I. Cabinet des ma)iuscrits, III
l'âge exact du manuscrit et le nom de Tartiste fixes par un texte positif. Ce chef-d'œuvre a été tant de fois étudié, que, pour le reste, nous renverrons le lecteur à la belle reproduction qu'en a publiée Curmer, ainsi qu'aux travaux de MM. Le Roux de Lincy et Barbet de louyi. Quelques-uns de nos souverains, Henri II, Marie Stuart, Charles IX, Henri IV, Marie de Médicis, se donnèrent encore le luxe de livres d'heures manuscrits illustrés par les maîtres de l'art. Mais déjà l'impression, unie à la gravure, supplantait partout cette mode élégante et princière.
Les encadrements, durant la période de la Renaissance, sont peut-être encore plus riches que dans la précédente. Néanmoins le dessin d'ornement, malgré toute son élégance, y prend un caractère étranger au véritable but de l'enluminure. Les motifs empruntés à l'art du sculpteur, du ciseleur, de l'orfèvre, la damasquinure, le cartouche, le camée, le vase, la chimère, et par-dessus tout la nudité païenne, la sirène, les amours, envahissent les bordures. François Colomb, membre d'une famille d'artistes nantais, déploie dans la combinaison de ces éléments quelque peu disparates un talent remarquable. Jean Cousin lui-même s'en mêle, suivant quelques critiques. C'est en vain; ni eux ni leurs émules ne peuvent rendre à cette partie du domaine des enlumineurs son originalité perdue. Il n'y a plus d'ornementation particulière aux manuscrits, et bientôt il n'y aura plus de manuscrits. Les essais tentés après la fin du xvn" siècle, comme les petites images peintes sur
I. I7t' de la reine Anne de Bretagne, II, 4Ô, et Notice des objets composant le musée des souverains, p. 85.
sa LES MANUSCRITS ET LA MINIATURE.
vélin que la reine Marie-Antoinette avait apportées de ' Vienne et distribuait à Versailles, et ceux qu'ont renouvelés de nos jours des amateurs moins éclairés que zélés, sont des études rétrospectives; ils n'appartiennent plus à rhistoire de la vraie miniature.
Toutefois cet art séculaire et national ne s'éteindra pas sans laisser d'héritiers. On l'a déjà remarqué, la grande peinture moderne est la fille de l'enluminure : après s'être échappée du corps de la lettrine, Vhistoire a brisé la prison du livre, devenu à son tour un cadre trop étroit, pour s'élancer au dehors et se développer en liberté. L'école française, en particulier, a pour ancêtres directs Fouquet, Beauneveu et leur modeste pléiade, bien plutôt que les maîtres de la renaissance italienne. Nos fresques, nos peintures sur toile ne sont, à l'origine, que des miniatures agrandies: mêmes idées, même faire, mêmes procédés, même finesse. Regardez les retables, les reliquaires décorés par le pinceau, la châsse de sainte Ursule, par exemple: la ressemblance est encore plus frappante, et la transition plus insensible. Rien d'étonnant, d'ailleurs, puisque ces œuvres vénérables sont souvent sorties des mêmes mains : Fouquet, les van Eyck, Angelico de Fiesole, Léonard de Vinci n'ont-ils pas exercé leur génie fécond sur le vélin aussi bien que sur la toile ou le bois, et certaines de leurs œuvres, comme le portrait d'Etienne Chevalier, n'ont-elles pas été simplement transportées de l'un sur l'autre? Même en peignant leurs grands tableaux, Giotto, le Pérugin, Raphaël, dans sa première manière, ont l'air de se souvenir des brillantes enluminures oti ils ont puisé dès leur enfance le goût du dessin, en feuil-
leiant les vieux manuscrits de leurs églises et de leurs bibliothèques. La juste admiration que nous inspirent les modernes doit donc remonter jusqu'à leurs initiateurs et à leurs premiers modèles. Le mystère qui recouvre le nom de la plupart de ces anciens maîtres, le voile plus épais que le temps a jeté sur leur gloire les ont fait trop souvent négliger; leur astre a pâli devant le soleil du grand art, mais Téclat du plein midi ne détruit pas le charme de Taurore et ne saurait en imposer Toubli.