Cassiodore, De instit. divinar. Scripturar., ch. x.\x
LA RELIURE. Jiç,
les fonctions multiples du librariiis étaient déjà scindées de son temps. Peut-être contribua-t-il personnellement à faire entrer dans Tusage une division du travail qui était la condition essentielle du progrès. Toujours est-il e]ue ses préceptes et son recueil de dessins, aujourd"'hui perdu, paraissent avoir imprimé à l'industrie de la reliure une impulsion féconde, qui devait se traduire dans les siècles subséquents par de véritables merveilles artistiques.
Les belles reliures du moyen âge sont de quatre siècles: leur carcasse, composée ordinairement de deux ais de bois assemblés, est recouverte, soit d'ivoires sculptés, soit de plaques d'orfèvrerie, soit de cuir, soit enfin d\ine étoffe plus ou moins riche; mais quelquefois deux ou trois de ces éléments sont combinés ensemble, afin de se soutenir ou de se faire valoir mutuellement. Les ivoires n'ont pas toujours été exécutés pour le volume dont ils forment le revêtement extérieur; il y en a de rapportés et d'un âge beaucoup plus ancien que le manuscrit. Tels sont ceux du célèbre Office de la Circoncision que Ton conserve à Sens et qui servait, dit-on, à la Fête des Fous ou plutôt de TAne (l'àne de la crèche de Noël). Ce livre liturgique appartient au xni® siècle : les sculptures en ivoire qui le protègent remontent bien au iv*. Elles représentent des sujets païens, tels que Diane et le Triomphe de Bacchus, sujets qui, sans doute, auront paru moins déplacés sur un missel appelé à figurer dans une cérémonie toute profane. La composition de ce diptyque est aussi curieuse au point de vue de Part que son adaptation peut rètre au point de vue de Thistoire de la reliure. Mais,
J30 LES MANUSCRITS ET LA iMINIATURE,
la plupart du temps, les artistes chre'tiens se sont donné ja peine de travailler eux-mêmes l'ivoire pour en faire des couvertures appropriées à la destination et à la nature du livre. C'est surtout depuis l'époque carlovingienne qu'ils se sont exercés dans ce genre difficile, dont la rareté de la matière première augmentait encore le mérite. Les Byzantins l'ont cultivé avec assez de succès, ainsi que les Italiens, qui nous ont laissé, dans le sacramentaire de Monza, un des plus anciens exemples de l'alliance de l'ivoire avec les métaux précieux. Cependant les reliures carlovingiennes les plus dignes d'attention sont encore celles du psautier de Charles le Chauve et des sacramentaires de l'église de Metz, Le premier de ces magnifiques volumes, qui avait été transporté de notre grande Bibliothèque au musée des Souverains, est revêtu de deux ivoires représentant des scènes de l'Ancien Testament: l'âme de David protégée par le Tout-Puissant, sujet tiré du psaume LVI; la conversation du même David avec le prophète Nathan, d'après le second livre des Rois. Tous deux sont encadrés dans un travail d'orfèvrerie. On ne contemple pas sans un vif intérêt ces reproductions encore grossières de la figure humaine, plus anciennes que toutes les sculptures de nos cathédrales, et l'on ne peut s'empêcher de ' les rapprocher de celles oii s'essayait vers le même temps le pinceau des enlumineurs. Des deux sacramentaires de Metz, demeurés à la Bibliothèque nationale, le premier n'a conservé qyi^une partie de son ancienne reliure : c'est le plat supérieur, recouvert d'une plaque d'ivoire ou se trouve sculpté un Crucifiement naif, dans le goût ordinaire de l'époque. 11 est également encadré
Fie. 1 OJ.
TRIOMPHi: DE IIACCHU;
(Ivoire antique servant de couverture h un missel de la bibl. de Sens, reproduit par M. Laharte, Hist. des aris iiuliislricls, i, j-, .)
jjr, LES MANUSCRITS ET LA MINIATURE.
dans une bordure de pierres, de perles et d'émaux cloisonnés à la façon orientale. En outre, il est orné d'une légende ainsi conçue :
In criice rcstituit Christiis, pia victima fachis, Qiiod mala fraiis tulerat, serpentis preda ferocis.
Cette inscription a été gravée en capitales allongées sur deux petites lames d'or, placées en haut et en bas. Quant aux ornements de l'autre plat, ils ont été remplacés par une bordure de vermeil d'un travail moderne. Le second sacramentaire de Metz nous offre sur chacune de ses faces neuf petits carrés d'ivoire, de soixante millimètres sur cinquante, entourés d'un cadre d'argent. Ces dix-huit compartiments, taillés avec assez de finesse, forment une suite; ce sont des scènes empruntées à la vie d'un prélat. M. Labarte, qui les cite dans son Histoire des arts industriels, les attribue au ix« siècle; c'est aussi l'âge que l'écriture permet d'assigner à ce masgnifique volume.
Dans la période romane, la sculpture sur ivoire ne fait pas de sensibles progrès, comme on peut en juger par les sujets symboliques qui recouvrent deux manuscrits étudiés à Munich par le P. Cahier. Sur le premier, on voit un orante, ou un personnage priant, les bras étendus, environné de figures d'hommes et d'animaux; le tout est renfermé dans une large bordure, également d'ivoire, où des rinceaux de vigne s'entremêlent à d'autres animaux d'une allure assez naturelle. Sur le second, l'on reconnaît sans peine le baptême de Jésus-Christ. Le corps du Sauveur est très raide; mais la draperie est beaucoup plus souple, et dans le vêtement
de saint.Iean-Baptistc elle est même traitée avec aisanee.
Fie, I 0 ^. C K U C I F 1 r. M E N T S U n 1 V 0 1 R K . I X*^ S I 1. C I E
(Kcliurc du ms. lat. 9383 de la BiM. 11.1t.)
La bordure, ici, est un simple dessin d'ornement. En somme, ces deux morceaux appartiennent encore à un
art primitif. Lorsqu'on arrive au xii* siècle, au contraire, cet art tout spécial se transforme et prend un air de vie absolument nouveau. Les plats du volume, exécutés en Palestine pour la princesse Mélisende et analysés dans les Nouveaux Mélanges du P. Cahier i, offrent de grandes compositions synthétiques rappelant tout à fait celles des enlumineurs de Pépoque et traitées avec la même finesse : David et la psychomachie, série de sujets distribués dans six médaillons et dans les intervalles qui les séparent; les Œuvres de miséricorde, réparties de même en six compartiments, entre lesquels se jouent des animaux fantastiques. Le plat supérieur, en particulier, trahit un artiste expérimenté, peut-être quelque enfant de Byzance au service d'une cour latine. Les prunelles de la plupart des personnages sont représentées par de petits grenats incrustés dans l'ivoire, qui font un singulier effet. L'ensemble est entouré d'une large et riche bordure. Vers le même temps, on trouve aussi des plaques artificielles formées de plusieurs fragments rapportés; ainsi, sur un livre liturgique de la bibliothèque de Munich, les scènes de la Passion, de la Résurrection, de l'Ascension, sculptées à part, ont été superposées suivant l'ordre logique, en commençant par le bas, comme dans les vitraux, et réunis par des morceaux de bordure d'un âge et d'un travail différents. Cette espèce de mosaïque ne vaut jamais la composition une et homogène appropriée au manuscrit ou faite exprès pour lui.
On peut observer les progrès subséquents de la