‹ Les manuscrits et la miniatureChapitre 100 sur 144 · I. Nouveaux mélanges, IV, iSg · texte numérisé non relu

I. Nouveaux mélanges, IV, iSg

récriture : il s'altère sous Tinflucnce di la vogue naissante de rimprimerie. Les lettrines conservent une apparence de grand luxe : Tor, les couleurs vives, les sujets historiés y brillent encore; mais les traits essentiels du caractère se corrompent. La majuscule gothique déformée, au lieu de rinceaux, de filigranes, de fleurons, se pare de profils grotcsqu2s, de figures grimaçantes, de feuillages grossiers, et son coloris même oublie souvent les lois de l'élégance. Parfois il est entièrement supprimé, et alors la plume, seule maîtresse du terrain, se livre aux écarts les plus capricieux ; elle enfante des déliés et des tire - bouchons qui n'ont plus rien de commun avec le bon goût.

Ce genre bizarre d'initiale, importé par les calligraphes de Charles VIII chez les Italiens, a reçu de ceux-ci le nom de lettera francese. Cependant l'atTranchissement de toute règle amène, dans le nombre, quelques innovations heureuses. M. Edouard Fleury a signalé les lettres à relief, dont les traits et les ornements projettent leur ombre sur le champ coloré qui leur sert de fond;

Fie. fiO.

INITIALE A PROFILS CROTES (J U E S .

XV'-XVIC SIÈCLE.

(Tiré d'un manuscrit de Laon, reproduit p.ir E. Fleury, 2^ part., pi. 47.)

c'est une variété souvent imitée dans Part et dans la typographie modernes.

Pour la miniature, plusieurs causes réunies ramènent peu à peu sur la pente de la décadence. La propagation de rimprimerie est encore du nombre : le manuscrit tout entier s'efface peu à peu devant le livre à caractères moulés et tombe au second rang; le grand art se réfugie ailleurs*. Puis la xylographie s'empare de Pillustration, et de cette façon le poncif ou le patron tout fait, qui avait déjà pénétré chez les enlumineurs gothiques, se substitue sur une plus large échelle à l'initiative et au génie de l'artiste ; l'immobilisation des formes arrête l'invention et l'émulation. Dès le xv<= siècle, tandis que de grands peintres s'exerçaient dans la miniature, d'habiles praticiens en faisaient, pour ainsi dire, un produit industriel, et de là des inégalités étonnantes dans les manuscrits du temps. Ce fut bien pis quand les presses vinrent jeter dans un moule uniforme et le texte et les images. Les imprimeurs, en effet, ne calquèrent pas seulement l'écriture : ils voulurent persuader le public que tout, dans leurs livres, était fait à la main, la peinture comme le reste, et vendre pour des œuvres originales des sujets reproduits par la gravure sur bois ; à peu près comme de nos jours la chromolithographie veut contrefaire le travail du pinceau. Dans les célèbres Heures de Simon Vostre et de ses émules, imprimées aux environs de l'an i5oo, tous les éléments du manuscrit sont imités

I. Un miniateur de Sienne écrivait en 1493 : « Del arte mia non si fa piu niente; Tarte mia è finita per l'amor dei libri che si fanno in forma che non si miniano piu. » (Gaye, Carteggio incdito d'artisti, I, 267.)

à s'y méprendre, les caractères, le ve'lin, la disposition, rornemcntation; quant aux miniatures, ce sont des dessins dont le trait a d'abord été gravé en noir et qui ont clé ensuite coloriés à la main pour produire plus d'illusion : le procédé est d'autant plus facile à reconnaître, que dans certains exemplaires on a omis d'ajouter ce coloriage. L'art devait ainsi fatalement succomber sous la concurrence de l'industrie, et le livre moderne perdre en richesse ce qu'il gagnait en popularité. D'autre part, la vulgarisation du papier, moins poli, à l'origine, que le vélin, son emploi de plus en plus fréquent dans les manuscrits, n'étaient pas favorables non plus au développement de l'enluminure. En même temps, les influences étrangères, celle de l'Italie surtout, à laquelle la Renaissance ouvrait largement toutes les portes, anéantissaient la tradition et les écoles nationales. Enfin l'idée religieuse, qui avait toujours été l'âme de la miniature et qui lui avait donné naissance, était supplantée dans la classe lettrée par un matérialisme quasi païen; et cependant il est juste de dire que cet art spécial fut envahi le dernier par l'esprit nouveau. Il n'etit guère le temps de pousser jusqu'à l'excès la tendance naturaliste à laquelle il devait sa rénovation : il disparut avant. Aussi la manière triviale ou crue dont la peinture flamande devait devenir l'expression la plus achevée se rencontre-t-cllc à peine dans les manuscrits. On n'y trouve pas davantage, ou du moins on n'y trouve que par exception le squelette soi-disant anatomique et les fantasmagories de la Danse des morts, que des amateurs trop passionnés du réalisme ajoutèrent à l'illusiraiion des livres d'heures xylo-

graphiques. Il n'y a plus trace, à la vérité, des antiques symboles; leur vestige est si bien effacé, que le pinceau d'Albert Durer, par exemple, interprétera le texte des livres de prières d'une façon toute fantaisiste. Cependant le sentiment de l'idéal est toujours là. Ainsi la scène-type de l'art du moyen âge , celle du Crucifiement, si elle a perdu non seulement son allure mystique, mais même une partie de son caractère chrétien, nous offre des saints Jean, des Marie, des Madeleine dont l'expression et l'attitude sont encore pleines de religiosité. C'est à la persistance remarquable de ce spiritualisme relatif, jointe à la perfection du coloris et du modelé qui est l'apanage de l'époque, que nos manuscrits doivent leurs dernières belles pages.

Le portrait est un des genres qui continuent, malgré tout, à progresser. La figure de François I" sur son trône, dans la chronique de du Tillet, celle de Henri II touchant les écrouelles, dans les Heures de ce prince, sont des merveilles de ressemblance et d'exécution qui n'ont rien à envier aux peintures sur toile. La physion jmic du premier de ces princes est rendue avec presque autant de bonheur, avec celle de plusieurs autres personnages, dans les Commentaires de César illustrés par le peintre Godefroy. Cet excellent artiste, qui cultivait surtout la grisaille, avait à un degré éminent le souci de la vérité. En représentant les machines de guerre que comportait son sujet, il a soin de faire remarquer, dans une note de sa main, qu'il n'en est pas l'inventeur : il les a prises, dit-il, dans deux livres consultés par lui à Chàtellerault et à Blois; de même, il a cherché à peindre d'après nature les localités décrites par son auteur.

is;

Fie. !îl. FNTKKE DE LOUIS XII A CtNES. XVI* SIÈCIT.

(Tire du yovnge de Gènes par Marot, Bihl. nat., franc, ms. SO91.)

Nous voilà loin du système des enlumineurs gothiques; nous sommes déjà en pleine école moderne. Le portrait et la peinture dUiistoire se trouvent réunis sur une magnifique page du Vojrage de Gênes, exécuté sous Louis XII. Cest l'entrée triomphale de ce prince dans la vieille cité des doges. Il est à cheval, couvert d'une cuirasse et d'un costume de guerre complet; il est abrité sous un dais, et sur son passage la population se presse, les enfants s'agenouillent. Cette œuvre anonyme est un tableau de maître.

L'illustration continue de s'étendre dans le domaine de la littérature : elle embrasse maintenant les Mystères, ces drames si curieux et si multipliés vers la fin du moyen âge. Un d'eux, écrit en 1547, est accompagné de vingt-six dessins à la plume, coloriés ensuite à l'aquarelle, dus au peintre Hubert Cailleau. Malheureusement ces petits sujets, qui auraient tant de prix s'ils reproduisaient à nos yeux le costume des personnages et la mise en scène, relèvent plutôt de la fantaisie^ Quant au sujet de genre, il s'épanouit toujours, et avec une variété plus grande encore qu'auparavant, dans le calendrier du livre d'heures. Ce livre lui-même, avant de tomber dans la banalité imposée par les procédés mécaniques, jette au début de la Renaissance un suprême éclat. Les Heures si justement renommées d'Anne de Bretagne sont le couronnement des merveilles de l'âge précédent; on peut les considérer comme le testament de la miniature française expirante. L'image de la vertueuse épouse de Louis XII, coiffée à la mode de son pays,

I. Voy. une notice de M. de Montaiglon dans les Archives de l'art français, IV, 209.

.10. ^■^. — A .\ ;; b l» h UHfclAù.Nt. XV'^-XVl'' SItCll..

(Miniature pljcic eu Ictc Je son livre J'iieurci, Bibl. iiat., lit. <^^7|.) ILS &:.VM;scRiTi. id

a+j LES MAMUSCRITS ET LA MINIATURE.

entourée de sa patronne, de sainte Ursule et de sainte Hélène, suffirait pour faire mettre ce volume hors de pair. Cinquante et un grands sujets en couvrent les pages, sans compter une multitude de dessins d^ornement, de fleurs, de fruits, etc. Tous les genres s'y trouvent réunis, jusqu'à l'étude du nu, qui apparaît plus hardie et plus heureuse dans le saint Sébastien, dans l'enfant Jésus enfant, dans les dix mille martyrs. Sur la foi de quelques articles de comptes, qui s'appliquent sans doute à un autre livre de la reine Anne, la critique avait attribué ces peintures, au moins pour une part, à Jean Poyet, disciple de Fouquet. Elles paraissent bien appartenir à l'école de cet excellent maître, et quelques-uns de ses élèves y ont peut-être travaillé, si Ton s'en rapporte à certaines similitudes de détail qui frappent l'observateur. Mais, d'après un autre document invoqué avec raison par M. Delisle, le principal, sinon le seul auteur, doit être « Jehan Bourdichon, painctre et valet de chambre de monseigneur (Louis XII) », qui, en vertu d'un mandement daté de Blois, le 14 mars i5o8, reçut la somme de mille cinquante livres tournois pour avoir, dit la reine, « richement et somptueusement historié et enlumyné une grans Heures pour notre usaige et service, où .il a mis grant temps ^ ». Le monument d'une si rare importance, qui fait aujourd'hui l'orgueil de notre Bibliothèque nationale, est bien plutôt désigné par ces expressions adrairatives que par celle de « petites heures », employée dans les comptes cités jusqu'à présent, et qui ne lui convient nullement. Voilà donc

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