CHAPITRE VII
Condition des enlumineurs; leur physionomie. — Leur manière de procéder : travail à la plume et au pinceau; ombre et lumière; application de l'or sur le vélin. — Préparation des couleurs; zèle des enlumineurs pour se procurer les meilleures recettes; recueils spéciaux. — Traité De Arte illuminandi. — Usage des patrons découpés. — Lettrines imprimées au moyen d'un moule en relief. — Salaire des enlumineurs; prix des miniatures et des manuscrits illustrés.
Comme nous Pavons fait pour l'écriture, nous allons maintenant passer de Tœuvre à l'ouvrier. Qui n'aimerait à s'introduire dans Tatclier de ces humbles artistes, si profondément ignorés pour la plupart, et à surprendre les secrets de leur profession? Nous avons essayé de le faire pour les calligraphcs ; nous avons pénétré dans ces paisibles scriptoj'ia, où se multipliaient, comme dans une ruche laborieuse, les produits intellectuels de tous les âges. Or ces simples scribes de la première période étaient en même temps les enlumineurs. L'ornementation des livres n'avait pas encore pris assez de développement pour nécessiter l'intervention des peintres véritables; tant qu'elle demeura confinée entre les mains des moines, le travail ne fut pas divise. On se rappelle cet abbé qui, à
29(î LES MANUSCRITS ET LA MINIATURE.
lui seul, avait préparé le parchemin d^un graduel, Pavait réglé, avait transcrit, corrigé et ponctué le texte, puis enfin avait illustré les pages et noté la musique. Sans cumuler autant de fonctions différentes, le calligraphe ordinaire savait embellir son œuvre par la plume et par le pinceau. Les conciles, les évêques des premiers' siècles avaient prescrit Tétude des beaux-arts dans les monastères, et les règlements particuliers de plusieurs ordres religieux, ceux des Chartreux, par exemple, avaient sanctionné cette obligation. Aussi n'était-il pas rare de voir les mêmes hommes s'occuper à la fois de peinture, de sculpture, d'orfèvrerie, de musique ; Tart était un dans le haut moyen âge, et par la pensée et par l'exécution. Ainsi donc, tout ce qui a été dit plus haut sur les écrivains s'applique également aux enlumineurs primitifs : les mêmes tribulations, les mêmes encouragements les attendaient, et, si la belle écriture était récompensée par des visions célestes, la main qui peignait le vélin, d'après les légendes de Kildare, était dirigée par les anges.
Au xnr siècle, cet art prenant tout à coup une extension considérable, son exercice se partage entre les clercs et les laïques, et en même temps le miniateur se sépare du calligraphe ; non pas d'une façon générale et absolue, car ils se trouveront longtemps encore compris dans les mêmes corporations et soumis à une taxe commune, mais en certains cas particuliers, qui deviendront de plus en plus nombreux. Déjà l'on commence à les désigner par des noms différents : le premier s'appelle V illuminât or, le paginator ou le décorateur de pages ; le second garde l'ancienne dénomination de librariiis
LES F.NLUMINEUKS ET LEURS PROCI.DÉS. 2^7
oudc scriptnr. mais avec une signification plus resti-eini^. En 1292, le rôle des tailles de Paris compte douze enlumineurs établis dans cette ville ; en i3oo, il en compte quinze. Comme la plupart des autres artisans parisiens, ils étaient presque tous groupés dans une même rue, la rue Boutebrie, qui prit d'eux le nom de rue des F]nlumineurs ; ils s'y trouvaient dans le voisinage des parcheminiers et des libraires, de sorte que les différentes industries ayant pour objet la confection du livre étaient concentrées dans le même quartier, au grand avantage du public. En i383, l'ornementation des manuscrits constituait une profession exclusive, et ceux qui s'y adonnaient formaient une corporation à part (illuminator librorum fuit, et est ac esse intendit vents illiiminator juratiis). Cette corporation, comme celle des écrivains et plusieurs autres, était exempte de la charge du guet. C'est à partir de la même époque que les princes, les grands seignpurs, les prélats commencèrent à avoir des enlumineurs attitrés, attachés à leur personne ou à leur cour: Charles V et ses successeurs, les ducs de Berry, d'Anjou et de Bourgogne, Richard de Bury et plus tard le sire de la Gruthuysc en entretenaient un certain nombre. Ceux qui travaillaient pour la famille royale, comme Jean Fouquet, Jean Bourdichon, Barthélemi Guetty avaient le titre de « peintres du roi «; et le fait est que les plus grands peintres, en Italie comme en Flandre et comme chez nous, ne dédaignaient pas, nous l'avons vu, d'exercer leur talent sur les manuscrits. Les écoles de peinture n'existaient pas encore, car, lorsqu'on parle de l'école de Fouquet ou de ses élèves, c'est généralement au ligure, et l'on veut simplement
dire ses imitateurs. Mais il y avait des familles d'artistes où Tamour du métier, les recettes, les procédés se transmettaient de génération en génération et qui formaient, par le fait, de véritables écoles particulières. On voyait les pères et les enfants, les frères et les soeurs collaborer ou rivaliser ensemble. Telle était la famille des van Eyck, illustrée par les travaux d'Hubert, de Jean et de Marguerite; celle des Horembault, dont trois membres également, Gérard, Luc et Suzanne, manièrent le pinceau. « Suzanne, sœur audit Luc Horembout, rapporte Guichardin, fut .excellente ouvrière, principalement en faire ouvrages très menus et fins au poissible, et très excellente quant à Part d'illuminer ; de sorte que le roy Henri VIII, avec grands dons et provisions, l'attira en Angleterre auprès de luy, où elle vesquit plusieurs années en faveur et grande grâce de toute la court, et finalement y mourut en grand honneur, estant fort riche 1. » On voit que les enlumineuses des cloîtres avaient trouvé de dignes héritières.
La plupart de ces artistes séculiers sont demeurés inconnus. Un très petit nombre signaient leurs œuvres, à l'exemple de certains religieux, plus rares encore. Dès le déclin du xm^ siècle, on rencontre parfois à la fin des manuscrits, après la souscription du copiste, des notes comme celle-ci:
Henris ot nom l'enlumineur., Dex le gardie de deshouneur-V
Ces signatures, d'abord timides, en raison de la mo-