ÉPOQUE BARBARE : LES CAROLINGIENS
Au milieu du viii^ siècle, l’état de l’église de Gaule était lamentable. L’ignorance des clercs et des moines, derniers gardiens de la culture littéraire, paraissait inguérissable, et la société tout entière semblait condamnée à de longs siècles de barbarie. Mais ce cbaos renfermait des germes puissants et vivaces, ces intelligences incultes n’étaient point incapables d’un effort vigoureux; ce qui leur manquait le plus, c’étaient des maîtres. L’Angleterre et l’Italie vont les leur donner, et après quelques années d’efforts la Gaule carolingienne aura retrouvé une partie de son ancienne influence, le culte des lettres et des arts y renaîtra pour ne plus s’éteindre. D’élèves, les Francs de Charlemagne seront devenus maîtres à leur tour.
Cette heureuse renaissance est due à plusieurs causes distinctes : influence personnelle de Charlemagne, efforts de l’anglo-saxon Alcuin et de ses disciples, enfin action de la papauté. On ne saurait exagérer le rôle joué à cet égard par le grand empereur. Peu instruit lui-même, — • il n’apprit qu’assez tard à écrire, au rapport de son biographe Eginbard, — il témoignait d’une admiration près-
que enfantine, d'une curiosité de barbare pour les recher ches scientifiques ; au retour de ses longues expéditions militaires, il aimait à s’entourer de savants clercs, à écouter leurs discussions abstruses; pour gagner sa faveur, point de moyen plus sûr que d’y briller; aux meilleurs élèves d’Alcuin il réservait les riches prébendes, les abbayes, les évêchés; en eux il mettait sa confiance, les chargeant d’ambassades lointaines, de missions à l’intérieur.
Tant d’efforts ne pouvaient rester stériles; par un heureux hasard, Charlemagne trouva à point nommié deux esprits supérieurs, un Anglo-Saxon, Alcuin, un Lombard, Paul Diacre.
Alcuin ou Albin, qui prenait volontiers le surnom de Flaccus, était originaire du pays d’York et avait fait ses études sous les disciples directs du célèbre Bède, le plus grand des écrivains anglo-saxons du viii® siècle. Instruit à l’école archiépiscopale d’York, sous les archevêques Egbert et Eilebert, il y avait pris le goût des lettres antiques, goût qu’un excès de scrupule devait lui faire perdre plus tard, et acquis des connaissances très étendues dans les diverses sciences sacrées et profanes.
La bibliothèque cathédrale d’York était, si on l’en croit, assez bien fournie; on y trouvait la plupart des auteurs classiques que le haut moyen âge a pratiqués, quelques poètes, des philosophes, des grammairiens, peut-être même certains ouvrages traduits du grec. Envoyé à Rome par Eilebert, Alcuin fit la rencontre de Charles à Parme en 781, le séduisit par son éloquence et dut s’engager à revenir se fixer en France. A son retour, comblé d’honneurs par le prince, il devient le chef incontesté de l’école palatine, prend une part active à la réforme monastique de Gaule et de Germanie et meurt en 804 à Saint-Martin de Tours, âgé de près de soixante-dix ans. Sa volumineuse correspondance prouve le nombre des amis qu’il s’était faits sur le continent, ou
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qu’il avait laissés dans son pays natal; elle prouve aussi l’acuité, la curiosité de cette intelligence d’élite, et donne meilleure opinion de lui que ses très nombreux ouvrages, qui sont sans originalité et d’une lecture difficile.
Alcuin apportait à la Gaule la culture anglo-saxonne, le fruit des leçons et des recherches des Irlandais et des Anglais. Pierre de Pise et surtout Paul Diacre lui firent connaître ce qui subsistait des traditions antiques en Italie, et celui-ci put donner à quelques clercs le goût des études grecques. Paul Warnefrid, dit Diacre, était lombard, et avait rempli de hautes fonctions à la cour des derniers rois de cette nation ; il se retira au Mont-Gassin après la conquête franque. Charlemagne l’en fit sortir et sut garder à sa cour durant plus de six ans cet ancien ennemi.
La papauté exerça également sur les lettres gauloises une influence incontestable; il s’agissait pour les chefs de l’église romaine de restaurer les études ecclésiastiques depuis longtemps en décadence, et de rétablir la discipline. De là la substitution des livres liturgiques romains aux anciens rites gaulois. Déjà sous Pépin, Paul P*’ envoie en France des livres d’antiennes et de répons et des ouvrages de grammaire et de philosophie, ces derniers en grec. Un peu plus tard, l’évêque de Rouen, Remedius, à la requête du roi, envoie des moines à Rome pour y apprendre la psalmodie sacrée. Enfin, Charlemagne fait demander au pape Adrien P*’ un exemplaire correct du Sacramentaire de saint Grégoire, dont l’usage deviendra peu à peu général dans les églises gauloises.
De là le caractère tout particulier de la réforme des études sous Charlemagne. Ni le roi, ni les principaux maîtres du palais ne se proposent de restaurer les lettres antiques, leur but est plus modeste, plus conforme aux idées du temps. Ils veulent relever le niveau intellectuel
du clergé, former des prêtres et des moines capables de comprendre et de copier le latin, et fournir à ces prêtres des livres d’étude et d’église bien écrits et corrects. L’école du palais, fondée et dirigée durant près de vingt ans par Alcuin, les écoles monastiques instituées par ses élèves et ses émules, Théodulphe d’Orléans, Adalard de Gorbie, saint Benoît d’Aniane, Eginhard, Angilbert de Saint-Riquier, Leydrade de Lyon, forment des élèves, des copistes diligents. Alcuin et Théodulphe revisent le texte de la Bible, Paul Diacre compose un recueil d’homélies des Pères, dont Charlemagne imposera l’usage à tous les prêtres de son empire ; on apprend aux clercs et aux moines la psalmodie romaine, pour rendre aux offices toute leur splendeur. Enfin Alcuin et ses principaux disciples composent des traités techniques : grammaires, rhétoriques, géométries, musiques; d’autres écrivent des commentaires perpétuels sur l’Ecriture, composés d’extraits des Pères, et ces commentaires seront presque seuls employés des théologiens jusqu’au xiii^ siècle. Enfin on multiplie les copies des livres sacrés, des œuvres des pères, des livres liturgiques. Plus tard, au ix® siècle, le goût des lettres antiques naîtra; on copiera les poètes, les philosophes latins, et les clercs versés dans la langue grecque traduiront les œuvres des principaux écrivains de l’Eglise orientale.
Le résultat de tout ce travail fut bientôt extraordinaire. Aux manuscrits incorrects et grossiers du viii® siècle, se substituent des volumes écrits avec élégance, relus avec soin ; le goût des volumes luxueux se réveille, et du mélange de l’art antique dégénéré et de l’art anglosaxon naît un style nouveau. Bientôt l’école Caroline étend son influence, l’écriture de ce nom pénètre un peu partout en Europe, et jusqu’à la naissance du gothique elle y régnera sans rivale, après avoir fait oublier les anciennes écritures dites nationales. Un nouveau
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triomphe lui est même réservé au xv^ siècle, elle fournira les meilleurs modèles à l’impression naissante.
Au point de vue particulier de nos recherches, la réforme entreprise sous les auspices de Charlemagne a donc un double résultat; d’une part à la cursive et à la minuscule mérovingienne, elle substitue une écriture plus lisible, plus élégante, inspirée des plus beaux modèles de l’antiquité ; d’autre part elle rappelle les copistes au respect de la langue et de l’orthographe. A ces deux services signalés ajoutons-en un troisième, encore plus grand ; en multipliant les copies des plus belles œuvres de l’antiquité classique, elle les sauve définitivement de la destruction.
Qu’est-ce donc que cette écriture Caroline ? Elle change de pays à pays et elle affecte un caractère différent suivant les écoles. Les mieux connues aujourd’hui sont celles de Saint-Martin de Tours, de Trêves, de Saint- G-all, et celle du nord de la France (provinces de Reims et de Sens). Mais elle se distingue de toute autre par l’allure générale ; les lettres sont rondes, amples et régulièrement tracées. Dans l’écriture Caroline de Saint- Martin de Tours, l’influence anglo-saxonne (et cela n’a rien d’étonnant, si l’on songe que le fondateur de cette école monastique fut le grand Alcuin), se fait sentir dans la forme de certaines lettres, du g notamment, mais en somme cette écriture est plutôt imitée des anciens modèles, et par son élégance, par sa clarté, elle fait honneur au bon goût et à l’esprit judicieux des créateurs. Au surplus il ne s’agit ici que de la minuscule : pour l’écriture capitale, il serait impossible de nier l’influence de l’école anglo-saxonne. Les copistes emploient ce dernier caractère pour les titres et les débuts des chapitres; les manuscrits du viii® et du ix® siècle tout entiers en capitale ou en onciale sont assez rares; on y trouve parfois la semi-onciale, mais presque toujours la majeure partie des textes est écrite en minuscule.
Les manuscrits de l’époque carolingienne sont le plus souvent assez simplement ornés, et la plupart tirent toute leur valeur de l’élégance de l’écriture; en général les titres sont, avons-nous dit, en capitale ou en onciale de couleur. Quand le copiste a jugé bon d’y joindre des ornements, il l’a fait avec discrétion, recourant au vieux procédé de l’alternance des couleurs : rouge, vert, jaune, à l’emploi de lettres initiales rouges, etc. Mais ces volumes, les plus précieux à vrai dire, car ils renferment des textes généralement corrects des auteurs anciens et des Pères, ne sont pas les seuls. La plupart des princes carolingiens ont eu le goût des beaux livres, et ces modestes manuscrits ne pouvaient leur suffire. Ce sont, bien entendu, les livres liturgiques ou les textes bibliques qui ont profité de cette faveur, et pour transcrire une bible, un psautier commandés par un prince puissant et riche, pour exécuter un sacramentaire, un évangéliaire réclamés par une église opulente, les moines calligraphes ont recouru à toutes les ressources de leur art. Parchemin fin souvent pourpré, initiales ornées, pages d’entrelacs, encres de couleur ou d’or, ils n’ont reculé devant aucune dépense, et certains volumes, dont il sera question tout à l’heure, sont restés des modèles de recherche et d’élégance.
L’usage du vélin pourpré se conserve donc en France pendant tout le ix® siècle, mais le nombre des manuscrits tout entiers composés de la sorte est de plus en plus faible. On cite pour le viiP siècle l’Evangéliaire de Charlemagne et celui de Saint-Médard de Soissons ; pour le ix*’ celui de Saint-Lupicin. Généralement au vélin pourpré, on associe l’écriture d’or ou d’argent, le dernier manuscrit cité est tout entier en caractères d’argent. Mais c’est là mode archaïque. Au ix*^ siècle, on réserve généralement la pourpre pour quelques feuillets initiaux des manuscrits luxueux ot pour les fonds des grandes peintures. Parfois encore, dans des volumes de demi-luxe, les titres sont
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