‹ Les manuscrits et la miniatureChapitre 43 sur 144 · I. Ms. 120 de la bibliothèque de Boulogne-sur-Mer · texte numérisé non relu

I. Ms. 120 de la bibliothèque de Boulogne-sur-Mer

LES F.CRI VAINS. lOj

roseau, mais son corps tout entier peine et travaille. >> Un autre ge'mit sur le froid et Tongle'e qu'il a eu à supporter. Un troisième, appartenant à Tabbaye de Saint- Aignan d'Orle'ans, s'écrie avec Tacccnt de Tartiste amoureux de son œuvre : « Faites attention à vos doigts! Ne les posez pas sur mon écriture! Vous ne savez pas ce que c'est que d'écrire. C'est une corvée écrasante : elle vous courbe le dos, vous obscurcit les yeux, vous brise l'estomac et les côtes. Prie donc, ô mon frère, toi qui lis ce livre, prie pour le pauvre Raoul, serviteur de Dieu, qui l'a transcrit tout entier de sa main dans le cloître de Saint-Aignan '. « Presque tous se recommandent ainsi à la pitié du lecteur et à ses prières. Il y aurait un recueil bien curieux à faire avec ces innombrables explicit, qui se résument dans un immense soupir de soulagement : Deo gratias ! Féliciter ! Amen ! On y surprendrait la pensée intime d'une classe populaire plus intéressante que bien d'autres et plus mal connue. Car ce ne sont pas les seuls religieux qui ont rédigé ces notes finales : leurs successeurs laïques ont fidèlement suivi la tradition ; seulement, au lieu de se borner à demander une prière, ils ont quelquefois formulé des vœux beaucoup plus réalistes et réclamé en termes assez crus un salaire d'un ordre tout différent, qui heureusement restait à l'état de rêve-.

Pour en arriver, à travers tant de souffrances, au point final, le pauvre moine n'a-t-il pas eu besoin de

I. DiiWsle, le Cabinet des manuscrits, II, 121. i. Vinum scriptori reddatur de meliori. — Detur pro pœnd scriptori pulchra puella. Etc.

Stimulants plus efficaces que le vague espoir d'une rémunération matérielle ^lus ou moins chimérique? Si monotones ont été pour lui les longues heures passées dans le silence du scriptoriimi ! si rebutante Pobligation de tracer, durant une bonne part de sa vie, les mêmes caractères sur le même parchemin ! Il s'est instruit, il est vrai; mais il s'est consumé. Ces encouragements. que ne pouvaient lui procurer ni l'appât du gain ni le désir de la renommée, il les a puisés dans les ressources d/'une piété ardente et surtout dans la légende, qui, avec une sorte de compassion attendrie, prodigue à ses pareils les exemples réconfortants. Tantôt c'est la Vierge et son divin Fils qui, dans une suave miniature, tendent les bras aux copistes du livre, tandis que de la main de ces derniers s'échappe un phylactère ou on lit:

Posciint scriptores copulœ cœlestis amores '.

Et effectivement, ces artistes de la plume considèrent leur tâche comme une bonne œuvre, dont le salut de leur âme est le prix : Frater Robertus Gualensis, diim esset juvenis et levita, dévote scripsit pro sainte animœ suce -. Tantôt l'enlumineur, par un sentiment de confraternité désintéressée, fait descendre sur la tête du scribe la couronne céleste qu'il a rêvée pour lui-même^. Une autre fois, c'est l'illustre abbé saint Vaast qui apparaît à un de ses disciples et lui dit, pour le récompenser de sa constance : « Ecrivain, autant de lignes,

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