délais, perdu de belles occasions. Toutefois l'expérience à fait voir que la Cour s'est cent fois embarrassée elle même par des ordonnances précipitées, qu'elle a eu le chagrin de voir promptement enfraindre. Car aujourd'huy le commun peuple n'épargne personne et tourne tout en ridicule, pour ne point porter de joug^ témoin la défense des troques, de l'importation des grains, de l'achat des laines peignées par des marchands &c: ce qui montre avec combien de prudence et de modération les Magistrats ont à se conduire.
Mais il me semble que j'entends répliquer, que c'est estre trop craintifs, et qu'on ne fera jamais rien de tant de précautions, quand il s'agit d'une justice évidente. Les habitans sont trompez et perdent leur argent et leur santé sous la main d'un médecin ignorant. On se rend complice de ses fautes, si l'on néglige d'en arrester le cours, et la punition d'un fourbe ne répareroit pas la mort d'un patient, ^^Les Médecins, entre les mains desquels est le salut et la yie des hommes," dit le Caron, sur le Code du Roy Henry IQ, ^^ doivent estre bien versez dans la médecine, avant que de la pratiquer et en faire profession." ^' Nul ne pourra pratiquer en médecine, qu'il ne soit Docteur en la Faculté," dit une Ordonnance de France. A Londres, il y a un Collège de Médecins pour l'usage de cette grande ville et de sept milles alentour, avec défense de professer sans autorité du Collège, sur peine de 5 Its. sterl. d'amende. Voyez le Statut de Henry VHI. Ce n'est pas seulement une police de ville; le même Statut ordonne: T%at none shall pracHse Physick in the country without a Testimonial ofhis sufficiençy from the Président or three elected of the same Colledge^ unlesse he be graduate in tmeof the UniversiHes, Sicuti medico imputari non débet eventus mortalitatis, ità quod per imperitiam commisit^ inir putari et débet : pratextu humanœ fragilitatis delio tum decipientis in periculo homines innoxium esse non débet. L. 6. § 7, de Offic. Prasid. Càm afectare quis ♦ non debeat, id in quo vel intelligit, vel inteUigere
* Quisque non debeat, in quo Ste.
débet y infirmitatetn suam alûs periculosamfuturam. L. 8. §. 1. D. Ad. leg. Aquil. En un mot, celuy dont il est question, est si nouveau et si notoirement incapable, qu'on ne peut avec justice le protéger un moment. A cela je réponds, que s'il est si nécessaire de l'interdire, il ne l'est pas moins de prendre à même temps connoissance de tant d'autres qui ne sont pas beaucoup plus habiles, ou qui du moins ne l'étoyent pas d'abord, et qui n'ont pas laissé de s'ériger de la même manière. De petites Isles ne se peuvent pas gouverner comme de grandes villes ou des Royaumes. Un bon médecin y perdroit bien tost son temps. Il y en a peu d'habiles et d'aâsès charitables pour aller au secours de pauvres gens, sans estre bien payez. Quoy que plusieurs autres qui professent à Jersey la médecine, ne soyent graduez ni approuvez, on les souffre. Leur succès leur a donné de la réputation, et le public qui s'en sert, les croit utiles. Où est-ce qu'on s'arresteroit s'il faloit, à cette heure, séparer ceux qui n'ont pas toutes les qualitez requises pour se £Edre passer Docteurs î La nécessité veut que, surtout à la campagne, il y ait des médecins de village, qu'on tolère au défaut de gens plus qualifiez. Le commun qm les employé ne doit pas après cela les payer de mépris et de réflexions, et le Magistrat qui les a si long-temps tolérez, ne doit les interdire que par un remède général, et par une loy qui précède la peine. Le Statut d'Angleterre, cité ci-dessus, ne parle que d'une amende de 5 Ib. sterl. pour Londres, et ne fait pour la campagne qu'une simple inhibition, none shallj sans pres-
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crire aucune peine pécunifdre ou interdiction pour Tavenir, comme si le Statut n'étoit qu'un avis ou bien une menace. En effet, l'amende pécuniaire pourroit estre beaucoup plus admissible pour désobéissance en tel cas, que n'est une interdiction subite, qui ne se peut rappeler, qui oste le pain de la main, et qui par conséquent doit d'autant moins estre infligée d'abord et sans discussion. Aussi le Droit Civil ne dit pas que les médecins non habiles seront interdits, mais qu'ils seront responsables de leurs fautes. Cujas, qu'on appelle le Prince ernditarum sui sœculi, se rendit incomparable dans le droit sans le secours d'aucun maistre. N'en peut-il pas estre ainsi de la médecine ? n faut de la pratique pour un habile jurisconsulte, comme pour un habile médecin. Papon, Arrest Liv. XXIII, tit. 8, rapporte qu'un sçavant de cette profession, s'étant excusé sur ce que trouvant le mal dangereux, il avoit fait prendre un remède assès fort pour le chasser, ou pour voir bientost si le malade échappe* roit, fut seulement ^^ admonesté de ne plus &ire ainsi, sur peine d'estre griefvement puni." On a fidt une plaisante controverse, si les petits médecins tuent plus de monde que les grands: mais ce n'en est point une, si les patiens de ceux-cy ne meurent point plus dans les formes. Quel mal a ait le petit médecin qu'on ne veut point satisfaire, et qui est ce qui se plaint de luy 1 n 7 auroit la même raison d'interdire toutes les matrones, je veux dire toutes les sages femmes, qui ne seroyent point approuvées et jurées. Voilà ce qui âst que trois ou quatre de la Justice ne se voulurent
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pas ingérer d'interdire un homme sur le champ, et dans le débat d'une cause particulière, sans information préalable, et sans le rapport d'Experts touchant une profession si différente de celle des Magistrats, et dont par conséquent ils ne devoyent pas entreprendre de juger si promptement de leur chef