Bibl. de l'École des chartes, an. i85S, p. 3g
ii8 LES MANUSCRITS ET LA MINIATURE
Un pareil programme, sans doute, ne sera pas réalisé de si tôt : il faudrait une vie dUiomme. Mais peut-être n'est-il pas impossible de poser dès aujourd"'hui quelques jalons. Nous nous bornerons ici à établir dans les produits de Tenluminure un essai de classification, à indiquer les types les plus remarquables de chaque espèce et à dégager de leur rapide examen les traits qui la distinguent.
Le souci de la belle écriture devait naturellement amener l'application du dessin à la décoration des pages : ridée de la calligraphie éveille Pidée de Tornement. On a commencé par tracer des initiales un peu plus fortes, un peu plus soignées que les autres lettres; on a fini par faire de véritables tableaux. Cet art charmant, qui a peuplé de chefs-d'œuvre nos bibliothèques et nos musées, se confond, à sa naissance, avec l'écriture et s'identifie, en disparaissant, à la grande peinture, comme ces longs fleuves qui, partis d'une modeste source, viennent se perdre dans l'Océan et régénérer ses eaux. Nos pères en ont exprimé le but et l'objet par un mot tout à fait pittoresque : sous l'empire de cet amour passionné de la couleur, qui éclate dans leurs monuments, dans leurs vitraux, dans leurs costumes, ils se sont représenté les feuillets couverts d'encre noire comme autant de champs sombres, demandant impérieusement à être éclairés; y semer l'or, l'argent, les couleurs vives, c'était, pour eux, faire le jour, c'était allumer (ilhiminare). Et ne nous servons-nous pas d'une métaphore analogue quand nous disons « illustrer un livre »? L'ornementation des manuscrits devint donc Venlumimire (illuminatio)^ et les artistes qui s'en
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occupèrent devinrent les enlumineurs. C'est là le sens propre Je ces diflerents termes, et c'est là le nom traditionnel, le vrai nom de Tart dont il s'agit. Dans l'usage, et sur le tard, le mot de miniature semble avoir prévalu. C'est un abus de langage manifeste, car la miniature n'est en réalité que l'application de la couleur rouge (minium) à certaines parties de l'écriture ou du livre *, et, si elle a constitué primitivement la base de leur décoration, elle en est devenue bientôt le simple accessoire. On prend donc la partie pour le tout en se servant de cette expression, et l'on commet une double méprise lorsque, par un étrange revirement, on attribue à celle d'enluminure une signirication plus étroite, celle de dessin d'ornement colorié. Dans quelques textes, à la vérité, les enluminures sont distinguées des histoires, c'est-à-dire des scènes ou des figures peintes formant tableau; mais dans d'autres, en revanche, nous trouvons les locutions enluminé à histoires, historié es marges de haut en bas-, et plusieurs semblables, qui détruisent cette distinction ou du moins nous en montrent le caractère essentiellement arbitraire. En tout cas, elle n'a pu être faite qu'à une époque oii l'on avait déjà perdu de vue le sens originel des mots. Pour ne pas l'adopter, nous avons, outre la raison étymologique, un motif péremptoire : c'est que, dans la pratique, le sujet historié n'est presque jamais isolé du dessin d'ornement auquel on veut restreindre la dénomination d'enluminure et qu'il
1. Miniator, qui minio scribit vel prccparat minium (cscriveur de vermillon). Miniographia, scriptura cum minio facti.i. Du Cangc, au mot Miniare.