II
écrits sur des bandes alternativement pourpre, rouge et jaune.
L’écriture d’or ou d’argent, à l’époque précédente, accompagnait toujours la couleur pourpre. Aujourd’hui il n’en est plus de même. On a des manuscrits tout entiers en or sur vélin blanc; tel le livre d’or de Stockholm, un manuscrit de l’Arsenal et encore certaines parties du fameux Sacramentaire de Drogon. De même l’encre d’argent, aujourd’hui bien ternie, apparaît dans les initiales, et dans les titres, même dans des volumes d’exécution peu luxueuse.
Passons maintenant à l’ornementation proprement dite. Elle comprend les éléments suivants : lettres initiales au début des traités et des chapitres; titres en capitale, onciale ou lettres enclavées ; parties du texte en écriture particulière, soit capitale dans les manuscrits en onciale, soit onciale dans les volumes en minuscule, soit enfin minuscule plus forte que le corps du texte; pages ornées, enfin figures. Mais avant d’étudier chacun de ces éléments, il n’est pas inutile de dire quelques mots des sources mises à contribution et des influences subies par les artistes de cette époque.
Il suffit de comparer certaines initiales des plus anciens manuscrits carolingiens et celles des manuscrits anglosaxons pour reconnaître entre les unes et les autres des ressem^blances indéniables. Qu’on rapproche par exemple les initiales enclavées et à formes bizarres du fameux Évangéliaire de Stockholm dont Westwood a donné une peinture, et celles de la seconde Bible de Charles le Chauve (Bibliothèque nationale, lat. 2), on sera frappé de la ressemblance ; même abus des formes géométriques données aux lettres, même goût pour les points rouges ou verts cerclant les grandes initiales, même usage de cadres de couleur sur lesquels se détachent ces lettres. Ces ressemblances se remarquent encore dans l’Évangéliaire de Saint-Vast d’Arras, étudié par M. Delisle
et donné par cet érudit comme type de l’école francosaxonne du nord de la France. Voilà un premier élément dont l’origine est bien certaine. Transporté en Gaule et en Germanie par les colonies monastiques du vi® et du VII® siècle, l’art anglo-saxon, épuré et raffiné, jouit, grâce
Initiale d’une Bible de Charles le Chauve.
à Alcuin et à ses disciples, d’une faveur bien méritée au VIII® et au IX®.
Mais il a à lutter contre un rival puissant, l’art antique. Déjà, on ne saurait le nier, la tradition antique a exercé une réelle influence sur l’art anglo-saxon; au temps de Charlemagne, il revit en Gaule, et du mélange des deux arts sortira plus tard l’art roman proprement dit. Gomment et pourquoi au ix® siècle l’art antique jouit
CAROLINGIENS
il d’une telle faveur, on ne saurait le dire au juste. Nous n’avons plus les manuscrits connus et imités par les calligraphes carolingiens. Toutefois, on ne peut en douter, ce ne sont pas des produits barbares, tels que le Pentateuque de Tours, qui ont pu les inspirer; ils ont dû voir
Page ornée de l’Évangéliaire de Saint-Vast.
et étudier de meilleurs spécimens. Le fait, certain pour Térence, l’est également pour le Psautier.
On conserve à Ütrecht un Psautier célèbre, exécuté en Angleterre, au viii® siècle probablement, par un artiste anglo-saxon, mais copié, semble-t-il, sur un manuscrit bien plus ancien. Le texte, écrit en capitale sur trois
colonnes, est illustré de quantité de dessins; sans doute Tartiste a trahi son inexpérience dans le tracé des têtes et des extrémités, ses personnages ont l’air d’oiseaux montés sur pieds humains, mais une foule de détails prouvent que soit directement, soit indirectement, il s’inspirait d’images antiques. Ainsi les constructions, forteresses, palais, sont romaines; dans le combat entre David et Goliath, un ange ou un génie conseille le futur roi d’Israël. Ge Psautier, conservé jusqu’au xvi® siècle dans la librairie capitulaire de Ganterhury, servit luimême de modèle à d’autres manuscrits analogues ; on en connaît du siècle à Londres, un autre à Cambridge, et M. Birch en a même cité un troisième du milieu du xiii® siècle.
Voilà un exemple de l’infiltration de l’art antique en Angleterre. Certains écrivains, remarquant la présence de prélats et de manuscrits grecs dans ce pays au vu U siècle, ont cru que le prototype du Psautier d’Utrecht pouvait avoir été byzantin. Il serait difficile de l’affirmer à priori ; il est peut-être plus simple de supposer que l’artiste anglosaxon aura eu sous les yeux un beau psautier venu d’Italie et datant peut-être du iv® siècle.
On peut, semble-t-il, être tout aussi sceptique en ce qui touche l’influence exercée sur l’art carolingien proprement dit par l’art byzantin. La thèse a souvent été soutenue et très éloquemment ; on a allégué les relations diplomatiques entre les cours de Constantinople et d’Aixla-Chapelle, l’envoi de manuscrits grecs aux rois francs par les souverains pontifes. Tous ces faits, à vrai dire, sont certains. Mais quand on veut montrer dans les manuscrits occidentaux des traces de cette imitation, on est assez empêché, car tout ou presque tout ce qui dans ces manuscrits ressemble à l’art byzantin dérive de l’art antique.
G’est donc de ce dernier et de l’art anglo-saxon que procède, à notre sens, l’art carolingien ; les artistes du
Le Christ.
Peinture tirée de l’Évangéliaire de Charlemagne.
CAROLINGIENS
ix*^ siècle auront pu s’inspirer parfois de quelques peintures grecques connues d’eux (telle dans l’Évangéliaire de 781 la planche représentant la source de vie), mais le cas est fort rare, et à mesure que l’on avance dans le siècle, l’art antique prédomine de plus en plus. Que l’on compare seulement l’Évangéliaire de Charlemagne de 781 et le Psautier de Charles le Chauve, et l’on comprendra laportée de notre observation. Le premier est un remarquable produit du nouvel art à ses débuts. Écrit en 781 et présenté par le scribe Cotescalc au roi Charles durant un séjour de celuici à Rome, il renferme les évangiles de l’année ; il est écrit en lettres d’or sur parchemin de pourpre, avec titres en encre d’argent; chaque page se compose de deux colonnes renfermées dans des encadrements assez beaux, imités, semble-t-il, de manuscrits d’Angleterre; on y retrouve bien quelques rincea;ux rappelant l’ornementation antique, mais la majeure partie des motifs se compose d’entrelacs, de monstres, de dessins géométriques. Six peintures ornent le volume ; quatre d’entre elles représentent les évangélistes et leurs symboles, une cinquième le Christ dans sa gloire, la dernière enfin la source de vie. Une sorte de kiosque, grossièrement colorié, supporté par huit colonnes et surmonté d’une croix pattée, abrite la fontaine mystique, à laquelle viennent se désaltérer un cerf et des oiseaux; d’autres animaux, paons, coqs, canards, couvrent le fond qu’occupent encore en partie des plantes d’apparence bizarre. L’aspect général est singulier et rappelle un peu l’Orient. La signification symbolique de la composition est du reste bien connue, et les artistes occidentaux ont plus d’une fois représenté la source mystique de la vie éternelle.
On retrouve cette représentation de la fontaine dans un autre Évangéliaire, analogue à celui de Charlemagne et conservé autrefois à Saint-Médard de Soissons. Les deux volumes appartiennent d’ailleurs à la même école : même système d’encadrements, même mé-
lange des deux arts, mais ici les traces d’imitation de l’antiquité sont plus nombreuses. En tête du volume on remarque une grande page dont le fond représente la Jérusalem mystique; le premier plan est occupé par un fronton à l’antique supporté par quatre colonnes à draperies rouges. Les canons des évangiles sont disposés sous des arcades à l’antique avec colonnes droites ou torses, munies de chapiteaux et de bases régulières. Les arcades sont ornées de grecques, de torsades; on y voit aussi reproduits des camées et des intailles. Ges deux manuscrits appartiennent donc à la même école, et certain cadre d’ornement de l’Évangéliaire de Soissons avec lettres enclavées permet de le rapprocher de celui de Saint-Vast; ce serait donc un produit de l’école du nord de la France, dite école franco-saxonne. De ces deux copies des Évangiles, celle de Godescalc et celle de Saint- Médard de Soissons, on peut encore rapprocher le célèbre manuscrit offert à Saint-Maximin de Trêves par la princesse Ada, sœur de Charlemagne. On a tout récemment voulu faire de ces trois volumes des produits de l’école calligraphique de Metz; il y a peut-être un peu de témérité à préciser à ce point le lieu d’exécution de manuscrits aussi anciens. Il semble plus sage de les rattacher, comme nous le disons plus haut, à cette grande école qui a fleuri dans le nord de la Gaule, de Paris au Rhin; ce n’est que plus tard, quand on aura affaire à des manuscrits plus faciles à dater et de provenance plus certaine, qu’on pourra préciser davantage.
Cette école dite franco-saxonne est aujourd’hui assez bien connue. M. Delisle en a étudié l’iin des plus beaux spécimens connus, l’Évangéliaire de Saint-Vast, et dressé une liste de vingt-neuf manuscrits de même style conservés à Cambrai, à Laon, à Paris, en Belgique et en Hollande. V^oilà donc une première école bien déterminée et facile à reconnaître à son mélange d’art antique et d’art saxon, à ses grandes lettres ornées, à ses
La Source de vie.
Peinture de l’Évangéliaire de Charlemagne.
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pages d’entrelacs. Tous ces manuscrits sont des livres liturgiques, évangéliaires, sacramentaires, bibles, etc.
Une autre école non moins importante est celle de Tours. Fondée par Alcuin, elle resta longtemps floris^ santé et on en trouve des produits un peu partout, à Tours même, à Paris, à Chartres, en Allemagne, etc. On les reconnaît à l’usage d’une demi-onciale toute particulière, avec quelques lettres bizarres, tel le g qui, composé de trois traits droits, rappelle la même lettre dans l’alphabet anglo-saxon. M. Delisle attribue à cette école quelques-uns des plus beaux monuments calligraphiques du IX® siècle ; nous n’en citerons que quatre : la Bible du comte Vivien, à Paris; celle d’Alcuin, au Musée Britannique; le Sacramentaire d’Autun et l’Évangéliaire de l’empereur Lothaire.
La Bible offerte à Charles le Chauve par le comte Vivien est un des plus beaux spécimens de l’art calligraphique carolingien. Les lettres ornées, dont beaucoup sont sur fond de couleur, sont tout à fait anglo-saxonnes. Par contre, l’inspiration antique se fait jour dans le reste de l’ornementation; aux canons des évangiles, on remarque des animaux traités assez librement, mais copiés sur d’anciens modèles, et des mufles de lion ; des chapiteaux des colonnes, les uns sont corinthiens, les autres formés d’entrelacs de couleur. Citons encore le zodiaque du folio 8. Les peintures qui ornent ce beau manuscrit sont de même visiblement imitées de peintures romaines; citons seulement celles du Psautier, où les acolytes de David dansent au son de la harpe, et celle qui représente Moïse apportant la loi au peuple de Dieu. Cette dernière surtout rappelle, avec moins de barbarie, les planches du célèbre Pentateuque mérovingien de Tours.
De cette Bible on peut rapprocher la Bible de Glanfeuil, aujourd’hui à la Bibliothèque nationale, et donnée à cette abbaye par le comte Roricon, gendre de Charlemagne, celle de Zurich, et surtout celle d’Alcuin, conservée au
Musée Britannique. L’attribution à Alcuin de la confection de ce dernier volume est fondée sur une pièce devers dans laquelle ce célèbre écrivain se nomme et nomme Charlemagne. Les peintures et les ornements rappellent tout à fait la Bible de Charles le Chauve; même imitation de l’art antique, avec un certain mélange d’ornements anglo-saxons.
L’Évangéliaire de Lothaire, exécuté par Sigilaus aux frais de ce prince, et offert par ce dernier à Saint-Martin de Tours, est encore un magnifique exemple de ce que savaient faire les calligraphes du ix*'* siècle. Même mélange des deux arts, mais ici l’art antique l’emporte déjà : notons seulement au folio 110 le combat de Bellérophon et de la chimère, l’aigle qui accompagne la figure de saint Jean, les cadres de quelques peintures, le style des canons des évangiles. L’art anglo-saxon a fourni une partie des dessins d’encadrement et les lettres ornées, dont beaucoup sont cerclées de ces lignes ou de, ces points rouges, tant affectionnés des scribes d’outre- Manche. C’est dans ce manuscrit que figure le célèbre portrait de l’empereur Lothaire si souvent reproduit.
Un moine de Marmoutier, Adalbaldus, qui vivait au milieu du ix® siècle, est l’auteur de plusieurs volumes également remarquables. Citons seulement le célèbre Sacramentaire d’Autun, exécuté sous l’abbatiat de Bagenarius (vers 845). On y remarque des bandes pourprées chargées d’ornements ou de lettres capitales, des encadrements à entrelacs, des bustes à l’antique, les signes du zodiaque, des camées, des médailles. M. Delisle, grâce à une comparaison attentive, a montré que les mêmes motifs ornementaux se retrouvent dans ce beau volume, dans la grande Bible du comte Vivien et dans celle de Glanfeuil.
Une école voisine de Paris, celle d’Orléans, créée et organisée par le poète-évêque Théodulphe, s’est également illustrée par des travaux de haute valeur à tous
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égards. G’est là, semble-t-il, qu’a été achevée la révision des Livres saints, entreprise par l’école du palais, et nous avons deux manuscrits frères sortis des ateliers de cette école. L’un est aujourd’hui à Paris, l’autre, tellement
Offrande d’une Bible à Charles le Chauve.
semblable au premier, qu’on dirait deux exemplaires d’un même ouvrage imprimé, appartient à l’évêché du Puy. Dans ces volumes, écrits soit à Orléans même, soit à Saint-Benoît-sur-Loire, on a tenu avant tout à employer une écriture élégante et d’une grande finesse; pour l’or-
nementation, le scribe s’est contenté de quelques feuillets de pourpre avec lettres d’or (le psautier et les évangiles sont en argent sur pourpre), de grands cadres avec colonnes pour Vordo lihrorum et les canons des évangiles, enfin de belles initiales, fort sobres d’ailleurs. Tels qu’ils sont, ces deux volumes sont dignes d’un roi, et font le plus grand honneur à la science et au bon goût des disciples de Tbéodulpbe.
Parmi les autres écoles françaises du ix® siècle, on doit nommer aussi celle de Lyon et celle de Saint-Oyan; de la première on conserve encore aujourd’hui beaucoup de beaux et bons volumes à Lyon même; l’école littéraire de cette ville fut d’ailleurs célèbre au temps des Carolingiens; il suffit de citer l’archevêque Agobard et le diacre Florus. Saint-Oyan, aujourd’hui Saint-Claude, possédait également une précieuse bibliothèque. Beaucoup de manuscrits avaient été réunis par le prévôt Mannon, mort, croit-on, en 880, et qui les avait légués à l’abbaye. De ces volumes aujourd’hui dispersés, les uns sont restés dans le Jura, les autres, déjà sortis du couvent au XVI® et au xvii® siècle, sont à Besançon, à Paris, à Montpellier, à Rome même. Tous portent la mention suivante : Voto bonæ memoriæ Mannonis liber ad sepulchrum sancti Eiigendi oblatus. Quelques-uns de ces manuscrits ont une réelle importance; citons seulement le Frédégaire de Rome et un recueil de poésies chrétiennes du plus haut intérêt.
Les écoles du nord de la France et de l’Allemagne n’ont pas été moins actives au ix® siècle. L’abbaye de Saint-Riquier, restaurée par Angilbert, possédait dès 831 une riche bibliothèque comptant 830 volumes ; le catalogue, reproduit par Hariulfe, auteur du C/iromcon centulense^ cite la plupart des ouvrages des Pères, beaucoup de manuscrits liturgiques, des traités de grammaire, divers ouvrages poétiques, Virgile entre autres et un certain nombre d’œuvres de l’antiquité : Trogue-Pompée (ou
L’empereur Lothaire,
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plutôt Justin), Pline le Jeune, Ethicus, Jordanes, Suétone, etc. On peut citer dans la même région les collections de Gorbie; l’école de ce monastère fut des plus florissantes au ix® siècle; nommons seulement parmi ses élèves les deux Alard, Wala, conseiller de Louis le Pieux, Paschase Ratbert, Anscaire, etc. De Gorbie, fondé au vu® siècle par des moines de Luxeuil, sortirent plus tard les moines de Gorvey en Saxe et les apôtres du nord de l’Europe. La Bibliothèque nationale, celle d’Amiens, conservent nombre de précieux volumes exécutés dans cette abbaye au ix® siècle; notons un manuscrit renfermant quelques mots en grec ; d’autres attestent les relations étroites que les moines de l’abbaye française entretinrent péndant de longs siècles avec l’Italie, l’Allemagne et l’Irlande. Gitons encore le fameux sacram en taire dit Missel de Saint-Éloi; ce volume montre que les calligraphes de Gorbie se rattachaient à l’école franco-sax'onne déjà nommée; aux initiales de style anglais se mêlent des rinceaux et des rosaces à la romaine.
On ne saurait étudier ici, même brièvement, toutes les écoles monastiques ou capitulaires des pays germaniques. Nous dirons seulement quelques mots des deux plus grandes : Metz et Saint-Gall.De Metz, nous citerons trois volumes hors ligne, un Evangéliaire en lettres d’or sur vélin pourpré, un autre moins riche, mais admirablement orné, enfin le célèbre Sacramentaire de l’évêque Drogon. Les deux premiers volumes sont d’une richesse extraordinaire ; écritures d’or et d’argent, cartouches à l’antique, lettres ornées de style barbare, tous les éléments de l’ornementation carolingienne y figurent. Notons toutefois dans le manuscrit latin 9428 des initiales curieuses et le style tout particulier des grandes peintures représentant les évangélistes; ce sont bien toujours les types traditionnels, mais dans l’exécution on se sent en présence d’œuvres d’artistes étrangers à la France; les plis des vêtements sont gauches et lourds, le dessin grossier et
rude; enfin dans rornementation, la couleur verte prédomine; ce sont là autant de traits caractéristiques de Técole allemande. Ce n’est pas que cette école n’ait eu ses qualités propres qui se font jour surtout dans le Sacramentaire exécuté pour Drogon, frère de Louis le Pieux et évêque de Metz. Les initiales se composent -généralement de traits d’or et de couleur verte, et les plus importantes renferment de petites scènes fort bien réussies; le dessin est sans doute toujours défectueux, mais ces défauts apparaissent moins dans ces petites figures, et l’artiste le plus fermement attaché aux traditions de l’art antique ne parcourt pas sans plaisir ce volume soinptueux, illustré par un dessinateur de premier ordre pour son temps. On peut même, à côté de traits visiblement empruntés à la tradition antique, y surprendre comme un vague souvenir, un reflet de l’art byzantin. Il y a peut-être lieu de supposer que l’artiste avait vu et étudié des manuscrits grecs; le fait n’aurait rien d’étonnant.
Quelques-uns des caractères notés à propos des manuscrits de Metz se retrouvent dans ceux de Saint-Gall. Ce grand monastère, fondé par des moines irlandais, jouit au IX® siècle d’une prospérité étonnante, qu’attestent encore aujourd’hui les beaux volumes qui nous ont été conservés. On cite les livres réunis et légués à l’abbaye par les abbés Crospert et Hartmut; mais c’est surtout sous l’abbatiat de Grimait, chancelier de Louis le Pieux, élu en 841, que cette école jeta le plus vif éclat. Les calligraphes de Saint-Gall subissent pour l’écriture même l’influence des écoles gauloises, mais ils gardent une certaine originalité pour l’ornementation. Les deux psautiers écrits , par le scribe Folcbardus prouvent à quel degré d’habileté ils étaient parvenus; le premier surtout, qu’on appelle le codex aureus^ est des plus remarquables. Écrit en or et en partie sur vélin pourpré, il renferme un grand nombre de lettres ornées curieuses, et dix-sept grandes peintures. Les initiales rappellent le style courant du ix® siècle.
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mais la couleur verte y domine; les traits d’or sont fréquemment cerclés de rouge; à côté de ces particularités qui rappellent les manuscrits d’outre-Manche, certains détails appartiennent à la tradition antique; rinceaux, médaillons, etc. De même pour les peintures; le dessin des figures humaines est généralement bien défectueux, le coloris de convention (ainsi les chevaux sont peints en rouge, en vert, en violet), mais bien des détails rappellent encore Tan- L’Ascension. (Sacramentaire de Drogon.)
tique. Citons seulement les danseuses qui remplacent les compagnons ordinaires du divin psalmiste, des scènes militaires, sièges de ville, etc.
L’influence des écoles gauloises se fait sentir bien
Ornement du ix® siècle. (Psautier de Charles le Chauve.)
plus loin en Allemagne. Si à Wurzbourg, l’art anglosaxon règne encore en maître et pour longtemps, à Salzbourg et, par Salzbourg, dans la Hesse, en Saxe, les calligrapbes de Gorbie et de Saint-Amand exercent leur influence et trouvent des élèves.
Les manuscrits exécutés dans les écoles dont nous
venons de retracer brièvement Thistoire présentent pour la plupart ce mélange d’art du nord et d’art antique marqué' plus haut. Un mot maintenant de quelques volumes qui paraissent se rattacher de plus près à l’art antique ; nous examinerons particulièrement le fameux Psautier de Charles le Chauve et le Térence de Paris. Le premier de ces deux volumes, écrit vers le milieu du IX® siècle par un certain Liuthard, qui se nomme à la fin, est tout entier écrit en onciale d’or sur vélin blanc. Les initiales et les titres sont sur bandes de pourpre, et en tête de chaque nocturne on trouve une page d’ornement ; on y remarque une foule de motifs empruntés à l’art antique, entre autres une grecque de deux teintes vue en perspective, copiée probablement sur une mosaïque. Quelques feuillets entièrement pourprés sont chargés des rinceaux les plus délicats, dignes des peintres de la Renaissance. Les peintures sont au nombre de trois. La première représente David accompagné de ses quatre compagnons accoutumés; l’un d’eux, qui danse, paraît copié sur un modèle romain ; dans la seconde figure le roi Charles, sous un fronton à l’antique, de couleur violette; le roi est sur un trône d’orfèvrerie, il a la couronne sur la tête et porte des sandales de pourpre. La troisième peinture, qui fait vis-à-vis à cette dernière, représente un écrivain assis et nimbé. Quelques-unes des initiales de ce précieux volume rappellent encore de fort loin les manuscrits anglo-saxons ; par contre tout le reste de l’ornementation est purement antique. C’est la copie par un artiste déjà habile de motifs romains, mais il y a plus d’inexpérience dans les ligures et le dessin, très soigné pourtant, est loin d’être correct.
Tout autre est le Térence de Paris ; on connaît d’ailleurs d’autres copies carolingiennes de cet auteur avec figures. Dans celle de Paris, les illustrations sont au trait et légèrement ombrées àla plume. Il suffit d’ouvrir ce curieux volume pour reconnaître que l’artiste qui l’a exécuté s’est
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contenté de copier un manuscrit datant des derniers siècles de FEmpire ; le médaillon de Térence qui figure au deuxième feuillet, les attitudes et les costumes des personnages, tout le prouve. Parfois même le copiste n’a pas compris son modèle; ainsi, ayant à reproduire un porche ou arcade surmontée d’un cintre en forme de coquille, il n’a tenu aucun compte de la perspective et a tracé une sorte d’éventail. Ce Térence et les manuscrits similaires n’appartiennent au IX® siècle que par l’écriture ; c’est d’ailleurs un type excellent de ce que pouvaient faire les artistes de ce temps, quand ils avaient à reproduire un modèle ancien.
Un mot maintenant du caractère général des peintures carolingiennes. Si l’ornementation dans ces manuscrits mérite tous les éloges, si l’on doit y reconnaître une imagination féconde, un goût parfait, un sens exquis de la couleur, on ne saurait malheureusement accorder tous ces éloges aux peintures- proprement dites. Ici les artistes ont été trahis par leur ignorance de la technique; leurs personnages sont mal construits, aucune proportion entre les membres (les mains notamment et les pieds sont de taille exagérée), les traits de la figure sont trop accusés, en un mot ces peintures dénotent une cruelle ignorance de l’anatomie et des règles de la perspective. Les objets inanimés, les
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Acteur récitant le prologue.
(Dessin d’un manuscrit de la Bibliothèque Ambrosienne à Milan.)
draperies, sont plus exactement rendus; ces dernières surtout rappellent parfois les bons modèles de l’antiquité. Quant au coloris, il est généralement satisfaisant, mais pas plus que dans les peintures antiques, il n’est conforme à la nature; les ligures ont reçu une teinte brique, et on a signalé plus haut les singuliers chevaux violets, bleus ou verts que peignaient les artistes de Saint-Gall.
On nous trouvera peut-être un peu sévère pour la peinture carolingienne, car elle constitue un progrès sensible sur les temps antérieurs, et elle est infiniment supérieure à celle du x® et du xi® siècle ; toutefois, à certains égards, les magots de l’époque proprement romane témoignent parfois d’une étude plus directe de la nature. Le rôle de l’école carolingienne aura été avant tout d’arrêter les progrès de la barbarie renaissante et de rendre impossible le retour des monstrueuses créations du vu® et du VIII® siècle. Pour la première fois, les deux éléments- de l’art moderne, l’art du nord, plein d’imagination et de hardiesse, et l’art antique, plus pur et plus correct, se sont trouvés en présence; de ce mélange fécond sortira l’art du moyen âge. Cette considération doit rendre l’historien moins sévère pour les fautes de dessin de ces artistes primitifs.
Un mot maintenant des difterentes espèces de manuscrits exécutés à l’époque carolingienne. En première ligne, les manuscrits luxueux, les livres liturgiques et les livres sacrés. La Bible, avons-nous dit, a été sous Charlemagne l’objet d’une recension attentive, mais on a peu de Bibles entières exécutées avec grand luxe. Par contre on a beaucoup de copies, soit des quatre évangiles avec les canons d’Eusèbe, soit du recueil des évangiles de l’année; ce recueil, que nous appelons évangéliaire, s’appelle texte dans les anciens inventaires. Ici les calligraphes de l’époque carolingienne ont mis en œuvre toutes les ressources de leur art; en général, ces volumes
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renferment quatre ou cinq peintures, des pages d’ornements, de riches initiales. Les canons sont disposés sous des arcades imitées de l’antique, avec colonnes de couleur ou dorées; tantôt on a reproduit exactement les chapiteaux et les hases classiques, tantôt l’artiste, ne comprenant peutêtre pas le rôle de ces parties de la colonne, les a remplacées par des dessins d’ornement, de style barbare, mais exécutés avec beaucoup d’élégance.
On a aussi quelques livres de prières, ils renferment les psaumes divisés en nocturnes, des litanies et des prières particulières. Le Psautier de Charles le Chauve est un excellent exemple de ce que savaient faire en ce genre les artistes du ix® siècle. L’office divin forme le Sacramentaire; sous Charlemagne, l’Église gauloise adopte le Sacramentaire de saint Grégoire et le rite romain, mais en y ajoutant les offices propres à chaque église et des calendriers, où se trouvent nommés les saints universellement honorés par la chrétienté et les principaux saints de chaque diocèse. On trouve encore, dans certains évangéliaires, des calendriers avec des tables de Pâques; citons seulement la table de l’évangéliaire de Godescalc.
Charlemagne fit également rédiger par Alcuin et Paul Diacre un recueil d’homélies, tirées des Pères, et en recommanda l’usage au clergé de tout son empire. Citons encore les lectionnaires, recueils de passages tirés de la Bible et des homélies des Pères ; c’est d’eux que dérive le bréviaire moderne; quelques-uns de ces lectionnaires sont des manuscrits de grand luxe, tel celui de Cambrai, tout entier en lettres d’or sur vélin pourpré.
On trouve encore à l’époque carolingienne un recueil appelé Liber comitiSj cornes^ comicum) cette dernière appellation barbare paraît être particulière à l’Espagne. Le Cornes est un recueil des évangiles et des épîtres de l’année, dont le moyen âge attribuait la composition à saint Jérôme. On a plusieurs copies de ce livre datant
du siècle, nous en citerons notamment deux venant de l’église de Chartres ; l’une est écrite en magnifique minuscule, avec initiales assez simples d’or sur fond rouge; les premières pages sont en onciale et grande minuscule d’or. L’autre est tout entière en minuscule d’argent sur vélin pourpré ; les titres sont en écriture d’or, et les initiales rappellent celles du psautier copié par Liuthard pour Charles le Chauve. Le Liber comitis, dédoublé plus tard, servira à constituer l’évangéliaire et l’épistolaire.
On a aussi, datant du ix® siècle, de véritables recueils de peintures; tels sont les Apocalypses de Cambrai et de Trêves, toutes deux semblables; le texte de la prophétie est illustré et expliqué dans une suite de planches d’un dessin d’ailleurs assez barbare. Ces volumes appartiennent à l’école gauloise du nord. Mais si intéressants qu’on les juge, ils sont loin de l’être autant que les Apocalypses de l’école espagnole. Dans ces dernières paraît le commentaire de l’abbé Beatus; on en parlera plus tard en détail. Remarquons seulement ici que jusqu’à la fin du moyen âge les artistes ont pris plaisir à illustrer les scènes de l’Apocalypse, qui parlaient beaucoup à leur imagination. À côté des manuscrits espagnols, on peut citer d’autres volumes exécutés en France ou en Angleterre; au XIV® siècle, Nicolas Bataille exécutera sur le même thème de splendides tapisseries pour Louis d’Anjou, et au XV® les premiers imprimeurs de xylographes publieront sur le même livre une série de planches.
Tous les manuscrits énoncés plus haut rentrent dans la catégorie des livres de luxe ; mais le ix® siècle a laissé d’autres preuves irrécusables de son activité littéraire. En premier lieu, d’innombrables copies des commentaires sur l’Écriture, dus aux premiers écrivains ecclésiastiques et aux auteurs carolingiens. Ajoutons-y des vies de saints, des traités historiques et liturgiques, de sciences et d’art, et enfin nombre de copies d’ouvrages de
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Fantiquité. Si. nous possédons aujourd’hui une bonne part et peut-être la meilleure de la littérature romaine, c’est aux moines du ix® siècle que nous la devons, bien plus qu’à leurs grossiers et ignorants prédécesseurs de l’époque barbare. Ceux-ci n’avaient guère fait que détruire, ceux-là ont copié, et pour beaucoup d’ouvrages, les plus anciens exemplaires connus datent des temps carolingiens. Alcuin pouvait bien défendre à ses .religieux la lecture du profane Virgile, mais cette défense restait vaine. G-rands faiseurs de vers, les littérateurs du IX® siècle étaient bien obligés de demander aux auteurs antiques des leçons de style et de versification. Le goût des copistes n’était pas toujours des plus éclairés; ne soyons pas trop sévères, ils ont sauvé plus d’un texte précieux, qui sans eux aurait péri sans retour.
Un mot enfin de la reliure à l’époque carolingienne. La plupart des riches manuscrits décrits et indiqués plus haut, principalement les volumes liturgiques, étaient à l’origine revêtus de somptueuses reliures ; beaucoup ont péri, soit enlevées par des mains profanes, soit remplacées par des enveloppes plus modernes. Généralement ces reliures consistaient en plaques de métal, argent ou or, appliquées sur une planche épaisse de bois, ou en lamelles d’ivoire ciselées et sculptées. Les textes citent les deux modes de reliure; on connaît aussi des reliures en étoffe, en soie, avec ornements d’orfèvrerie, mais rien ne prouve que ces couvertures datent bien du ix® siècle. En effet, ces reliures précieuses ont souvent été refaites, soit fantaisie, soit nécessité; souvent aussi, dès le ix® siècle, on a utilisé des morceaux plus anciens, principalement des ivoires; il serait donc téméraire de conclure, a priori^ de l’âge du volume à celui de l’enveloppe qui le couvre. Cette distinction nécessaire n’a pas toujours été faite et le nombre des reliures carolingiennes existantes est en réalité assez faible.
L’un des meilleurs exemples à citer est la reliure du
Psautier de Charles le Chauve à la Bibliothèque nationale. Sur l’un des plats figure David implorant l’assistance de Dieu contre ses ennemis (Ps. 35). Le centre de
Reliure du Psautier de Charles le Chauve.
la composition est occupe par un ange assis sur un trône; dans le registre supérieur figure le Christ glorieux entouré de six saints. L’autre plat, que nous donnons ici. repré-
CAROLINGIENS
sente Tentrevue du prophète Nathan et de David et l’apologue du riche et du pauvre. Ges deux ivoires sont ciselés avec un grand soin et une patience exemplaire ; on les a avec raison rapprochés des dessins qui ornent le Psautier d’Utrecht et ses similaires ; toutefois, sans être parfait, le dessin ici est meilleur et les encadrements, garnis de feuilles et de rinceaux, sont directement imités de Fantique; le choix des sujets permet d’ailleurs d’affirmer que nous avons la reliure même exécutée pour ce beau manuscrit.
Citons encore les ivoires de Saint-Gall, ciselés par le moine Totilo ; sur l’un des plats est figurée la glorification du Christ ; l’autre est divisé en trois registres : en haut des rinceaux et des animaux assez joliment rendus; au centre, l’Assomption de la Vierge; dans le registre inférieur, un épisode de la vie de saint Call, ce pieux ahhé nourri par un ours. — Un autre ivoire du même temps, qui couvre les plats d’un bel évangéliaire de la Bibliothèque nationale, dit de Charles le Chauve ou de Noailles (man. lat. 323), nous offre encore une curieuse réminiscence de l’antiquité ; cet ivoire représente le Christ dans une gloire ornée de perles et de fleurons ; aux angles supérieurs de la plaque sont deux anges, aux angles inférieurs les apôtres Pierre et Paul ; enfin au-dessous de la figure principale, un personnage à demi nu, couché sur les flots, ayant pour attributs une rame et deux serr pents ; cette représentation allégorique de la mer est visiblement copiée d’un motif antique. Ges quelques détails suffiront; au surplus, il est temps de montrer ce que Fart carolingien devint aux siècles postérieurs, comment, transformé à son tour, il donna naissance à Fart roman, comment enfin de ce dernier naquit l’école gothique.