CHAPITRE II
Origines de l'art d'écrire. — L'écriture grecque dans l'antiquité et le moyen âge. — Formation de l'alphabet latin. — Écritures romaines : capitale, onciale, minuscule, cursive. — Ecritures mérovingienne, carlovingienne et romane. — Minuscule et cursive gothiques. — Écritures étrangères : wisigothique, lombardique, anglo-saxonne, allemande. — Résumé de l'histoire de l'écriture.
L'orii^ine Je Fccriture, comme celle du langage, à laquelle elle se rattache par des liens étroits, sera toujours un problème insoluble. Elle peut être éclairée par le raisonnement; mais on ne parviendra pas à l'établir scieniiliquement sur des faits, parce qu'elle remonte à des temps très voisins de la naissance de riiumanité, sur lesquels les faits nous manquent. Contentuns-nous donc des résultats obtenus jusqu'à présent par l'induction et par la comparaison intelligente des alphabets antiques. Le premier de ces résultats, et l'un des plus indiscutables, c'est que l'écriture, comme toutes les grandes découvertes, n'a pas été inventée tout d'une pièce, mais a mis de longs siècles à se produire, à se compléter, à se perfectionner. Les
jo LES MANUSCRITS ET LA MlNIATURt.
premiers hommes qui ont voulu écrire ont simplement dessiné Tobjet dont ils voulaient parler : c'est là le genre primitif de l'écriture; c'est l'écriture hiéroglyphique. Nous en constatons l'usage chez plusieurs peuples qui ont conservé fort tard les traditions originelles, chez les Chinois, les Assyriens, les Egyptiens, les anciens Mexicains, les Mayas du Yucatan.
Les caractères figuratifs, comme les appelle Champollion, ne durent pas suffire longtemps à l'homme. S'il pouvait, à la rigueur, représenter avec eux tous les objets matériels, il lui était interdit d'exprimer par leur moy.en les rapports de ces objets entre eux et la foule des idées qui germaient, chaque jour plus développées, dans son cerveau. De là une deuxième manière, à laquelle arrivèrent spontanément et presque simultanément les races antiques que nous venons de nommer : l'écriture idéographique ou symbolique. Dans celle-ci, des symboles ou des tropes graphiques se mêlent aux hiéroglyphes pour peindre les idées, les actions, les qualités, les abstractions. Elle offre un amalgame de dessins et de signes emblématiques. La convention est déjà introduite dans l'écriture : c'est le principe fécond d'oti sortira le troisième et dernier genre, qui sera hi perfection.
La grande métamorphose, le grand progrès, nécessité par la multiplication croissante des choses à exprimer, consista à passer de la représentation des idées à celle des sons. Se figure-t-on l'importance colossale de cette merveilleuse invention, auprès de laquelle pâlissent toutes celles des temps modernes, et l'enthousiasme qu'elle dut exciter chez les premiers initiés ? Désormais
L'i:CRlTU H K. ji
on allait pouvoir écrire tout ce que l'on disait, écrire comme Ton parlait, raconter ce qu'on voudrait, à Taide d'un ensemble de signes inliniment plus simples, plus fixes, plus réguliers : le caractère était né, avec récriture phonctiqiic. Les premiers caractères ne répondirent qu'aux syllabes et, par conséquent, furent encore assez compliqués. Bientôt un dernier pas fut franchi : on décomposa la syllabe en lettres, en voyelles et en consonnes, et Talphabet fut trouvé. Les peuples qui se servaient des hiéroglyphes, et des idéogrammes ne parvinrent pas tous à cette conception parfaite du phonétisme. Les Aztèques du Mexique, les Chinois en restèrent à récriture syllabique ou bien au rébus ; les derniers en sont même encore là, après quarante siècles de leur prétendue civilisation. Mais les Egyptiens eurent de bonne heure des lettres véritables, et enfin un alphabet complet fut composé par les Phéniciens, ces grands négociants de l'antiquité, qui le répandirent pour les besoins de leur commerce chez les Hébreux, dans une partie de l'Asie, de l'Afrique et de l'Europe. Un des leurs, le légendaire Cadmus, ou tout autre, l'importa en Grèce, d'où il se propagea peu à peu en Occident. Les auteurs grecs et latins, Diodore de Sicile, Clément d'Alexandrie, Pline, Lucain, Pomponius Mêla, sont à peu près unanimes à rendre hommage sur ce point au génie de la race phénicienne ou syrienne '. Nous ne nous occuperons ici que de l'écriture pho-
I. Voy. leurs témoignages, avec beaucoup d'autres détails intéressants sur la matière, dans la remarquable étude de François Lenormant, insérée au mot Alpliabetum dans le Dict. des Antiquités de MM. Darenibcrg et Saglio.
nétique, la seule qui nous ait laissé des monuments dignes de porter le nom de livre. Dans le nombre de ses ramifications, nous envisagerons de préférence récriture grecque, et surtout récriture latine, devenue celle de la plupart des nations européennes, et à laquelle appartient Timmense majorité de nos manuscrits.
Ualphabct primitif des Grecs ressemblait beaucoup à celui des Phéniciens, comme on peut s'en convaincre en jetant les yeux sur les tableaux comparatifs établis par François Lenormant ^ On a cru longtemps, sur la foi de plusieurs auteurs anciens, qu'ail ne se composait que de seize lettres, augmentées successivement de sept par le célèbre Palamède et par le poète Simonide. Mais des travaux récents ont démontré qu'au contraire Talphabet cadméen, comme le phénicien ou l'hébreu, comptait vingt-deux lettres, que ce nombre fut réduit à seize ou à dix-huit par les grammairiens postérieurs, pour être porté à vingt-cinq le jour où toute la Grèce adopta l'alphabet ionien (408 avant J.-C.). Les Grecs, toujours à l'instar des Phéniciens et des Hébreux, ont d'abord tracé leurs caractères en allant de droite à gauche, contrairement à nous ; plus tard, ils conduisirent alternativement les lignes de droite à gauche et de gauche à droite : c'est ce qu'on a nommé l'écriture boustrophédone, parce qu'elle rappelle la marche du bœuf qui creuse son sillon. Le Musée britannique en possède encore un spécimen dans une inscription grecque provenant d'un piédestal de statue. Un curieux du