Scène d’une Apocalypse du début du xm® siècle
de quoi tenter les artistes; de bonne heure, semble-t-il, ils avaient été séduits par le caractère mystique et sombre de ces écrits. Mais, tandis que les enlumineurs du nord de l’Europe se bornent à interpréter littéralement le texte biblique, ceux de l’Espagne et à leur exemple les artistes du midi de la France s’inspirent à la fois du texte même de saint Jean et du célèbre commentaire de l’abbé de Liebana, Beatus. Tous les manuscrits appartenant à cette seconde classe paraissent dériver à des degrés plus ou moins lointains d’un original commun, datant vraisem-
Mablement du ix® siècle, et dont Fauteur avait selon toute probabilité vu des peintures de la décadence romaine. En effet, à mesure que Fon avance, l’exécution devient plus grossière, et telle copie du xii® siècle est beaucoup plus barbare que la célèbre Apocalypse de Saint-Sever, exécutée au milieu du xi^ Ce dernier, en effet, paraît être une copie, faite par une main peu exercée (le peintre s’appelait Garsias), d’un exemplaire appartenant à la belle époque carolingienne. Dans le nord au contraire, telle Apocalypse du ix® siècle sera encore lourde et défectueuse, mais Fart progresse de jour en jour, et les peintres du début du xiii® siècle ont produit peu d’œuvres supérieures à la fameuse Apocalypse française de la bibliothèque nationale. L’ornementation ici est presque nulle, les scènes sont renfermées dans des cadres monochromes des plus simples ; les personnages sont dessinés en bistre, le vélin même servant de fond; des rehauts de couleurs claires, habilement placés, soulignent et font ressortir les contours. Le dessin des figures, précis etpersonnel, le bon groupement des personnages, tout se réunit pour faire de ce volume une œuvre d’art remarquable.
Dès le XII® siècle, on a exécuté des bibles en images, c’est-à-dire des recueils de peintures, représentant les principaux événements des deux Testaments. De même on avait déjà l’habitude de joindre aux copies des évangiles, un certain nombre de peintures racontant l’histoire évangélique. Enfin chaque église un peu riche tenait à faire raconter en images la vie de son principal patron; citons seulement le célèbre manuscrit de Saint- Quentin, qui reproduit les principaux traits de la vie du martyr de ce nom, une vie peinte de saint Orner, etc. Parfois encore les peintres représentent des événements intéressant l’histoire du couvent. Les moines clunisiens ayant été gratifiés de l’église de Saint-Martin-des-Gbamps, à Paris, par Philippe I", un moine enlumineur représenta l’assemblée dans laquelle le roi avait fait la dona-
lion, et de peur qu’on ne s’y trompât, il écrivit audessus de chaque figure le nom du personnage représenté.
Ces manuscrits à peintures devaient, comme les chapiteaux des églises, servir à l’enseignement des laïques. On sait d’autre part que beaucoup de grands personnages du X* et du XI® siècle possédèrent des livres. Les rois, les reines et les princesses avaient presque tous des livres liturgiques richement enluminés; Mahillon a publié les peintures d’un beau Psautier, ayant appartenu à la reine Oerherge. On a des volumes analogues à l’usage de plusieurs rois anglo-saxons ; enfin nombre de comtes et de princes avaient une petite bibliothèque composée en général de livres religieux.
Pour conserver ces épais volumes de vélin, pour mieux les mettre à l’abri des accidents, on employait généralement le bois; deux ais, deux planchettes de chêne, couvraient les cahiers assemblés et solidement cousus. Pour les volumes de moindre valeur, on se contentait de recouvrir ces ais de cuir épais : peau de truie, de veau ou de cerf, cette peau débordant parfois de manière à couvrir en partie les tranches. Voulait-on orner et consolider cette simple reliure, on y ajoutait des ornements en cuivre ou en bronze, des coins, des clous à têtes arrondies et ciselées dont la saillie épargnait à la peau les frottements et les éraillures. A ces ornements de métal joignons la longue chaîne qui servait à fixer sur les pupitres de la librairie ou du chœur les volumes les plus précieux ou les plus souvent consultés. Mais aux livres luxueux, richement enluminés, aux beaux volumes liturgiques, textes et sacramentaires, on donne un vêtement plus riche et plus élégant. Le plus souvent ce sera une plaque d’ivoire, soit exécutée par un artiste contemporain, soit empruntée à un manuscrit plus ancien. Au XIII® siècle, à Sens, la copie de l’office des fous est recouverte de deux plaques du iii® ou du iv® siècle. Si la plaque choisie est trop étroite, on lui donne un cadre d’orfè-
vrerie, avec émaux, cabochons en pierres précieuses ou en verres de couleur, camées et intailles antiques, filigranes d’or et d’argent. Au xii*^ siècle, on emploie encore les tableaux en œuvre de Limoges, Jésus en croix ou le Christ de majesté, sur plaque de cuivre, en émail champlevé, les figures étant souvent traitées en demi-relief. Le plus souvent, des deux plats, un seul, le plat antérieur, est ainsi richement orné; car on a gardé l’habitude antique de disposer les volumes à plat sur les rayons des armoires. On cite encore à Girone, en Espagne, une curieuse reliure en bois de cèdre ciselé; l’un des plats représente le Christ en croix, dans un cadre de rinceaux, le second, le Christ de majesté entouré d’anges. De toutes ces reliures, on a des spécimens assez nombreux, mais le x®, le xi® et le xii® siècle nous en ont en somme laissé beaucoup moins que l’époque carolingienne. Quant aux couvertures plus simples, en peau et en bois, il est le plus souvent à peu près impossible d’en dater l’exécution, à deux siècles près. C’est principalement dans les bibliothèques de province qu’on les trouve; dans les collections de Paris et chez les riches amateurs, elles ont depuis longtemps cédé la place à des vêtements plus luxueux, mais moins intéressants pour l’antiquaire.