‹ Les manuscrits et les miniaturesChapitre 11 sur 30 · Scène empruntée à une Bible du XIII® siècle. (Bibliotli. nation · texte numérisé non relu

Scène empruntée à une Bible du XIII® siècle. (Bibliotli. nation

lions qu’il faut relever avec soin et qui permettent de dater d’une manière précise, d’attribuer à un atelier bien déterminé ces vénérables monuments. Les ateliers de copistes et d’enlumineurs de Paris ont produit une foule de livres de cette espèce, qui se distinguent par une grande élégance et une extrême finesse; plus tard, quand la moindre bourgeoise voudra avoir ses heures enluminées, l’exécution de ces livres de prières deviendra plus hâtive, moins soignée et les enlumineurs fabriqueront par milliers des volumes de pacotille.

Le même système d’illustration a été appliqué à la Bible et aux vies de saints. On possède de somptueux manuscrits renfermant des milliers de médaillons, et racontant aux fidèles les principaux faits de l’histoire sainte. Tantôt le peintre a rapproché les faits semblables ou réputés tels de l’ancienne et de la nouvelle Loi, tantôt au contraire il a séparé les deux Testaments et illustré successivement, d’une part le Pentateuqueet les livres historiques, d’autre part les Évangiles et l’Apocalypse. De pareils manuscrits devaient forcément coûter assez cher; pour mettre à la portée des fortunes moyennes ces livres d’enseignement, on en composa des sortes d’abrégé, ne renfermant que les scènes les plus importantes, les faits de l’histoire sainte, que l’enseignement de l’Église appliquait plus particulièrement au Christ. On y joignit les figures de quelques saints spécialement honorés dans le pays, et des tableaux analogues à ceux que l’on trouve partout, le Triomphe du Christ, le Jugement dernier, etc.

De leur côté, les abbayes riches aimaient à faire illustrer la vie du saint, leur patron. L’usage est ancien et a été noté plus haut; pour le xiii® siècle, on peut indiquer un remarquable volume exécuté à Saint-Denis en 1250 et renfermant, outre une légende en français du premier évêque de Paris et de ses compagnons Rustique et Éleuthère, trente pages peintes racontant la vie, le martyre et les miracles des trois saints. L’artiste n’a employé qu’un

XIIF ET XIV" SIÈCLES

des côtés des feuillets de parchemin, et les peintures se font face deux à deux, chacune d’elles renfermant deux ou trois sujets, expliqués dans de courtes légendes en vers latins. Ces peintures étaient probablement montrées par les moines de Saint-Denis aux étrangers, et les vers étaient destinés à faciliter l’explication du sujet représenté. Le noble visiteur y voyait comment saint Denis, qu’on identifiait alors avec saint Denis l’aréopagite, converti et baptisé par saint Paul à Athènes, fut ensuite envoyé en Gaule par le pape saint Clément pour évangéliser la cité de Lutèce ; dénoncé au préfet Sisinius, il est torturé de mille manières, puis décapité avec ses compagnons. Les corps saints sont recueillis par une pieuse matrone, Gatulla, et opèrent de nombreux miracles. Plus tard, Clovis est baptisé par saint Remi. Un des descendants de ce prince, Dagobert, se réfugie dans la basilique du saint pour fuir la colère de son père, Clotaire; celui-ci s’apaise enfin grâce à saint Denis et fait couronner et sacrer Dagobert, qui dans sa reconnaissance procède à la translation des corps saints et fonde une abbaye; le dernier tableau représente les miracles qui avaient, disait-on, signalé la cérémonie de la translation, et les deux premiers historiographes du monastère, Ansoldus et Audoenus. Cette légende du patron du royaume capétien obtint un tel succès, que de cinquante en cinquante ans, les miniaturistes durent la raconter à nouveau ; on possède plusieurs de ces manuscrits pour le xiv® et le xv" siècle.

L’histoire et la légende sont mêlées dans cette histoire de saint Denis; d’autres fois les moines faisaient raconter de la même façon la fondation de leur église. Dès le XI" siècle, les moines clunisiens, installés dans l’église de Saint-Martin-des-Champs, à Paris, par les soins des rois Henri !"*■ et Philippe I"*', avaient fait exécuter un petit livret aujourd’hui conservé au Musée Britannique, orné de peintures représentant cet heureux événement. Deux cents ans plus tard, ils éprouvèrent le besoin de

faire recopier ce petit recueil et le firent illustrer de nouvelles peintures; on y voit le roi Philippe concédant l’église de Saint-Martin à l’ordre de Gluny, les moines prenant possession du nouveau prieuré, etc. G’est, en un mot, un curieux document historique; les peintures, ici comme dans le manuscrit de Saint-Denis, sont accompagnées d’un récit de l’événement en vers latins.

Ges manuscrits sont à la fois des livres d’édification et des recueils historiques. Dans d’autres volumes, l’écrivain ne se propose qu’un seul but, enseigner aux simples laïques les dogmes de la foi catholique, et pour mieux les faire pénétrer dans ces esprits rebelles il recourt à la peinture. On peut citer pour le xiii® siècle la Somme le roi de frère Laurent, dédiée par ce religieux de l’ordre des Dominicains à Philippe III, et le fameux Credo de Joinville. Beaucoup d’exemplaires du premier de ces deux ouvrages sont enrichis de miniatures, représentant les principaux faits de l’histoire évangélique, le jugement dernier, le sermon sur la montagne, les vertus et les vices et quelques traits de l’Ancien Testament à l’appui ; dans la planche ci-dessous, empruntée à un bon exemplaire daté de 1295, on voit figurer la Ghasteté et la Luxure et, pour mieux frapper l’esprit du lecteur, d’une part Judith et Holopherne, de l’autre Joseph et la femme de Putiphar. Gette liaison entre les peintures et le texte est encore plus sensible dans le fameux Credo de Joinville; on appelle ainsi un petit traité de dévotion composé par le célèbre historien en Syrie vers 1250, puis remanié et complété par lui vers 1287. Dès le début, l’auteur annonce l’intention d’expliquer par des images les mystères de la religion chrétienne; après quelques mots de préambule, il entame le commentaire du Credo ^ en rapprochant des phrases du symbole les faits de l’ancienne loi qui en sont aux yeux des docteurs la figure et l’annonce ; ainsi Isaïe paraît, dans la représentation de l’Annonciation, comme ayant prédit l’avè-

XIIP ET XIV" SIÈCLES

nement du Christ; Jouas conservé trois jours dans le ventre de la baleine symbolise la descente du Christ aux enfers; à côté de la Crucifixion on verra Jacob recevant la robe de Joseph et le jugement de Salomon. D’autres peintures représentent les sacrements, les vierges sages et folles, enfin la discussion entre Joinville, ses compagnons captifs en Égypte et un docteur sarrasin. Ces peintures sont assez médiocres, mais il fallait les signaler; c’est un excellent exemple d’une alliance intime entre le peintre et l’écrivain.

C’est dans les livres de prières, dans les volumes liturgiques qu’on trouve au xiii® siècle les plus belles miniatures. Dès lors l’usage s’est introduit d’accompagner de peintures des ouvrages profanes, des recueils historiques, des chansons de geste, et même des ouvrages scientifiques. Mais de toutes les peintures, au xiii® siècle, ce sont certainement les plus banales. Les meilleures sont encore celles qui accompagnent fréquemment deux des livres les plus usuels, le Décret de Cratien et les Décrétales de Grégoire IX. Le plus souvent, dans ce dernier ouvrage, on trouve une peinture, plus ou moins riche, en tête de chacun des cinq livres; dans le Décret, les miniatures peuvent être plus nombreuses et sont pour nous plus intéressantes; on y voit représentés tous les actes de la vie publique et privée, mariage, baptême, extrême-onction, chapitre de moines, etc., sans compter la peinture obligée représentant un pape en consistoire, promulguant de nouvelles décrétales. Beaucoup des exemplaires du Décret ainsi illustrés sont des volumes .de librairie, sans beaucoup d’originalité, mais quelques-uns, commandés par des étudiants ou des maîtres opulents, sont des plus remarquables.

Dans toutes ces compositions, l’artiste ne s’attache bien entendu nullement à rechercher la couleur locale; les personnages de l’antiquité, ceux de l’histoire juive sont habillés de mailles, comme de simples chevaliers de

saint Louis; la femme de Putiphar porte, dans le Psautier de ce prince, le costume des grandes dames du XIII® siècle. Seules quelques figures symboliques échappent à la règle; l’Église, la Synagogue, les Vertus, qui portent le costume antique, et ce même costume est attribué aux apôtres et aux prophètes de l’ancienne Loi. C’est dire combien la plupart de ces petits tableaux sont utiles pour l’étude du costume et de l’ameublement au temps de saint Louis; si les dimensions exiguës de la peinture n’ont pas permis à l’artiste de marquer tous les détails, en revanche il -a reproduit exactement la couleur des objets eux-mêmes, et nous pouvons ainsi mieux comprendre maint passage des anciens auteurs. A côté de ces sujets religieux, historiques, moraux ou symboliques prennent place des sujets de genre. Le plus courant est la présentation du livre par l’auteur à Dieu, à un saint, à la Vierge (l’usage à cet égard est ancien), ou encore à un prince, à un personnage puissant. Encore de petites dimensions au xiii® siècle, ces miniatures prendront une grande importance aux siècles suivants, et le plus souvent c’est à ces peintures que l’artiste apportera tous ses soins. Vers le même temps, les calendriers accompagnant les livres de prières sont souvent enrichis de petits tableaux reproduisant les travaux de chaque mois et renfermant le signe du zodiaque de ce même mois; déjà connu au xii® siècle, cet usage s’établit définitivement au xiii®, et plus tard tout livre d’heures un peu somptueux s’ouvrira ainsi par douze tableaux des plus intéressants pour l’archéologue.

Beaucoup des remarques que nous venons de faire s’appliquent aussi bien aux écoles étrangères qu’à l’école française ; toutefois, si les enlumineurs de Paris sont dès le temps de saint Louis les plus habiles et les plus réputés, les autres nations possèdent déjà des artistes experts, qui ont leur manière et leur style, et qui savent créer des œuvres importantes. De l’école allemande nous

XIIP ET XIV*^' SIÈCLES

ne dirons rien, elle est à ce moment visiblement inférieure à celle de France, et les manuscrits les plus célèbres exécutés à cette époque dans les pays de langue ger-

manique paraissent plus curieux que beaux. Tel par exemple le célèbre recueil des poésies des Minnesingers de Rodolphe Manesse. Les enluminures de ce volume.

on ne saurait dire les peintures, sont lourdes et de couleurs criardes et heurtées, et le dessin paraît d’autant plus défectueux que la dimension des figures est plus grande. Mais il est une autre école fort importante, dont il nous faut dire un mot, c’est l’école italienne ou pour mieux dire méridionale. Elle se caractérise par l’emploi exclusif de l’écriture ronde dite boulonnaise, et par une ornementation riche et abondante, parfois un peu lourde, mais ayant toujours grand air. Peu de lettres à fond d’or; presque toujours elles sont remplacées par des initiales à larges feuilles de couleurs éclatantes, bleu de roi, amaranthe, pourpre, violet; parfois dans ces lettres initiales on trouve des bustes grotesques, des personnages entiers d’un dessin un peu lourd, mais d’un aspect saisissant. Ces manuscrits, exécutés presque toujours par des libraires italiens ou de nationalité italienne, étaient d’ailleurs extrêmement recherchés en France à cause de leur aspect décoratif. Citons la Bible conservée aujourd’hui à Grirone et qui fut vendue par l’ahbaye de Saint- Lucien de Beauvais au roi Charles V. Ecrite par un certain maître Bernardin de Modène, elle renferme une multitude de lettres à sujets, ainsi disposées : chaque lettre renferme un tableau et dans la marge elle est accompagnée de deux autres médaillons analogues. L’artiste a employé comme fonds soit l’or, soit l’argent; parfois l’or est gravé au fer. Dans les nus, les lumières sont indiquées par un reflet verdâtre, les parties saillantes sont en blanc, les ombres sont marquées en terre de Sienne. Ces deux couleurs, le vert et la terre de Sienne, sont d’un usage constant dans les manuscrits de cette école.

Cette écriture boulonnaise et ce genre d’ornementation furent en grande faveur dans le midi de la France, dans le Languedoc notamment. Le plus ancien manuscrit connu des coutumes de Toulouse est écrit à l’italienne et un dessinateur naïf en a chargé les marges de dessins grossiers, mais fort intéressants, représentant les diffé-

Xlir ET XIV" SIÈCLES.

rents supplices en usage dans le pays. L^exemple ci-dessous suffira pour en donner une idée. Cette école italienne marque les débuts de la renaissance de la peinture dans le sud de l’Europe; la Bible de Cirone et nombre de manuscrits analogues offrent déjà les qualités de science dans le dessin, de goût dans le choix des couleurs qui se manifesteront dans les admirables produits des ateliers italiens du xiv" et du xv® siècle.

Tout différents sont les procédés affectionnés par leSt peintres de l’école française. Voici, semble-t-il, comment ils travaillent ; le dessin une fois exécuté à la plume sur le fond de vélin, iis établissent les nus, mains, tête et corps, en marquant les plis de la peau, les saillies des muscles à l’aide de quelques traits légers de couleur noire ou bleuâtre. Les vêtements sont ensuite passés en couleur, à la teinte plate, et, ces teintes plates une fois établies, l’artiste marque les plis par des traits noirs, les lumières par des traits blancs. Le procédé, on le voit, est rudimentaire ; il est le plus fréquemment employé. Toutefois, dès le XIII® siècle, quelques artistes plus habiles, pour marquer les ombres, renforcent la teinte ; là où le pli d’un manteau bleu s’enfonce et marque une ombre, ils passeront deux couches. Ce procédé sera universellement suivi au XIV® siècle par tous les peintres dignes de ce nom. Les fonds sont le plus souvent exécutés après l’achèvement des figures, soit que l’artiste y applique de l’or en feuilles ou dissous dans de l’eau gommée, soit qu’il remplisse ce fond avec des quadrillés ou des losangés.

La reliure des volumes de luxe n’est pas moins riche au XIII® siècle qu’aux époques précédentes. Pour couvrir les évangéliaires, et les missels offerts par un prince à telle église célèbre, on n’épargne ni les métaux de prix, ni les pierreries. On possède un certain nombre de reliures datant du xiii® siècle, et plusieurs sont des morceaux admirables d’orfèvrerie et de ciselure. Les beaux livres d’église donnés à la Sainte-Chapelle par

saint Louis furent dès Torigine garnis de riches couvertures, qui sont longuement décrites dans les anciens inventaires. En voici une encore aujourd’hui subsistante, et qui paraît bien dater du temps de saint Louis : c’est une plaque d’or, sur laquelle se relève une croix enrichie de cabochons et de pierres précieuses ; dans les deux cantons inférieurs, la Vierge et saint Jean délicatement modelés; dans les cantons supérieurs, deux anges vus à mi-corps, et portant deux globes (le soleil et la lune?). Le cadre était autrefois garni de perles et de gemmes. A la bibliothèque de Sens on conserve une autre reliure assez curieuse; ici, par exception, les deux ais sont garnis de plaques de cuivre doré et ciselé. Le cadre du premier se compose d’un losangé, chaque losange renfermant une fleur de lis; aux quatre angles des émaux en taille d’épargne représentant quatre épisodes de l’ancienne Loi; le centre du plat est occupé par une mince plaque d’argent sur laquelle sont gravées les figures de saint Pierre et de saint Paul. Au revers, même disposition, mais la plaque centrale renferme une grossière Crucifixion en argent, addition du xv® siècle; aux quatre angles du cadre, quatre bustes d’apôtres d’émail en taille d’épargne. Ailleurs, à l’or ou à l’argent on associera les plaques d’émail champlevé à la mode de Limoges, et aux pierres précieuses en cabochons ou aux perles on substituera des intailles antiques souvent fort belles.

Quand on voulait moins de luxe, on employait le cuir plus ou moins travaillé et orné, tantôt bruni, tantôt coloré en rouge ou en vert avec boutons de bronze ou de cuivre. Enfin, dès le xiii® siècle, on trouve mentionnées des couvertures de livres en étoffes plus ou moins précieuses, en soie, en velours de couleur. Dans les grandes bibliothèques de couvents ou de collèges, beaucoup de manuscrits étaient fixés à un pupitre à l’aide de longues chaînes de fer, et certains manuscrits tels que bré-

XIII' ET XIV' SIÈCLES. 221

viaires ou psautiers sont encore munis d’un crochet en métal permettant au possesseur de le porter agrafé à la ceinture. Enfin on savait dès le xiii® siècle faire des reliures plus légères permettant de plier facilement et de rouler le volume; Talhum de Yillard de Honnecourt est ainsi habillé d’une peau mince et résistante et muni d’une courroie d’attache ; le célèbre architecte pouvait sans trop de peine rouler le volume et le mettre dans un étui.

Supplice du pilori. (Manuscrit des Coutumes de Toulouse.)

Au XIII® siècle, le métier de relieur de livres, comme celui de libraire et d’enlumineur, est exercé par des laïques, qui forment des corporations industrielles; à Paris, en 1293, on en comptait dix-sept. Mais certains couvents devaient continuer à faire relier leurs volumes par des moines ouvriers ; on a de ce chef nombre de couvertures fort simples, mais solides, qui depuis des siècles protègent et garantissent contre tous les accidents de volumineux manuscrits.

Page 1