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CHAPITRE VI

XIll® ET XIV® SIÈCLES. — LES UNIVERSITES ET LES LIBRAIRES LAÏQUES

Jusqu’au XIII® siècle, seuls ou presque seuls les moines et les chanoines recherchent, écrivent et enluminent des manuscrits. Mais vers le temps de Philippe Auguste, de grands changements s’opèrent; aux écoles monastiques, isolées et peu nombreuses, se substituent les universités, et tout d’abord les deux plus grandes de toutes, celles de Paris et de Bologne, et les nouvelles écoles sont bientôt fréquentées par des milliers d’étudiants. Si beaucoup de ces élèves, une fois qu’ils ont quitté V aima mater ^ négligeront la science et la littérature, d’autres, de plus en plus nombreux, n’oublieront jamais les premières leçons reçues et garderont toute leur vie le goût des choses de l’esprit. Enfin, si la connaissance des lettres latines sacrées et profanes semble encore pour longtemps réservée aux membres du clergé, n’oublions pas qu’une littérature vulgaire s’est formée, de plus en plus vivante, de plus en plus goûtée par les laïques. Chevaliers du nord et seigneurs du midi ne rougissent plus d’imiter les jongleurs, les bourgeois enrichis trouvent plaisir à lire des œuvres d’imagination et s’essaient bientôt à leur tour à en composer. -

Les ateliers monastiques n’auraient pu fournir de manuscrits cette masse énorme de lecteurs nouveaux; de tout temps, malgré leur richesse plus apparente que réelle, les abbayes et les églises avaient eu grand’peine à former et à entretenir des bibliothèques un peu importantes. Pour beaucoup de maisons, la décadence est venue. Le zèle religieux s’est attiédi, et on pourrait compter les monastères qui ont conservé quelques traces de l’ancienne ferveur. Bien plus, les ouvrages de théologie et de sciences qui encombrent les librairies monastiques ne conviennent nullement à la majorité des étudiants et des laïques. Aux premiers il faut des manuels, -des grammaires et des commentaires des ouvrages expliqués, des abrégés des sciences enseignées dans les nouvelles écoles, des livres classiques en un mot; les autres ont besoin de copies peu coûteuses des poésies du jour, fabliaux, chansons d’amour ou pièces satiriques. Aussi dès le début du xiii® siècle naît une industrie nouvelle, la librairie, et dans les villes, centres d’université, ce commerce devient bientôt florissant.

En se multipliant, les manuscrits changent de nature ; aux copies luxueuses, longues à exécuter et d’un grand prix, se substituent des manuscrits plus simples, à peine ornés, d’une écriture serrée et pleine d’abréviations ; le parchemin est cher, et il faut avant tout produire des volumes à bon marché. De là dans l’écriture, dans l’ornementation des changements profonds, que l’on étudiera tout à l’heure. Ges changements sont moins sensibles tout d’abord dans les manuscrits de luxe, que les laïques opulents commencent dès lors à rechercher, mais si les artistes, qui illustrent les beaux livres de prières, les bibles historiées que nous admirons encore aujourd’hui, ne ménagent ni l’or, ni les riches couleurs, si les calligraphes s’appliquent de leur mieux et peignent patiemment chaque lettre, l’art lui-même se transforme. Le style roman, qui depuis près d’un demi-siècle a cédé la place au gothique en architecture, disparaît à son tour des

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manuscrits; l’ornementation devient plus variée et plus naturaliste; à la flore de convention imaginée par les anciens peintres succède une flore directement copiée sur la nature; la fantaisie individuelle se donne carrière. Enfin le dessinateur apprend à regarder autour de lui; il abandonne les types consacrés, il cherche à reproduire les plantes, les animaux qui Tentourent avec leur aspect extérieur, leur attitude et leur physionomie. Pour les figures il s’attache, bien maladroitement encore, à en marquer les traits caractéristiques, l’expression. En un mot, comme les sculpteurs, les miniaturistes reviennent à la nature. A cet égard, l’art gothique est un art de transition, mais il a produit des peintures admirables, peutêtre supérieures aux œuvres plus anciennes.

Les universités au moyen âge correspondaient aux deux ordres d’enseignement que nous appelons secondaire et supérieur; de bonne heure, l’Église chercha à faciliter la fréquentation des nouvelles écoles à tous les écoliers, aux plus pauvres comme aux plus riches. Des collèges se fondèrent, qui, richement dotés par des personnes pieuses, fournirent le vivre et le couvert à un certain nombre de pensionnaires suivant les cours de l’Université. Mais si la vie matérielle leur était à peu près assurée, il fallait pourvoir à leurs besoins intellectuels. Aujourd’hui chaque étudiant acquiert pour une somme modique les livres qui lui sont nécessaires; au XIII" siècle il n’en allait pas de même; écrits sur parchemin, assez nombreux et pour la plupart fort étendus, les ouvrages les plus usuels, les plus consultés coûtaient fort cher. Un étudiant en droit canon et civil devait posséder le décret de Grratien avec quelques-uns des principaux commentaires et le Corpus juris civilis complet. Ges deux ouvrages qui, aujourd’hui, à eux deux ne coûteraient pas 25 francs, en valaient plus de 1000 .L’étudiant en grammaire avait besoin du Donat, du Priscien et de divers ouvrages de rhétorique et de littérature ; celui qui

suivait les cours des maîtres ès arts devait connaître les ouvrages d’Aristote, de Boèce et de Porphyre; enfin au futur licencié en théologie il fallait une Bible complète, les principaux commentaires sur les Livres saints, les Sentences de Pierre Lombard, etc. De là pour les chefs des Universités l’obligation, d’une part de créer des bibliothèques de référence et de prêt, de l’autre d’encourager le commerce de la librairie, de multiplier le nombre des copies existantes de tous ces traités classiques.

Au XIII® siècle, l’usage du papier est encore à peine connu dans l’Europe occidentale ; dans les pays du sud on commence, il est vrai, à utiliser le papier oriental. Mais le parchemin jusqu’à l’époque des Valois sera seul employé pour l’exécution des manuscrits de luxe et d’étude. Aussi l’Université de Paris, par de nombreux statuts, cbercha-t-elle à régulariser et à surveiller la vente du parchemin ; les ouvriers chargés de le fabriquer, d’abord au nombre de 14, puis de 4 à dater de la fin du XV® siècle, prêtent serment entre les mains du recteur et lui payent une redevance de 10 sous parisis par botte ou liasse de parchemin. Ils sont chargés de surveiller la préparation de la précieuse matière, examinent les peaux apportées par des commerçants étrangers, et TUniversité se réserve à elle-même et accorde à ses parcbeminiers jurés un droit de préemption sur les marchandises vendues chaque année à la foire du Lendit. Malgré ou peut-être à cause de ce monopole, le prix du parchemin reste toujours assez élevé, et la matière première d’un volume de grande dimension sera longtemps aussi chère que la copie même. En 1377, Charles V paye 50 francs d’or le vélin nécessaire à l’exécution d’une Bible. Fort heureusement, au xiv® siècle, le papier fera une concurrence efficace à la peau de vélin, et le prix des manuscrits d’étude en sera d’autant diminué. Au XIII® siècle, la préparation du parchemin se perfectionne ; si beaucoup d’industriels continuent, pour dissimuler les défauts de la peau, à l’enduire de blanc d’œuf

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et de céruse, pratique désastreuse qui empêche l’encre et la couleur de mordre sur le parchemin, d’autres, mieux avisés, se bornent à polir le cuir à l’aide de la pierre ponce, et obtiennent des feuilles de grande dimension parfaitement blanches et d’un bel effet. On trouve cités dans les textes le parchemin de Paris, celui de Goblentz, de Florence, etc., dès le xiiF siècle, le parchemin italien se distingue par sa blancheur et par sa finesse, et il conservera ces qualités jusqu’à la fin du moyen âge.

Au surplus, peu à peu la fabrication du parchemin ' s’établit partout où il y a des universités, des centres d’études; on en vend en France, à Paris, à Montpellier, à Toulouse.

La protection et la surveillance des universités s’exerçait à la fois sur les parcheminiers et sur les marchands de livres; ceux-ci s’appelaient lihrarii ou stationarii. Un statut de 1275 les astreint à un serment solennel prêté, tous les deux ans au moins, entre les mains du représentant de l’Université. Par ce serment ils s’engagent à mettre loyalement en vente et au prix convenu les manuscrits dont la vente leur aura été confiée, à écrire sur le volume le nom du vendeur et le prix arrêté ; ils s’engagent encore à ne prendre pour leur courtage que 4 deniers pour livre, enfin ils doivent s’efforcer d’avoir toujours des exemplaires'corrects des différents ouvrages classiques et à ne rien faire pour obtenir un prix supérieur à celui taxé par l’Université. En cas d’infraction à ce serment, celle-ci leur retire sa faveur et interdit à tous maîtres et écoliers de faire aucune affaire avec le délinquant, sous peine d’être exclus de la corporation.

On voit par ce court détail que le stationarhis est un dépositaire de livres, et qu’il reçoit les volumes, soit anciens, soit récents qui sont à vendre, mais en fait il est aussi entrepreneur de copies et il a pour scribes tous les étudiants pauvres, qui cherchent dans l’exécution de manuscrits un moyen d’existence. De là tant de manuscrits

assez négligés d’exécution. On n’est plus au temps où des moines assurés du vivre et du couvert peignaient lettre à lettre d’énormes volumes. Pour Leaucoup de copistes, il s’agit avant tout de vivre : l’Université prend soin de vérifier la correction des textes mis ainsi en circulation, mais elle ne saurait en vouloir au scribe qui multiplie les abréviations, qui s’attache par des moyens licites et honnêtes à diminuer l’étendue de sa tâche. Au surplus l’acheteur ne pourra qu’y gagner : si le copiste arrive à économiser un ou deux cahiers de parchemin, depeciæ comme on dit, le prix du volume sera d’autant moins élevé.

Hâtons-nous d’ajouter que ce système ne fut pas toujours appliqué. Il y avait dès lors des bibliophiles sachant apprécier un beau manuscrit soigneusement écrit et bien enluminé ; si tel riche docteur se contente pour des livres usuels d’un exemplaire d’aspect abrupt et sans élégance, il aimera à lire les livres saints dans un volume élégant et bien écrit, enrichi de vignettes éclatantes, d’initiales à personnages ; pour ses fauteurs de prédilection, il recherchera les copies soignées et correctes, exécutées sur beau parchemin. En un mot la clientèle nouvelle créée par l’enseignement universitaire n’a pas moins de goût que les moines du xii® siècle pour le luxe des livres.

Le prix des volumes, même des plus simples, n’en restait pas moins assez élevé, et faible était le nombre des étudiants qui pouvaient acquérir pour leur usage personnel les ouvrages nécessaires à leurs études. De là l’obligation de créer de nombreuses bibliothèques de prêt et de référence. Chacun des collèges fondés pour subvenir à l’entretien des écoliers pauvres se trouva ainsi doté de collections littéraires; non contents d’ouvrir les portes de leurs librairies aux membres de la communauté, les administrateurs de ces collèges pratiquèrent largement le prêt. Ces collections, surtout dans les corporations riches, telles que la Sorbonne ou le collège de Navarre, devinrent rapidement importantes, plus nom-

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breuses et mieux composées que la plupart des anciennes bibliothèques monastiques. Les dons, en effet, étaient multiples et variés ; rarement un ancien élève de l’université de Paris ou de Bologne oubliait ses années d’étude; devenu riche, parvenu aux plus hautes dignités de l’Église, grâce à l’instruction qu’il devait à Valma mater ^ il léguait à son ancien collège, soit sa bibliothèque personnelle, soit de l’argent pour acheter les ouvrages les plus utiles à ses successeurs. Les légataires, du reste,, avaient d’ordinaire toute latitude pour disposer de ces précieux legs au mieux des intérêts de la communauté; ils échangeaient ou vendaient les ouvrages inutiles, les copies défectueuses, s’attachant à ne conserver que des exemplaires irréprochables.

Aux livres possédés par les différentes communautés et dont les étudiants et les maîtres obtenaient la communication et le prêt, il faut ajouter ceux que détenaient les libraires. L’Université, en effet, astreignait ceux-ci à prêter aux étudiants les livres qu’ils avaient en magasin, moyennant sans doute le dépôt d’un gage et une petite somme pour la location. Voici comment on procédait : on calculait le nombre de peciæ que pouvait renfermer tel ouvrage connu, la pecia contenant seize colonnes d’écriture courante; ce travail d’appréciation et l’examen des manuscrits étaient faits à Bologne par des suppôts de l’université, appelés peciarii; une fois déterminé le nombre de peciæ de chaque ouvrage, on calculait sur cette base le prix de location. Ce prix à Paris variait de un à deux deniers par sans que nous puissions

nous rendre compte des raisons de cette diversité.

Des bibliothèques universitaires, la plus célèbre et la mieux organisée fut sans contredit celle de la Sorbonne. Fondée au temps même de Robert de Sorbon, elle comptait, en 1338, 1720 volumes. La plupart provenaient de legs faits par les anciens maîtres ; citons seulement Guéroult d’Abbeville, qui donna plus de cent

dix-huit manuscrits de théologie. D’autres avaient été copiés aux frais de la communauté; d’autres encore acquis sur l’argent légué à la maison par d’anciens écoliers, ou payés sur le prix de vente de livres mutilés ou doubles. A dater de 1289, cette riche collection forma deux dépôts distincts : la grande librairie dans laquelle on enchaîna sur des pupitres les ouvrages les plus consultés et les meilleurs exemplaires des traités dont la maison possédait plusieurs copies (les livres de cette série n’étaient que rarement prêtés), et la petite librairie, comprenant les doubles et les ouvrages moins consultés ; seuls les volumes de cette dernière catégorie pouvaient être prêtés; en 1338, elle formait les deux tiers de la collection, soit 1100 volumes.

Tout étudiant, tout maître en théologie habitant Paris pouvait consulter et emporter les livres de la Sorbonne, sauf ceux dont les donateurs avaient réservé l’usage à certaines catégories de lecteurs. Le prêt pouvait être fait pour un temps illimité; l’emprunteur déposait un gage, et on prenait la liste des ouvrages qui lui avaient été remis. De plus, pour faciliter l’opération, la valeur de chaque volume était indiquée dans le catalogue, et le gage déposé devait être d’une valeur sensiblement égale. Ainsi, grande bibliothèque de consultation et dépôt pour le prêt, la Sorbonne possédait tout ce qui était nécessaire aux étudiants et aux maîtres du xiii® siècle.

La composition de cette riche librairie ne présenterait rien de bien attrayant pour des lecteurs modernes, même pour les plus sérieux; les ouvrages de théologie y forment la majorité; on peut y noter beaucoup d’ouvrages de sciences, un petit nombre d’auteurs classiques, et quelques ouvrages de droit romain, canonique et barbare. C’est avant tout une bibliothèque de théologiens.

A vrai dire, le catalogue de la Sorbonne ne donne pas une idée absolument exacte des goûts des gens instruits du XIII® siècle; si l’on veut savoir quels livres lisaient à

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cette époque les lettrés non théologiens, il faut consulter de préférence la Biblionomia du célèbre Richard de Fournival. Que la collection ait existé ou qu’elle soit seulement imaginée par l’auteur, peu importe pour nous; on y trouve indiqués les ouvrages les plus usuels au XI II" siècle, et, chose curieuse, la théologie n’y occupe pas la première place. Des quatre divisions, la première est consacrée à la philosophie (sciences et arts), la deuxième aux sciences lucratives (droit et médecine), la troisième à la théologie (livres saints et commentaires), la dernière aux ouvrages des Pères et des grands théologiens du moyen âge. L’auteur ne décrit longuement que la première classe, et on retrouve dans ses descriptions les ouvrages de grammaire, de science et de rhétorique légués par l’antiquité, traduits des langues orientales ou composés au moyen âge; on y remarque également les principales œuvres de la littérature latine. C’est en somme le catalogue d’une collection fort complète, propre à charmer les loisirs d’un savant ou d’un lettré, en même temps qu’une bibliothèque de travail.

Dans la Biblionomia de Richard de Fournival, il existe un chapitre consacré aux livres secrets \ l’auteur n’a pas expliqué ce qu’il entend par là; c’étaient sans doute des livres dont l’orthodoxie paraissait douteuse. En effet, dès cette époque, on exerçait une surveillance sévère sur les livres au point de vue des doctrines; on peut citer la condamnation par l’autorité religieuse de certains ouvrages dangereux pour la foi, l’Evangile éternel de Joachim de Fiore, par exemple, et les livres des Cathares ; bien plus, on examinait soigneusement les ouvrages célèbres, les Sentences de Pierre Lombard par exemple, livre classique dès le xii" siècle, et on en extrayait les propositions qui paraissaient condamnables. Cette censure semble du reste s’être bornée aux ouvrages de théologie et d’enseignement ; jamais, à notre connaissance, l’Église ne condamna expressément les

œuvres de littérature vulgaire, parfois peu révérencieuses pour les membres du clergé ; elle se contentait d’en interdire la lecture aux clercs et de leur recommander l’étude des livres saints et des auteurs théologiques. Cette préoccupation de sauvegarder la pureté de la foi se montre également dans le soin avec lequel on révisait le texte des livres les plus usuels; tout manuscrit mis en vente par les stationarii de Paris était lu d’un bout à l’autre. On révisait avec la même attention les simples livres liturgiques, et certains missels du xiv® siècle portent la note suivante : mutile quia incorrectum ; d’autres inscriptions indiquent les lacunes, les principales omissions des copistes. Enfin c’est à l’Université de Paris qu’il faut attribuer, semble-t-il, la révision la plus complète dont les textes saints aient été l’objet, des temps carolingiens à la Renaissance; cette révision, effectuée vers 1230 au rapport de Roger Bacon, ne tarda pas à prévaloir; ce grand savant, il est vrai, la déclarait insignifiante et reprochait aux librarii de Paris d’avoir mis en circulation des exemplaires de tous points fautifs. L’ordre des Prêcheurs, à deux reprises différentes, entreprit une nouvelle recension; la première, due aux frères du couvent de Sens, est appelée œuvre du correclio Senonensis; elle fut rejetée par le chapitre général de l’ordre en 1256; l’autre, du célèbre cardinal Hugues de Saint-Gher, paraît n’avoir jamais été terminée.

La renaissance des études ecclésiastiques, provoquée par la création des universités, eut pour effet de multiplier les sommes et les abrégés à l’usage des maîtres et des étudiants. Aux anciennes gloses de la Bible, encore copiées fréquemment au début du xiii® siècle, se substituent de nouveaux commentaires, œuvres des plus grands esprits du temps : saint Thomas d’Aquin, Albert le Grand, Hugues de Saint-Gher, etc. En même temps paraissent nombre de livres de référence : dictionnaires, abrégés chronologiques de l’histoire sainte et profane, enfin con-

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cordance de la Bible. Ge dernier travail, qui encore aujourd’hui est repris de temps à autre, fut commencé au XIII" siècle par les dominicains du couvent de Saint- Jacques à Paris, et ne tarda pas à faire oublier les essais antérieurs incomplets et inexacts.

Tous ces ouvrages sont destinés aux clercs, mais l’Église, qui voit déjà son autorité mise en doute par quelques laïques, éprouve le besoin de songer à l’instruction des masses. De là une foule de traités abrégés de la foi chrétienne, explication du symbole, de l’oraison dominicale, du Décalogue et des sacrements, etc. Beaucoup de ces manuels sont en latin, mais déjà certains auteurs écrivent en français, et leurs œuvres, qui obtiennent une vogue extraordinaire, prouvent que le nombre des lecteurs s’est grandement accru. Des laïques même se livrent à la confection de ces petits livrets de dévotion ; encore un effort et la science va se laïciser.

Les manuscrits deviennent donc de plus en plus nombreux au XIII" siècle; en effet la culture s’est répandue dans les hautes classes. Si beaucoup de nobles restent encore hostiles aux belles-lettres, le plus grand nombre apprend tout au moins à goûter les productions de l’esprit en langue vulgaire. La littérature profane, après avoir brillé d’un éclat étonnant dans le sud de la France et dans le nord de l’Espagne, prend également un grand essor dans le nord du royaume. Les plus illustres seigneurs ne dédaignent pas de composer des poésies d’amour; on lit avec plus de passion que jamais les œuvres des trouvères de profession, et des traductions nombreuses mettent à la portée des personnes peu versées dans la langue latine les œuvres les plus goûtées des clercs, vies des saints et des pères du désert. Dialogues de Grégoire le Grand, Institutes de Justinien et Décrétales de Grégoire IX, etc.

La cour de Champagne au xii" siècle avait joui à cet gard d’une réputation méritée. Au xiii" celle de France

partage ces goûts élevés; Philippe Auguste, saint Louis, Philippe le Bel, sont des princes lettrés, ayant le goût de la lecture. C’est à saint Louis qu’il faut rapporter l’honneur d’avoir le premier imaginé une librairie royale ouverte aux clercs et aux savants. Au rapport de Geoffroi de Beaulieu, ce projet daterait du séjour du saint roi en Syrie; le saint roi, ayant entendu dire qu’un prince des Sarrasins avait formé une grande bibliothèque à l’usage des savants de sa langue, aurait résolu d’imiter ce sage exemple. Rentré en France, il fit rassembler dans une chambre de son palais à Paris un certain nombre de livres de théologie. Lui-même venait y lire, et il y admettait volontiers les religieux et les laïques désireux de s’instruire. Vincent de Beauvais, dit-on, travailla souvent dans ce petit dépôt, et y trouva une partie des éléments de ses Miroirs. Cette bibliothèque, sur la composition de laquelle nous n’avons du reste aucun détail précis, fut léguée par saint Louis aux Dominicains de Compiègne et de Paris, aux Cordeliers de Paris et à l’abbaye de Royaumont; on possède encore aujourd’hui quelques volumes en ayant fait partie. Nous avons d’autre part plusieurs volumes à l’usage de ce grand roi ; tel est le célèbre Psautier conservé à la Bibliothèque nationale et dont nous donnons plus loin une peinture, remarquable monument de la calligraphie et de l’art des enlumineurs du XIII® siècle. On conserve également à Leyde un beau Psautier, jadis déposé à la librairie du Louvre et dans lequel ce prince apprit à lire; ce manuscrit, écrit en Angleterre à la fin du xii® siècle pour Geoffroi Plantagenet, archevêque d’York, avait sans doute été rapporté en France par Louis VIII et donné par ce prince à sa femme Blanche de Castille. Enfin plusieurs autres volumes existent, qui au moyen âge passaient pour avoir appartenu à saint Louis et étaient conservés pieusement à titre de reliques; tels une Bible que posséda plus tard Jean de. Berry et un nouveau Testament grec offert au roi de France

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par Michel Paléologue, empereur de Constantinople.

On ne connaît pas les noms des copistes et des enlumineurs employés par saint Louis et par sa mère ; seul un compte de la reine Blanche nomme un scribe d’Orléans chargé par cette reine de copier des Psautiers en 1241 ; il s’appelait Oui Le Coq. La mère et les frères de saint Louis, Alfonse de Poitiers et Charles d’Anjou, aimaient les livres; on possède une chronique française, composée par un anonyme qui se dit ménestrel du premier de ces princes. La reine Blanche fit don de plusieurs volumes à Saint-Victor de Paris, et on connaît un manuscrit offert par l’auteur au comte d’Anjou, roi de Sicile. Le fils et le petit-fils de saint Louis possédèrent également des collections littéraires. Philippe le Hardi était peu lettré, mais il encourageait les auteurs : frère Laurent lui dédie sa somme des vertus et des vices, dite la Somme le roi; la seconde femme de ce prince fait composer un ouvrage intitulé : le Calendrier de la reine et reçoit de Adenès le Roi une copie des Enfances d'Ogier, Philippe le Bel montre encore plus de goût pour les recherches de l’esprit; Cilles de Rome, Guillaume de Mondeville, Jean de Meung, Guillaume Guiart et bien d’autres lui offrent leurs ouvrages; ce prince s’intéresse aux recherches d’histoire, de philosophie et de sciences, enfin c’est de son règne que date la première rédaction des grandes chroniques de France dites de Saint-Denis. Mêmes goûts élevés chez les autres princes de la famille royale; Jeanne de Navarre, reine de France, engage le sire de Joinville à composer son histoire de saint Louis ; Louis X et sa femme Clémence de Hongrie se forment une petite bibliothèque bien composée oû abondent les ouvrages en langue vulgaire; Blanche de France, religieuse à Longchamps, fille de Philippe le Long, a mis son nom sur deux volumes, dont la célèbre traduction française du Livre des Rois ; Jeanne d’Évreux, femme de Charles IV, avait formé une

petite collection remarquable par le choix des ouvrages, et dont Charles V recueillit plus tard les débris ; enfin les comptes ont fourni beaucoup de détails fort intéressants, que nous aurons à utiliser tout à l’heure, sur la librairie de la célèbre comtesse d’Artois, Mabaut, petitenièce de saint Louis.

On pourrait multiplier ces détails; il n’est point pour ainsi dire de testament du xiii® siècle qui ne mentionne des livres en latin ou en français; tout grand seigneur, tout bourgeois riche tient à honneur d’avoir quelques manuscrits de piété ou de littérature. La mode est aux beaux livres, et les textes du temps incriminent parfois ce luxe ruineux; tel jurisconsulte cite l’exemple désastreux d’un étudiant italien qui, envoyé par son père à Paris pour y suivre les cours de l’Université, se ruina dans cette ville en achats de livres historiés, embahouinés^ dit le texte. En effet, c’est à Paris, au rapport des contemporains, que fleurit la miniature; dans deux vers célèbres du Purgatoire^ Dante fait de l’art de l’enluminure un art tout parisien, et longtemps les ateliers de cette ville conserveront leur vieille réputation.

Au xiiP siècle, comme aux temps plus anciens, les scribes gardent l’habitude de mettre leurs noms à la fin des manuscrits; la forme de ces souscriptions, il est vrai, change; le plus souvent on se contente d’une formule pieuse très courte; les souscriptions en vers obscurs et énigmatiques sont de plus en plus rares, et on ne les retrouve plus guère que dans les cloîtres. Les écrivains laïques deviennent de plus en plus nombreux; dès le XIII® siècle, les constitutions de Saint-Victor de Paris parlent de scribes qui travaillent moyennant salaire à l’abbaye, auxquels le bibliothécaire doit répartir leur tâche et dont il doit surveiller le travail. D’autre part, le nombre des religieux capables de copier correctement un texte ancien diminue de jour en jour, surtout dans les vieilles abbayes; mais cette décadence n’est pas univer-

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selle. Si dans beaucoup de maisons, dès le xiv® siècle, on a peine à trouver un moine capable d’écrire correctement en latin, dans d’autres on n’oublie jamais les bonnes lettres; Saint-Denis, Saint-Germain-des-Prés, Gorbie sont de nobles exceptions. A Saint-Denis, jusqu’au xvP siècle on composera des ouvrages historiques en latin et en français; à Gorbie au xiv®, on rédige des œuvres importantes, et surtout on accroît et on conserve avec soin

Peinture du Psautier de saint Louis.

l’ancienne bibliothèque; l’un des dignitaires du couvent, Étienne de Gonty, s’attache à combler certaines lacunes de la collection, fait copier à ses frais de volumineux ouvrages, maintient en un mot la vieille réputation littéraire de cette illustre maison.

Bien plus que les moines bénédictins, les ordres mendiants cultivent les lettres; immense est le nombre des volumes copiés par des frères mineurs, prêcheurs, augustins et carmes. En général ces manuscrits ont un

aspect assez sévère; peu d’ornements, mais une écriture nette et lisible, une grande pureté de texte, telles sont les qualités qui les distinguent. Aussi s’adresse-t-on souvent à ces moines pour des copies à faire ; un frère prêcheur du couvent de Paris se charge en 1324 d’écrire les livres de chœur des dominicaines de la Thieulloye; la dépense est payée par la comtesse d’Artois; c’était faire doublement l’aumône,- gratifier de livres liturgiques un couvent de religieuses et verser une somme importante dans l’escarcelle des Prêcheurs de Paris. Mais le plus souvent les noms des scribes que les manuscrits nous fournissent appartiennent, semble-t-il, à des laïques ou à des clercs séculiers; on trouve même des femmes, Maroie l’Escrivainne par exemple, dans les comptes de Mahaut d’Artois.

Le scribe, en préparant son manuscrit, laissait en blanc la place des lettres peintes, des miniatures et des grandes peintures ; souvent il avait soin, pour guider J’enlumineur illettré, de marquer en noir la lettre à peindre, d’indiquer par quelques mots le sujet à exécuter. Le plus souvent ces indications ont disparu; là où elles existent, elles prouvent que le peintre n’était pas, comme les dessinateurs de nos jours, obligé de lire attentivement le texte à illustrer; de là en partie la banalité désespérante de la plupart des peintures du xiii® siècle, peintures qui ne se distinguent les unes des autres que par l’habileté plus ou moins grande de l’exécution. Cette banalité disparaîtra le jour où les peintres seront de vrais artistes, s’inspirant directement de la nature et sachant l’observer.

Si, au XIII® siècle, on trouve beaucoup de noms de copistes, il est plus rare de rencontrer des noms d’enlumineurs. On peut croire que ces artistes n’étaient point en général autorisés à signer leurs œuvres, et dans les comptes on omet très souvent de donner leurs noms. Parfois cependant ils se nomment après le scribe ; par exemple dans un beau missel de Saint-Jean d’Amiens, aujourd’hui conservé à La Haye, illustré par Pierre de Raimbaucourt

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en 1323. Mais voici un fait qui prouve bien que c’est là une exception. Une magnifique Bible, écrite en France en 1327, porte le nom du copiste, Robert deBylling; dans les interlignes de la souscription de ce copiste, les artistes enlumineurs. Jehan Pucelle, Anciau de Sens et Jaquet Maci ont mis leurs noms, mais en employant des caractères déformés à dessein, si bien qu’à première vue cette inscription, tracée en vermillon, peut passer pour un ornement de plume.

Du prix d’exécution des livres, nous ne dirons rien; on a si peu de renseignements à ce sujet pour le xiii® et le XIV® siècle, on connaît si mal les bases du calcul qu’on risquerait de se tromper du tout au tout. Voici pourtant un texte du xiv® siècle : Étienne de Gonty paya 62 livres 11 sous parisis pour deux volumes in-folio, de 370 et de 388 feuillets. De cette somme il faut défalquer 4 livres, prix de la location d’un exemplaire appartenant aux Carmes de Paris; l’écrivain reçut 31 livres 5 sous, soit environ 412 francs de notre monnaie; le parchemin coûta 18 livres 18 sous; les lettres ornées et les miniatures, au nombre de six, 4 livres 16 sous. L’ouvrage entier revint à 825 francs, monnaie de nos jours. Evidemment les enlumineurs dont le talent n’était pas supérieur devaient toujours rester assez pauvres; c’étaient de simples artisans.

Après ces détails sur les bibliothèques, parlons un peu des manuscrits eux-mêmes.

D’abord l’écriture. Au xiii® siècle, sauf quelques pays isolés, l’écriture française a envahi l’Europe entière, mais elle va à son tour se déformer et se modifier. Les textes du moyen âge citent des centaines d’écritures différentes, mais il est à peu près impossible d’en déterminer la nature. Toutefois, dès la fin du xiii® siècle, il y a trois grandes écoles d’écriture dans l’Europe chrétienne : la française, la boulonnaise et l’anglaise. La première se distingue par la netteté du caractère, la noirceur de l’encre employée, la régularité des abréviations. La

seconde, ainsi nommée de Bologne en Italie, est une écriture arrondie; Tencre des manuscrits méridionaux est d’ordinaire plus pâle, et les abréviations sont moins régulières et d’une interprétation plus laborieuse. Enfin l’anglaise est pointue, très serrée; elle se reconnaît à la forme de la lettre r, qui ressemble un peu à un gmnma^ auquel on aurait ajouté un crochet sur la droite. L’écriture anglaise est fort employée dans le sud-ouest de la France, principalement pour les documents administratifs et judiciaires; l’écriture boulonnaise est usitée dans le sud-est, à Avignon, en Provence, en Languedoc, et pénétrera plus tard dans certains ateliers parisiens. Enfin n’oublions pas que la gothique paraît au siècle; ce n’est pas une écriture particulière, elle a conservé les formes de l’écriture Caroline, mais elle modifie peu à peu ces formes traditionnelles, remplace par des traits anguleux les parties cintrées des lettres, et ajoute aux lettres des traits superflus; dèslexiv® siècle, on peut prévoir qu’elle deviendra une horrible écriture, inégale et peu lisible. Au surplus le xiii® siècle n’a point connu ces bizarreries et ces exagérations, et la gothique du temps de saint Louis conserve toujours une clarté parfaite et une élégance admirable.

La forme la plus usuelle des manuscrits est toujours celle de codex^ de livre carré ou oblong; mais on n’a pas encore renoncé à employer les rouleaux et les tablettes. Les premiers servent principalement pour les documents administratifs, comptes, enquêtes, inventaires, etc.; on transcrit même parfois sur du parchemin ayant cette forme des traités entiers, des tableaux généalogiques, des recueils de prières; les comptes de l’hotel de Mahaut, comtesse d’Artois, citent un rôle de prières exécuté pour cette princesse. Enfin au xiii*^ siècle les tablettes de cire continuent si bien à être en usage, qu’à Paris il y a une corporation de fabricants de tablettes à écrire. Employées journellement par les élégants du

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temps, elles étaient souvent en matière riche, ivoire ou argent. A Namur, on conserve des feuillets d’ivoire datant du milieu du xiii" siècle; six d’entre eux, enduits de cire rouge, servaient à écrire; sur les deux autres, qui formaient la couverture, sont représentés des sujets d’amour; le tout, réuni par des lanières de cuir, est renfermé dans un élégant étui de cuir gravé. Les tablettes employées par les banquiers, les comptables, étaient naturellement moins luxueuses; celles de Jean Sarrasin, chambellan de saint Louis, aujourd’hui aux Archives nationales, sont simplement en bois garni de cire noire.

Parlons maintenant de l’ornementation des manuscrits au XIII® siècle. L’écriture d’or n’est plus guère en usage; on la réserve pour les manuscrits de grand luxe; le psautier de Peterborougb, par exemple, est tout entier tracé en or, bleu et vermillon ; on a également renoncé à celle d’argent, et les couleurs métalliques ne sont d’ordinaire employées que pour garnir le fond des lettres et des peintures. Les ornements d’écriture prennent dès les premières années du siècle un grand développement. Aux initiales à la plume, rouge et bleu, les calligraphes rattachent de longs traits hardiment jetés sur les marges, et occupant l’intervalle ménagé entre les colonnes d’écriture ; ce sont des rinceaux fort simples, très élégants dans leur simplicité ; parfois ils se terminent en tête de monstre ou de grotesque. Ailleurs les premiers mots du texte, tracés en capitales de fantaisie blanches et rouges, se détachent sur un fond de couleur unie, et forment comme un cadre d’ornement. Dans les manuscrits méridionaux, ce fond se compose souvent de figures géométriques tracées en jaune, et cette même couleur sert à rehausser les grandes lettres du texte. En France au contraire on préfère opposer le rouge au bleu et le bleu au rouge. De ces ornements, il faut rapprocher les initiales torneures, bleues et rouges, qui sont le plus souvent tracées à la plume ; c’est l’ornement unique de quantité de manuscrits du xiii® siècle.

Pour aller plus vite, on paraît même avoir imaginé de graver la lettre en creux, probablement sur bois, et de Timprimer sur le manuscrit; ce procédé était employé dans le nord de la France dès le début du siècle. Ainsi s’expliquent la monotonie, la régularité désespérante des lettres torneures qui ornent tant de manuscrits de théologie et de philosophie.

Par contre, si beaucoup des peintres qui ont exécuté les initiales à sujets et les grandes miniatures des manuscrits du temps ne sont que des artisans, quelquesuns s’élèvent au-dessus de la moyenne et ont créé des œuvres souvent bien imparfaites au point de vue du dessin, mais brillantes, parfois spirituelles, et dans lesquelles on sent déjà un effort sérieux pour rendre la nature. Cette tendance s’explique d’autant mieux que, sauf un certain nombre de personnages, pour lesquels ils reproduisent un type convenu (Jésus, apôtres. Vierge, etc.), les artistes de tout le moyen âge donnent à tous leurs personnages la figure et le costume de leur temps. De là l’intérêt tout particulier des miniatures pour l’archéologue ; beaucoup plus variées comme sujets que les sculptures des églises, elles fournissent mille renseignements précieux sur les usages journaliers de nos ancêtres. S’agit-il de peindre un guerrier antique ou un héros de la Bible? l’artiste de 1250 l’habillera de mailles, celui de 1350 substituera en partie aux mailles l’armure de plate. Les saintes peintes au temps de saint Louis ont la double robe à grands plis que portait Blanche de Castille; à celles qu’on dessinera cent ans plus tard, on donnera le costume de cour des Valois. Même variété dans les fonds d’architecture; suivant le temps, les monuments représentés appartiendront au gothique rayonnant ou au gothique flamboyant.

Ces tendances naturalistes se marquent également dans l’ornementation empruntée au règne végétal. Au XI siècle les enlumineurs de manuscrits, comme leurs

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confrères les tailleurs d’images, dessinent des feuillages purement imaginaires, ne rappelant que de bien loin la nature; ce sont des dérivés lointains, des modifications souvent heureuses de la vieille flore ornementale de l’antiquité. Les sculpteurs gothiques au contraire, et à leur exemple les miniaturistes, copient fidèlement la nature ; peignent-ils une branche de rose, ils cherchent à lui donner l’aspect, le mouvement, la couleur de l’original. Cette tendance, de plus en plus marquée, engendrera des chefs-d’œuvre de délicatesse et de grâce, et on trouvera encore cette attention à copier exactement la nature au XVI" siècle, après le retour à l’imitation antique.

Innombrables sont les formes empruntées au règne végétal par les peintres de manuscrits ; non moins nombreux sont leurs emprunts à la faune réelle ou mythologique. 11 ne faut pas leur demander une exactitude absolue dans la reproduction des formes animales. Toutefois dans les innombrables dessins, dont ils ont chargé les marges de leurs manuscrits, les peintres du XIII" siècle ont montré qu’ils savaient observer les animaux domestiques et sauvages; leurs lions, leurs singes ne sont pas bien réels : il est vrai qu’ils avaient rarement l’occasion d’étudier les allures de ces animaux exotiques; mais quand ils représentent des scènes de chasse, des chiens poursuivant des lièvres, des renards combattant entre eux, des oiseaux et des volatiles domestiques, ils savent caractériser si bien chaque espèce qu’on la reconnaît au premier coup d’œil. A ces animaux réels joignons les êtres fantastiques empruntés aux bestiaires. On sait combien le moyen âge aimait ces écrits bizarres dans lesquels étaient soigneusement décrites les mœurs de mille animaux fantastiques; beaucoup de ces fables dataient de l’antiquité ou de l’époque romane. Les artistes puisaient fréquemment à cette source féconde pour l’illustration des manuscrits et la sculpture des chapiteaux. Beaucoup de ces figures avaient un sens

symbolique que quelques-unes encore aujourd’hui n’ont pas absolument perdu, mais cette signification, semblet-il, n’a pas toujours été exactement rendue par les anciens miniaturistes.

Toutefois, dans bien des cas, ces peintures ont un sens des plus clairs; elles sont satiriques. Tantôt les peintres, s’inspirant du Roman du renard^ retracent quelques-uns des sujets les plus célèbres de cette œuvre admirable : le renard prêchant des poules, qu’il fascine de son œil terne, Reineke et Isengrin combattant en champ clos, etc. Tantôt, se laissant aller à leur humeur médisante, ils flagellent sans pitié les différentes classes de la société; un âne en robe de moine adresse un sermon à une compagnie d’oies, deux loups en armures de chevaliers se livrent un combat singulier. En un mot, le cycle du Renard et les recueils de fables constituent deux des principales sources utilisées par les enlumineurs du XIII® siècle.

Nul doute également que les miniaturistes de cette époque, en peignant la figure humaine, n’aient essayé de donner un caractère personnel à certaines figures; quelques critiques, allant plus loin, ont même prétendu caractériser l’art nouveau en disant que c’était par excellence un art de portraits. Malheureusement l’artiste n’était pas assez habile pour saisir et reproduire le caractère propre d’une physionomie. Louis IX, par exemple, paraît fréquemment dans les miniatures de la fin du xiii® et du début du xiv® siècle, et pourtant nous ne saurions prétendre posséder un seul portrait du saint roi, au sens moderne du mot. On peut même affirmer, sans crainte de se tromper, que la plupart des figures dues aux peintres français du xiii® siècle ont moins de caractère que les dessins antérieurs; on aurait peine, par exemple, à retrouver dans les meilleurs manuscrits de cette époque des physionomies aussi énergiques et aussi vivantes que celles de la célèbre Apocalypse française citée plus haut.

XIII® ET XIV® SIÈCLES

Au XIII® siècle, les peintres montrent beaucoup de goût pour les fonds d’architecture ; toutes les fois que la chose est possible, ils placent leurs personnages sous une arcade dans une église. Bien plus rarement, ils emploient le paysage et il faut attendre le xiv® siècle, pour trouver des paysages au sens propre du mot ; certaines scènes se passent sur la mer, sous les murs d’une forteresse, mais l’artiste, bien évidemment, ne s’est pas préoccupé de rendre exactement le site. Le plus souvent d’aiK leurs les peintres emploient des fonds monochromes soit d’or, posé en petites plaques ou au pinceau, soit de couleurs variées. Ce sont alors des fonds bleu tendre, diaprés de fleurettes blanches, rouges, roses, violettes. Pour vari*er l’aspect, tantôt sur ce fond uni de légères lignes bien régu lières traceront un damier ou un échiquier, tantôt les carreaux ou les losanges ainsi délimités seront de deux couleurs, alternativement or et rouge, bleu et rouge. Ce genre d’ornementation, très goûté encore au xiv® siècle, finit par remplacer presque entièrement les fonds d’or, plus brillants, mais d’un travail plus grossier. On n’eut pas à regretter ce changement; ces dessous de couleurs donnent aux figures un éclat incomparable, et l’artiste a pu graduer et marier agréablement les tons.

Mais ces changements ne se sont pas effectués en un jour; encore à la fin du xiii® siècle, beaucoup de peintures se détachent sur un fond d’or brillant, cette couleur indiquant le ciel. Quelques traits de bleu et de rouge servent à marquer le sol sur lequel reposent les personnages. Ce sont là conventions qu’il faut accepter; par contre on ne saurait trop louer l’éclat et l’heureuse combinaison des couleurs, l’ingéniosité des artistes, leur goût exquis en un mot, qui rachète en partie leur inhabileté en fait de dessin.

Beaucoup de ces peintures n’ont qu’un objet, amuser le lecteur et reposer ses yeux et son esprit; il est évident, par exemple, que c’est par goût qu’un juriste préfère à

une bonne copie ordinaire du Décret de Gratien, un exemplaire richement enluminé. Mais assez souvent le peintre s’est proposé un objet plus élevé, ses compositions non seulement doivent flatter l’œil, mais encore instruire l’esprit. Un chrétien, au xiii® siècle, est tenu de connaître les principaux dogmes, l’histoire sainte et la morale enseignée par l’Église. Les peintures des églises, les vitraux sont pour les illettrés comme un livre toujours ouvert; ils connaissent par elles la Trinité, les vertus théologales, les rapports mystiques entre les deux Testaments.

Dans beaucoup de monuments, des inscriptions qu’ils peuvent se faire lire et expliquer énoncent en quelques vers concis le sujet de chaque tableau.

La même idée a inspiré les miniaturistes, et de là toute une série de livres à images dont il nous faut dire un mot. En premier lieu les psautiers et les livres de prières. Au xiii'" siècle, on ne trouve pas de livres d’heures à proprement parler; les laïques emploient des psautiers, plus ou moins bien enluminés, dans lesquels le texte saint est accompagné de prières à quelques saints, le plus souvent choisis par les acheteurs, d’oraisons à la Vierge, à la Trinité, à la Croix. Parfois ces prières sont en langue vulgaire, et cela dès le milieu du XIII® siècle. Presque toujours ces livres sont ornés d’un grand nombre de peintures représentant les principaux faits de l’Ancien et du Nouveau Testament, et

Fragment d’une lettre ornée.

(Bible de Pontigny.)

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souvent ces peintures sont disposées, quatre par page, dans un cadre commun, de manière à montrer la liaison mystique existant, d’après l’Église, entre l’ancienne et la nouvelle loi. Ainsi dans le célèbre Psautier de l’abbaye de Peterborough, la première page illustrée met en regard l’Annonciation, le Buisson ardent et la Visitation, l’ancienne et la nouvelle Loi, la Paix et la Justice. Dans ce manuscrit chaque sujet est expliqué dans une légende en vers latins, transcrite sur la marge en vermillon et azur.^ Ainsi composés, ces manuscrits servaient à la fois de livres de prières et de manuels de la foi chrétienne. Souvent la composition, l’ornementation de semblables volumes devaient être arrêtées par le premier propriétaire, par celui qui en faisait la commande à l’artiste, et dans le choix des saints nommés au calendrier initial, dans celui des prières, on reconnaît l’effet d’une volonté particulière. Bien plus le calendrier servira à inscrire des notes pieuses; on y mentionnera la mort des parents, des amis du possesseur. Tel le fameux Psautier de la reine Ingeburge, où cette infortunée princesse a fait noter la mort de ses père et mère. Enfin dès le xiii® siècle, les premiers possesseurs font figurer leurs armes dans les lettres ornées, sont représentés à genoux devant la Vierge ou devant un saint particulier. Autant d’indica-

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