I. Règle de l'abbaye de Saint-Victor de Paris
LES ECRIVAINS. loi
là se charge de la ponctuation, celui-ci des peintures; que cet autre colle les feuilles et relie les livres avec des tablettes de bois. Vous, pre'parez ces tablettes; vous, apprêtez le cuir. Que Pun de vous taille les feuilles de parchemin; qu'un autre les polisse; qu'un autre encore y trace au crayon les lignes destinées à guider la plume de récrivain^, etc. » Cette manière de spécialiser la besogne et le talent était évidemment plus favorable à la bonne qualité des produits; elle n'apparaît cependant qu'assez tard, et dans les anciens monastères on trouvait, nous Pavons vu, des artistes capables d'exécuter à eux seuls tous les travaux se rattachant à la confection du livre.
Quelle que soit sa tâche, notre jeune clerc s'y attelle avec courage. Il se courbe sur son parchemin des jours entiers, des mois, des années, s'il le faut : car, ne l'oublions point, il ne s'agit nullement d'une écriture courante comme la nôtre; chaque lettre est pour lui un dessin. Mais la régularité et la continuité du travail viennent à bout de tout, et c'est là le secret de la puissance des ordres religieux.
Le moment arrive enfin ou sa dernière page est remplie : il ne lui reste plus qu'à déclarer, dans une note de sa composition, que l'œuvre est terminée, et, s'il le juge à propos, qu'elle a été exécutée à telle date, en tel lieu, par tel frère. C'est cette formule finale qu'on appelle Vexplicit, par une sorte d'abréviation de l'ancienne locution employée pour les rouleaux : Explicitus est liber; et, de fait, le mot explicit en forme d'ordi-
I. Ciic par Paul Lacroix, Livre d'or des }ncticrs,au mot Ecrivains.
naire le commencement. Elle ne contient pas toujours, malheureusement, le nom du scribe ni les circonstances dans lesquelles s'est faite la copie. Les moines omettent volontiers de semblables détails, par suite de cette humilité professionnelle qui a empêché tant d'artistes et de littérateurs de signer leurs œuvres, à commencer par l'auteur inconnu, mais célèbre quand même, du traité de Vlmitation. Telle est bien la pensée de celui qui a rédigé Vexpîicit suivant :
Expleto libro, referatur gratia Christo; Nomen scriptoris non pono, quia ipsinn laudare nolo^.
Mais la modestie n'arrête pas, sous la plume de notre copiste, l'expression du plaisir qu'il éprouve en touchant au but, ni la plainte amère que lui inspire le souvenir des fatigues endurées. Sa joie déborde en prose et en vers, en distiques, en acrostiches, en plaisanteries plus ou moins originales. Il dissimule son nom sous le voile transparent de l'énigme; il écrit sa souscription en caractères grecs ; entin il s'amuse, et il l'a certes bien gagné. Ses lamentations sont parfois presque aussi divertissantes que les naïfs témoignages de son bonheur. « Ami lecteur, dit un religieux de Gorbie en terminant la transcription d'un traité de Pascase Radbert, retiens tes doigts, prends garde d'altérer l'écriture de ces pages; car l'homme qui n'exerce pas la calligraphie ne soupçonne pas le mal que nous nous donnons. Autant le port est doux au navigateur, autant la dernière ligne est douce à l'écrivain. Trois de ses doigts tiennent le