Scène empruntée au Psautier d’Utrecht
question. Que ces monstres qui se dévorent aient figuré pour ces intelligences primitives les passions mauvaises, la chose est possible; on croit bien encore que la forme de la croix est pour ainsi dire la génératrice de la plupart des planches ornées, mais il faut pour le reste compter
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avec la fantaisie de l’artiste et ne point chercher à comprendre ces figures multiples, où sans doute il ne mettait aucun sens caché.
Jusqu’ici nous n’avons rien dit des manuscrits espagnols en écriture visigothique. A vrai dire, les spécimens en sont rares hors de la péninsule, et ceux que l’on connaît sont loin de présenter au point de vue ornemental l’intérêt des manuscrits anglo-saxons. L’écriture est d’aspect moins soigné, le parchemin moins fin et les ornements d’ordinaire peu abondants et grossiers. Voici pourtant un curieux manuscrit, écrit tout entier en écriture visigothique, mais venant du midi de la France, c’est le célèbre Sacramentaire de Gellone; on le date du viii*^ siècle. L’ornementation est barbare, mais riche et variée; les principales couleurs employées sont le vert, le rouge et le jaune; les lettres initiales sont à doubles traits et les intervalles entre les traits* sont remplis de teintes plates de couleur claire. Ici, comme dans les manuscrits irlandais, on retrouve autour des initiales des grénetis de points rouges; ailleurs la panse des initiales est formée par le corps d’un poisson, d’un oiseau replié qui se mord la queue; on trouve encore des O composés d’une tête humaine de style barbare. Sur les marges, dans les lettres ornées, on a tracé de véritables scènes; ici le combat d’un renard et d’un animal fantastique tenant du serpent et de l’oiseau, là un aigle enlevant un mouton, une main humaine harponnant un poisson, deux oiseaux se disputant leur proie, etc. Tous ces dessins sont barbares, la figure humaine surtout est traitée d’une façon enfantine, mais l’ensemble témoigne d’une imagination variée. A cet égard le manuscrit de Gellone est un des plus précieux monuments qu’on puisse citer.
Un mot maintenant des centres de production littéraire à l’époque mérovingienne. Le niveau intellectuel est descendu tellement bas que le seul fait de copier des livres
est une preuve de culture; toutefois si la langue se corrompt de plus en plus, le nombre des traités composés du V® au viiU siècle est encore assez considérable. En Gaule la culture romaine s’affaiblit au vi*’ siècle, disparaît presque entièrement au vii*^, mais elle survit encore en Espagne et en Italie. Le premier de ces deux pays produit l’école de Séville avec son représentant le plus illustre, saint Isidore; à l’Italie revient la gloire d’avoir préparé aux lettres un nouveau refuge ; c’est de Rome que partent sous Grégoire le Grand (| 610) les premiers apôtres de la Grande-Bretagne, saint Augustin de Ganterbury et ses compagnons. Depuis déjà longtemps l’Irlande était conquise à la foi chrétienne. En moins d’un siècle la culture des belles-lettres s’étend dans l’île entière depuis les côtes de la Manche jusqu’aux Hébrides; des monastères s’élèvent et une école fforissante d’écrivains se forme; le plus célèbre est le vénérable Bède (| 735). A ces moines il fallait des livres, aussi la calligraphié se développe-t-elle avec une grande rapidité. On a encore aujourd’hui de nombreux spécimens de l’art des écrivains de cette époque.
Mais au lieu de se cantonner en Angleterre, les disciples de saint Augustin se répandent bientôt sur le continent. Dès la fin du siècle l’Irlandais saint Golomban avait pénétré en Burgondie et y avait fondé trois monastères, dont Luxeuil; un peu plus tard il évangélise la Suisse orientale, puis vient mourir à l’abbaye de Bobbio instituée par lui dans la Haute-Italie (615). Cent ans plus tard, d’Angleterre partent de nouveaux missionnaires, qui conduitspar saint Boniface,fondentles églises d’Allemagne et font les premiers connaître l’Évangile aux sauvages habitants de la Saxe, de la Frise et de la Franconie. Longtemps les calligraphes de la Germanie occidentale garderont le souvenir des leçons de leurs premiers maîtres; au xi*^ siècle encore, au rapport de Marianus Scotus, on employait l’écriture anglo-saxonne dans certains menas-
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tères de TEmpire; cent ans plus tard, il est vrai, cette même écriture passait pour illisible.
C’est donc, semble-t-il, par les écoles monastiques que se sont propagés dans l’Europe les différents alphabets à l’époque mérovingienne, et c’est par elles également que s’est opérée tout d’abord la fusion entre les deux arts mis en présence, l’art antique et l’art barbare. Mais jusqu’au siècle, loin de se relever, le niveau intellectujel semble continuer à s’abaisser en Gaule; les copistes
ignorent l’orthographe et la grammaire, la langue populaire s’introduit chaque jour davantage dans la langue classique. La réforme des études par l’école du palais et les lettrés d’Angleterre et d’Irlande, sous Charlemagne, arrêtera définitivement cette décadence lamentable. Mais le fait est à noter : la fin du viii® siècle est un terme extrême au-dessous duquel on ne peut faire descendre la date d’exécution d’un manuscrit luxueux, rempli de fautes d’orthographe. Plus la langue et l’orthographe d’un volume seront défectueux, plus il y aura des chances pour qu’il appartienne au vu® ou au vin® siècle.
G’est qu’en effet il est extrêmement difficile de dater les manuscrits de l’époque mérovingienne, surtout ceux qui sont écrits en capitales ou en onciales. Le nombre des volumes à date certaine est très faible, le plus souvent les meilleurs paléographes diffèrent d’opinion à leur sujet à cent ou deux cents ans près. On a dressé la liste des volumes en onciale datés; on en a trouvé huit allant des années 509-510 à 754. La date est donnée soit par le collateur, le correcteur du volume, soit par le copiste lui-même qui indique d’ordinaire son nom et le nom de la personne qui a payé les frais d’exécution du volume. Ainsi le Sulpice Sévère de Vérone fut commandé par un certain Hiéronyme à Ursicinus, lecteur de cette église; le Nouveau Testament de Fulda existait déjà en 546, date où Victor, évêque de Gapoue, le lut et le corrigea. Un évangéliaire d’Autun fut écrit en 754 par un scribe nommé Gundohinus, à la requête d’une noble d?tme nommée Fausta. Ailleurs la date est fournie par un synchronisme ou par un nom d’abbé (manuscrits du Mont- Gassin et de Bruxelles; ce dernier écrit à Saint-Médard de Soissons par ordre de l’abbé Nomedius sous Ghildebert III) .
La nature des textes copiés par les scribes de l’époque mérovingienne rend encore plus difficile la fixation de la date de transcription. Ges textes en effet sont, soit des livres liturgiques, soit des ouvrages des Pères, soit enfin la Bible. Se conformant à une tradition, déjà établie du temps de saint Jérôme et contre laquelle ce père proteste avec énergie, les religieux des temps anciens réservaient pour les livres sacrés, toutes les ressources de la calligraphie et de l’art ornemental. Parchemin pourpré, écriture en lettres d’or ou d’argent, initiales peintes, frontispices ornés, les copistes de la Gaule comme ceux de l’Italie et de la Grande-Bretagne n’épargnent rien quand il s’agit d’exécuter un texte (recueil des évangiles,) un Sacramentaire (office de la messe), une Bible, ou
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un Homiliaire. La décoration de ces différentes classes de manuscrits se fixe bientôt. Les évangéliaires ont en tête des portiques pour recevoir les canons de concordance d’Eusèbe, et à chaque évangile une planche ornée où l’on figure soit l’évangéliste lui-même, soit le symbole traditionnel de ce même évangéliste. Les sacramentaires sont d’ornementation plus variée, mais presque toujours on y retrouve des titres en capitales de couleur disposés sous un vaste portique, des initiales compliquées, efc. Aux psautiers, on met une ou plusieurs peintures représentant le divin poète entouré de ses six acolytes, comme sur certains ivoires de l’époque mérovingienne. Sauf dans les manuscrits de grand luxe, tels que le Psautier d’Utrecht, on ne sort guère du cadre tracé et jusqu’à la fin du moyen âge, on aura ainsi des types de livres liturgiques exécutés sur un modèle fixe, variant avec la fortune de l’acheteur. Les libraires laïques hériteront à cet égard des traditions de leurs prédécesseurs, religieux et clercs.
Pour ceux-ci l’exécution d’un manuscrit était œuvre pie. L’Irlandais Holcundus, auteur d’une copie très curieuse des évangiles, la termine par une longue et prétentieuse prière; il souhaite que cette œuvre d’édification lui vaille la grâce d’éviter les peines éternelles, qu’après sa mort il rejoigne en paradis le chœur des saints et des pieux disciples de Jésus. Cette souscription, écrite en partie en grec, prouve que ce pauvre moine n’était pas meilleur helléniste que latiniste. Mêmes vœux exprimés en termes moins obscurs dans l’Êvangéliaire d’Autun par le scribe Gundohinus. D’autres fois, les écrivains, dans de mauvais vers latins souvent reproduits, s’élèvent contre l’erreur qui fait regarder l’art d’écrire comme un travail peu fatigant et demandent l’indulgence du lecteur pour les fautes qui leur ont échappé.
La règle de tous les ordres monastiques prévoit donc
l’existence d’un scriptorium\ on a conservé la prière qu’on récitait au moment où les copistes se mettaient à l’œuvre. Les principales obligations imposées étaient le silence et l’assiduité, et tout moine sachant écrire était tenu de venir travailler. C’était également dans les scriptoria que se tenaient des sortes de conférences (collationes)^ première forme de ces écoles monastiques qui au IX® siècle renouvelleront les études. On a peu de renseignements sur la nature même des livres qui composaient les bibliothèques, à l’époque mérovingienne. Si les textes sacrés y occupaient naturellement la première place, d’autres s’y joignaient : ouvrages de l’antiquité (principalement traités de rhétorique, de grammaire et de prosodie) et surtout œuvres des Pères, tant grecs que latins, les unes sous forme de traduction, les autres en original. Mais ces copies sont bien défectueuses et les manuscrits de poètes et d’historiens de l’antiquité datant de l’époque mérovingienne sont en somme des plus rares.
Non seulement, en effet, les moines de cette époque jugeaient plus utile la transcription d’homélies insipides de saint Ephrem ou des Collations de Gassien, que celle d’une décade de Tite-Live ou des Annales de Tacite, mais encore la rareté et la cherté du parchemin, qui dès lors a remplacé définitivement le papyrus, exposait ces précieux monuments de la culture antique à un danger sans cesse renaissant. La plupart des palimpsestes datent de l’époque mérovingienne, et on en retrouve un peu partout, en Gaule, en Angleterre, en Italie, en Égypte. Les moines coptes et syriens n’ont pas été plus respectueux que leurs congénères occidentaux, et on a même signalé des palimpsestes doubles, des parchemins ayant servi trois fois. Beaucoup d’auteurs ont accusé amèrement les moines de vandalisme; d’autres écrivains les ont défendus avec ardeur. Au fond, accusations et éloges sont également immérités. L’usage des palimpsestes
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était connu dès l’antiquité, et les moines n’ont fait que le développer. Ce qu’il faut regretter avant tout, c’est le manque de culture laïque, l’ignorance qui a fait sub-
stituer à des œuvres écrites et pensées fortement, dont l’absence sera éternellement regrettable, des compositions insipides, sans originalité et sans intérêt pour
Thisloire des idées. En remplaçant par des homélies de saint Gésaire et de saint Jean Ghrysostome le De Republica de Cicéron, ou VHistoire romaine de Tile-Live, les moines du vi®et du vu® siècle commettaient un véritable crime, mais ils n’avaient point conscience de leur faute.