‹ Les manuscrits et la miniatureChapitre 111 sur 144 · FIG. 94. VOCATION DE SAINT PIEURK. XV" SIÈCLE · texte numérisé non relu

FIG. 94. VOCATION DE SAINT PIEURK. XV" SIÈCLE

Tiré Ju bréviaire de Matliias Corvin, ms. du Vatican, reproduit daiK, les Exaugiks de Curnicr.)

similés par M. de Viel-Castel et dt)ni l'original nous est revenu? Quoi de plus rapliaëlesque et de mieux ordonné que le tableau de la Vocation de saint Pierre,

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encadré dans une riche initiale des célèbres Heures de Mathias Corvin demeurées à Rome? Aucun de ces chefs-d'œuvre n''est signé, et tous les efforts réunis de la critique ne peuvent aboutir, à leur sujet, qu'à des attributions plus ou moins judicieuses, mais toujours incertaines.

Un des genres où excellait le pinceau plein de finesse des miniateurs italiens, c'est le portrait. Au temps de Pétrarque, ils y étaient déjà passés maîtres. L'illustre poète, artiste et lettré, qui faisait lui-même enluminer des manuscrits et protégeait les peintres à l'instar des potentats de Florence, des ducs de Milan, des rois aragonais de Naples, a été représenté, de son vivant, dans une bible latine calligraphiée pour lui. Sa belle physionomie, encadrée dans une initiale, est assez bien rendue, et Ton voit qu'elle a été prise sur la nature vivante*. Celle de Raimond LuU, le savant universel, a été reproduite avec bonheur par le pinceau de Girolaino de Crémone, en tctc de ses Opéra chiinica, conservés à la bibliothèque Magliabechiana. La ville de Naples possède un recueil presque unique en ce genre: c'est le registre de l'association de Sainte-Marthe, fondée en 1400 par la reine Marguerite, pour s'occuper d'œuvres pies. A mesure que les hauts et puissants personnages entraient dans cette confrérie, on inscrivait sur une page spéciale la date de leur admission, et l'on y peignait leur portrait avec leurs armoiries. Soixante princes ou seigneurs se succèdent dans cette magnifique galerie sur vélin, due à des maîtres napolitains dont le nom

I. Ce portrait se trouve dans le Moyen âge et la Renaissance de Lacroix.

LA MINIATURE DANS LES PAYS ET K A N C l, H "■. .lOi

aurait mérité de passer à la postérité. On y remarque, entre autres, la reine Isabelle de Lorraine, femme du roi René, et ce prince lui-même, entouré de Tappareil royal, vêtu d'une robe violette et d\m manteau rouge, se détachant sur un fond d'or ; son visage, encore plein de jeunesse et de santé, est bien tel qu'il devait être au moment où il prit possession de son éphémère royaume. Lorsque les miniateurs d'Italie ne copient pas un modèle animé, ils empruntent visiblement leurs figures aux monuments ou aux souvenirs de l'antiquité. Leurs Moïse, leurs saint Pierre sont de vrais Romains des premiers siècles, quand ils ne sont pas des Jupiter habillés à la moderne. Ces réminiscences classiques s'allient heureusement aux mille variantes du Bambino et de la Madone inspirées par les types populaires, si purs dans la région de Rome, et composant eux-mêmes une collection de vivants souvenirs des temps anciens. Le pinceau idéalisait encore les traits de ces lointains héritiers d'une grande race, si bien faits pour la pose ; aussi est-ce principalement dans le dessin de tête qu'on voit triompher les qualités maîtresses de l'art italien, l'imagination, la grâce, le sentiment.

Les Byzantins firent mieux que de ressusciter les formes et les formules antiques: ils en gardèrent le dépôt et les perpétuèrent chez eux sans interruption. Ayant cette double fortune d'être à la fois les fils des Grecs et les seuls survivants du monde romain après le déluge des invasions barbares, ils réunissaient sur leur tête toute la succession des anciens et se trouvaient dans des conditions exceptionnellement favorables pour

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continuer leur grande mission artistique. Maliieureusement le sang était dégénéré, et le génie de la race semblait épuisé. Telle était la stérilité de ces pâles descendants de Zeuxis et d'Apelle, et en même temps leur pieux respect pour les données antiques, dont la copie était leur seule ambition, qu'ils s'immobilisèrent dans la reproduction de celles-ci, et, cessant de poursuivre le progrès, ne firent plus un pas en avant. Entre leurs mains, la source de Tinvention se tarit, l'art se figea. Le règne de la convention anéantit Tétude de la nature, et ce règne fut si absolu, que Pépithète de byzantin fut appliquée depuis à Part latin dans sa phase hiératique, comme si tout ce qui était formule et tradition fixe devait venir de Byzance. Sauf de bien rares dérogations à Pusage, tout était réglé d'avance dans la peinture néogrecque, les sujets à traiter, la composition, le dessin, la couleur, les attitudes, les traits de la figure, et jusqu'aux accessoires. Il y avait des manuels indiquant dans le plus grand détail comment il fallait représenter les merveilles de Pancienne et de la nouvelle loi, les fêtes de la mère de Dieu, les miracles des principaux saints, les allégories, les moralités. Aussi retrouve-t-on, à plusieurs siècles de distance, des Vierges, des Prophètes, des Ascensions, des Passages de la mer Rouge absolument identiques. Un tel système avait du bon en tant qu'il conservait et renouvelait les précieux vestiges de Pécole ancienne; mais la suppression de toute invention devait fatalement conduire .à la décadence dans un temps donné. Aussi la miniature byzantine suit-elle une marche diamétralement opposée à celle delà miniature occidentale. Beaucoup plus avancée d'abord, et pro-

fondement imprcgncc du caractère classique, elle est bientôt étouffée par les violences des iconoclastes, qui, sous Tempereur Théophile, allèrent jusqu'à faire des martyrs parmi les enlumineurs. La persécution passée, elle revient à la vie, pour atteindre son maximum depros périté et de perfection au x" siècle, alors que Tart néolatin est encore dans Penfance. Puis, aussitôt après, elle décline; quand les croisés s'établissent à Constantinople. elle n'est plus que Tombre d'elle-mcme, et, le Jour où les Turcs s'en empareront à leur tour, ils n'auront pas la peine de lai porter le dernier coup: elle sera morte pour jamais, avec toute la civilisation du vieil empire d'Orient.

Dans les livres byzantins, l'initiale n'a pas la mcme importance ni la même tendance envahissante que dans les nôtres. Elle ne déborde pas sur les marges et conserve toujours des proportions modestes ; par conséquent, elle ne sert pas de cadre à de petits tableaux comme chez les Occidentaux. Elle est peinte de plusieurs couleurs, mais rarement à teintes plates, et plus souvent en or, car la chrysographie fut toujours en faveur dans cette école. M. Bordier, qui vient de publier une très intéressante étude sur l'ensemble des manuscrits grecs de la Bibliothèque nationale, y a distingué quatre types de grandes lettres ornées : l'initiale simple, archaïque, tracée avec grâce et netteté, mais sans excroissance ni fioriture; l'initiale historiée, formée de personnages, d'animaux ou d'objets divers, disposes de manière à suivre la conlîguration du caractère; l'initiale fîeiironnce et articulée, composée d'une chaîne de petits fleurons seitis d'or; enfin V\m\\i\]c Jlcuronnée arbi traire ,

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tracée ordinairement en rouge, sans or, et accompagnée de feuillages enroulés ou d^ornements fantaisistes *. La seconde de ces quatre variétés, que M. Bordier appelle « historiée «, bien qu''elle ne renferme pas, à proprement parler, des « histoires », est de beaucoup la plus riche et la plus curieuse. Dans un seul manuscrit, un saint Jean Chrysostome du x'' siècle, on trouve des initiales formées par deux chiens affrontés, par deux hommes en prière, par un oiseau becquetant la tête d'un lièvre, par un lion Jouant avec deux têtes de chien, par un vendangeur enlevant sa hotte, par deux colonneites surmontées chacune d'une tête, par un pêcheur à la ligne, etc. Montfaucon a gravé, dans sa Paléographie grecque, d'autres spécimens du genre. Malgré l'ingéniosité des combinaisons et la finesse de l'exécution, les grandes lettres byzantines ont deux inconvénients : d'abord, leurs traits essentiels sont souvent défigurés par le caprice de l'artiste, qui n'a vu que la beauté de l'ornement, tandis que les calligraphes latins, dans leurs écarts les plus extravagants, maintenaient toujours au caractère une forme reconnaissable ; en second lieu, par l'etîet de la singulière habitude contractée par les scribes grecs de mettre une grande lettre, non au commencement de la phrase, mais au commencement de la ligne qui suit; l'initiale ornée tombe n'importe où, même au milieu d'un mot, et dès lors n'est plus une initiale. On s'explique difficilement comment des yeux accoutumés à l'ordre et à la symétrie pouvaient n'être pas choqués de la confusion engendrée par ce

I. Description des peintures et autres ornements contenus dans les manuscrit grecs de la Bibliothèque nationale, p. 23.

LA M I N I A T U i; E DANS LES PAYS E T 11 A N G E R S. 2R5

vieil usat^c; cela nous montre une fois de plus Tempire absolu que la tradiiion exerçait à Byzance.

Les portraits abondent dans les miniatures de cette

Fio. 95.

INITIAL!', s DYZANTINES. X '' SIÈCLE.

(Tirô du ms. grec 654 de la Bibl. nat.)

école. Mais sont-ce bien des portraits? Quelques types illustres, ceux de saint Paul et de saint Jean Chrysostome, dont le souvenir était très vivace chez les Grecs, ceux des anciens empereurs, sont reproduits tidèlement de génération en génération, et certainement ces images stéréotypées doivent avoir conservé quelque chose de la physionomie de l'original ; les données de l'histoire conlirment tout à fait cette supposition. Il n'en est pas

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de même pour les personnages moins connus. Tout au plus peut-on considérer comme authentique la figure des princes représentés dans les livres exécutés pour eux, par exemple, celle de Basile le Macédonien, de Constantin Ducas, de Nicéphore Botoniate et de leurs épouses, dans trois volumes qui, ont été à leur usage. Quant aux prélats, aux écrivains, aux médecins, aux fonctionnaires peints dans divers manuscrits, isolés ou autrement, à l'époque où la tyrannie de la convention était complètement établie, il serait imprudent de les prendre pour autant de portraits. Il est impossible cependant de ne pas admirer ces fines tètes au caractère antique, à la carnation foncée, et ces corps bien posés, couverts d'amples vêtements artistement drapés, ressortant sur un fond d'or qui a gardé tout son éclat. Aux évangélistes, aux anges, aux saints, aux patriarches, le miniateur a également prêté ces types classiques, qui ont du moins l'avantage d'exprimer la physionomie de la race, et ces nobles attitudes si familières aux anciens. La vérité de la pose aiteint son comble dans un Jacob endormi, justement vanté par Wagen, qui va jusqu'à le préférer à la célèbre figure exécutée par Raphaël dans les loges du Vatican. Cette œuvre de maître appartient à un saint Grégoire de Nazianze de la fin du ix" siècle, qui est un monument d'une importance capitale pour l'étude de l'art byzantin. Les scènes religieuses et historiques sont traitées de la même façon. La Bible entière est habillée à la grecque; les réminiscences païennes naissent d'ellesmêmes sous le pinceau des enlumineurs; les dieux, les héros mythologiques, vèius ou nus, sont évoqués sous

LA MINIATURE DANS LES PAYS ETRANGERS, sûr

le moindre prétexte. David gardant ses troupeaux, c'est Orphée ou Apollon jouant de la lyre, inspiré par une belle femme aux bras et au sein découverts, symbolisant la Mélodie. La .Justice, la Force, la Vérité sont des

Fie. Ç6. TÊTE d'ange. X 1 l'' SIÈCLE.

(Tiré du ras. grec 278 de la Bibl. n.-»t.)

nymphes antiques. Quantité d'autres souvenirs des beaux temps de la Grèce ont été relevés par M. Bordier, qui a rapproché avec raison toutes ces curieuses miniaiures des peintures d'Hcrculanum. D'un autre

côté, les scènes purement chrétiennes, celle de la Vierge tenant Penfant Jésus devant les Mages et les bergers, celle du baptême du Sauveur dans les eaux du Jourdain, sMmmobilisent en quelques modèles stéréotypés, qui passeront dWge en âge et de pays en pays sans se modifier en rien; ils sont venus ainsi jusqu'à nous. Ici le paganisme est remplacé par le byzantinisme. Nous en sommes dédommagés dans quelques grandes pages d'histoire contemporaine ou relativement moderne, telles que la Condamnation de Thérésie de Macédonius et la Cour de Tempereur Jean Cantacuzène , peintes dans deux manuscrits des ix"= et xiv" siècles, parce que là 'e costume et le type néo-grecs sont à leur place, et que rien de choquant ne vient nous déranger dans notre légitime admiration. Des sujets de chasse, des monuments en construction, de rares scènes de mœurs nous initient aussi à certains détails de la vie byzantine. Mais il ne faut pas oublier qu'ils sont toujours mélangés d'éléments empruntés au fonds commun de la tradition; l'imitation de la nature n'est jamais érigée en principe comme dans les écoles d'Occident. Ainsi, le peintre byzantin n'hésite pas à donner des proportions minimes aux personnages d'un rang secondaire qui figurent dans ses tableaux. 11 fait l'empereur très grand, uniquement parce que c'est l'empereur, et l'esclave ou même l'enlumineur très petits, par la seule raison qu'ils sont d'une classe inférieure; ce ne sont pas les lois de la perspective qui le guident, c'est la flatterie, ou, si l'on aime mieux, la modestie; mais ni l'une ni l'autre n'ont affaire avec le dessin.

Le paysage n'existe pas dans les miniaiures de cette

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école, OU, s'il existe, il est tiré d'une nature inconnue. « Les arbres sont des plaques vertes, festonnées sur leurs bords et relevées de blanc jaunâtre ou de blanc pur, tout crûment; les branchages sont des filaments noirs, les buissons de petits bouquets posés à côté Tun de Tautre. » Dans le Baptême de Jésus, « les rochers sont fantastiquement amoncelés »; ailleurs, « la grêle est figurée par de grosses boules blanches, arrangées symétriquement en quinconce ». Les bâtiments les plus beaux comme les plus humbles « sont invariablement tracés avec l'ignorance la plus absolue de la perspective*. » Les intérieurs sont également très rudimentaires ; seuls, le service de la table et le matériel à l'usage du calligraphe sont représentés avec une certaine complaisance. L'espèce animale est beaucoup mieux traitée, notamment les chevaux, dont les Grecs ont toujours rendu la souplesse et la légèreté avec plus de bonheur que les artistes latins. Aux animaux se mêlent quelquefois des satyres ou des dieux Pan; ces grotesques donnent un parfum d'antiquité au traité de Nicandre, De j^aturis animaliiim, écrit au xi® siècle d'après un prototype antérieur, à ce que pense M. Lenormant-. Les fleurs prennent un aspect naturel et presque scientifique ^ans un De maieriâ medicâ de Dioscoride, à peu près du même âge, oii leur contour a été dessiné à l'encre avant l'application de la gouache. Toutefois c'est là, on le comprend, une exception voulue. La plante fleurie ou bien en feuilles, ici plus qu'ailleurs, est un simple motif d'ornement. Elle se déroule en fantaisies

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