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LES ÉCOLES MONASTIQUES DU X® AU XIII^ SIÈCLE

La dissolution de Tempire de Charlemagne faisait courir aux lettres restaurées par cet illustre prince les plus grands dangers. Fort heureusement Charlemagne et ses successeurs immédiats avaient multiplié les centres de culture; de la fin du ix® auxiii*^ siècle, les moines des abbayes bénédictines, les chanoines des églises cathédrales ne cessent de copier ou de faire copier des manuscrits, et presque tous les monastères, presque toutes les églises renferment des écoles florissantes et actives. Ce n’est pas, pour nous en tenir à la France, que cette activité soit égale dans toute l’étendue du territoire. Le midi presque entier, Languedoc et Provence, reste à peu près étranger à ce mouvement jusqu’au xiii® siècle; ce pays prend, il est vrai, sa revanche, en donnant nais- .sance à une foule de poètes lyriques, aux troubadours. Mais c’est le nord qui produit la plupart des écrivains latins illustres de cette période, c’est dans le nord que les écoles capitulaires sont le plus florissantes; celles de Reims, de Chartres, de Paris étaient célèbres dès le ix® siècle, et de cette dernière, associée aux écoles de Saint-Victor et de Sainte-Ceneviève,

naîtra, sous Philippe Auguste, l’Université de Paris.

Les trois siècles qui s’écoulent de l’an 900 à l’an 1200 constituent par excellence l’époque monastique. La culture des lettres est négligée par les laïques, dont la langue s’éloigne de plus en plus de l’idiome latin, conservé par l’Église. Les seigneurs féodaux sont trop occupés pour apprendre un langage qu’ils ne comprennent plus; mais l’Église tient une si grande place dans l’organisation sociale, l’influence de la religion sur les âmes rudes et naïves de tous ces chevaliers batailleurs est telle, qu’au milieu de tous les orages, les abbayes et les églises ne cessent de s’enrichir et peuvent, malgré de nombreuses alertes, se livrer à l’étude. Ces trois siècles sont l’âge d’or de l’ordre de Saint-Benoît; des nombreuses maisons fondées par les disciples du patriarche des moines d’Occident, les unes vivent isolées, les autres au contraire se rattachent à trois congrégations puissantes : Gluny, Gîteaux et Glairvaux. Mais toutes ou presque toutes, durant cette longue période, remplissent la tâche qu’elles se sont imposée. Gertes le nombre des œuvres composées durant ces trois siècles est bien faible et la plupart d’entre elles nous paraissent illisibles, mais les humbles copistes qui ont écrit ces quelques milliers de volumes méritent la reconnaissance de tous les esprits lettrés. G’est alors, bienp lus qu’aux temps barbares, que les moines ont fait œuvre pie, en sauvant d’un danger terrible les débris de la culture antique.

L’écriture et l’ornementation, durant cette longue suite d’années, ont bien changé ; entre un manuscrit de l’an 850 et un volume écrit vers l’an 1200, on ne remarque à première vue aucun trait commun. L’un est en minuscule Caroline, l’écriture de l’autre est toute différente ; de même pour l’ornementation, dans le volume le plus récent on trouvera l’art roman à son déclin; l’enlumineur du IX® siècle, au contraire, a puisé les éléments de ses dessins à des sources bien différentes.

Du X® au XI® siècle, la minuscule carolingienne ne subit pas de changements aussi profonds qu’on pourrait le croire. En France, de l’an 850 à l’an 1000, les formes des lettres restent à peu près stationnaires, et rien assurément de plus malaisé que de dater, à cinquante ans près, les manuscrits de cette période. Une fois le xi® siècle atteint, les changements deviennent plus rapides et plus sensibles, et bientôt se forme la minuscule du XII® siècle, écriture régulière et d’une, clarté parfaite. Elle est plus ou moins belle suivant les pays et les copistes, mais partout elle est aisément reconnaissable, et l’usage s’en prolongera jusqu’à la formation de l’écriture dite gothique. Toutefois peu à peu les abréviations se multiplient, les scribes cherchant à faire tenir leur texte dans le moindre espace possible. En même temps, à côté de l’écriture soignée des copistes de profession, qu’on dirait peinte, où chaque lettre est tracée avec un soin minutieux, paraît l’écriture personnelle, l’autographe.. On a ainsi quelques notes de la main de l’historien Helgaud, des copies étendues du célèbre Orderic Vital, et ces deux •écrivains, tout en ayant une bonne main, sont loin d’écrire comme des calligraphes de profession.

Au XIII® siècle, cette minuscule française est employée dans l’Europe entière. En Italie, elle a remplacé l’écriture lombarde et bénéventane; depuis Urbain II, les bulles pontificales sont écrites à la gauloise. Les écoles du sud de l’Italie restent plus longtemps fidèles à leurs vieilles traditions. En Espagne, l’écriture Caroline avait été introduite dès le ix® siècle dans le comté de Barcelone, mais l’écriture visigothique devait persister plus longtemps dans les royaumes chrétiens du centre et de l’ouest. Toutefois une révolution se produit vers la fin du XI® siècle, Grégoire VII et les moines clunisiens parviennent, après de longs efforts, à substituer à la liturgie mozarabique la liturgie romaine. Les nouveaux livres liturgiques sont tout naturellement écrits en caractères

français par les moines clunisiens, presque tous originaires de cette partie de l’Europe, et l’ancienne écriture nationale perd peu à peu sa vogue. Toutefois la révolution n’est pas aussi brusque qu’ôn pourrait le croire; si la nouvelle écriture, la lettra francisca^ pour parler comme un bibliothécaire du couvent de Silos, est tout de suite en grande faveur à la cour des rois de Castille et de Léon et dans les grandes églises séculières, beaucoup d’ateliers importants restent fidèles aux anciennes traditions; en Calice, au xiii® siècle encore, on trouvera des manuscrits entiers en écriture visigothique, et même dans les textes écrits en minuscule française, la forme de certaines lettres rappelle le vieil alphabet national de l’Espagne gothique.

En Angleterre, l’écriture anglo-saxonne n’est abandonnée qu’à la fin duxi® siècle; mais dès le x^les modes françaises avaient franchi la mer, et la conquête de 1066 fait triompher définitivement l’écriture du continent. Les actes officiels des nouveaux maîtres de la Crande-Bretagne sont écrits par des scribes normands, et les anciens calligraphes tombent en discrédit. On peut donc dire qu’au début du xii® siècle, la minuscule Caroline, devenue la minuscule capétienne, a fait le tour de l’Europe chrétienne. Seuls, quelques monastères d’Espagne et d’Italie restent fidèles aux anciens usages.

La plupart des volumes, écrits de l’an 900 à l’an 1200, ont été exécutés dans l’intérieur des congrégations régulières par des moines ou par des chanoines. Dans toutes les maisons importantes il y avait un scriptorium^ une salle réservée aux travaux des copistes ; l’entrée en était interdite à tous, sauf à quelques hauts dignitaires du couvent. Là, sous la direction de Varmarius ou du bibliothecarius, travaillaient les calligraphes les plus experts de la communauté. Tantôt un seul moine exécutait un volume entier, préparait le parchemin, le réglait, transcrivait le texte, peignait les enluminures et les

lettres ornées; tantôt au contraire, et ce dernier cas était le plus fréquent, on se partageait la besogne; le parchemin, une fois poli et soigneusement réglé à la pointe sèche, était livré au copiste, qui, sa tâche achevée, cédait la place à l’enlumineur et au peintre.

Écrire un livre à ces époques anciennes passe pour une œuvre de piété. Le scriptorium^ l’atelier de copie, a été solennellement béni par le supérieur de la communauté, des inscriptions pieuses invitent les calligraphes au respect des livres saints, les engagent à éviter les conversations frivoles, leur recommandent l’attention, les exhortent à copier exactement les textes sacrés. Pour les encourager à accomplir cette tâche souvent rebutante, on leur raconte de pieuses légendes; chaque lettre transcrite rachète, dit-on, un péché du copiste, et certain moine, coupable d’une multitude de fautes, n’a dû son salut qu’au nombre des lettres d’une Bible copiée par lui, qui excédait d’une unité le chiffre des péchés qu’il avait commis.

Tout moine écrivain un peu habile pouvait travailler dans le scriptorium^ et dans certains cas le chef de l’atelier des copistes était l’ahhé lui-même. Mais en général on choisissait avec soin les copistes les plus experts; à eux seuls était confié le soin d’exécuter les beaux manuscrits liturgiques, et de transcrire les œuvres des Pères et des théologiens. La main-d’œuvre était gratuite, mais le parchemin coûtait fort cher, et pour le payer, on encourageait les libéralités des laïques et des ecclésiastiques étrangers à la communauté. Donner un volume à la bibliothèque devenait une œuvre pie pouvant racheter bien des fautes; presque toujours les donateurs ont tenu à faire noter leurs noms à la fin du volume copié à leurs frais, et dans une formule pieuse, de teneur variée, se rappellent au souvenir de tous ceux qui feuilletteront plus tard le manuscrit et se recommandent à leurs prières,

Écrire ou plutôt peindre un manuscrit étendu était une

tâche des plus pénibles; aussi les copistes ne cessent-ils de se plaindre de la longueur du travail. Voici la traduction d’une de ces souscriptions prise au hasard ; « Le rude marinier échappé aux ondes cruelles apporte au port un cœur réjoui; de même le copiste harassé, déposant le calame à la fin de sa tâche, doit avoir le cœur léger; il doit remercier Dieu qui a protégé ses jours, qui Ta conduit au repos après un long labeur. Que le Christ récompense à jamais celui qui a fait écrire ce livre Un autre écrivain s’adresse à saint Sébastien dont il a transcrit la vie et les miracles. « Illustre martyr, souviens-toi du moine Condacus, qui a dans ce mince volume renfermé le récit de tes éclatants miracles. Que tes mérites me fassent pénétrer dans le royaume céleste, que tes saintes prières m’aident comme elles en ont aidé tant d’autres, qui leur doivent les jouissances ineffables du corps et de l’âme. » Ailleurs le scribe s’adresse aux futurs lecteurs : « Par ordre du seigneur Heimon, vénérable pasteur de l’église de Verdun, moi, Raoul, j’ai, dans un esprit d’obéissance, entrepris l’exécution de ce livre; je l’ai fini l’an de l’Incarnation 1008, septième indiction, dix des calendes d’avril, Henri roi régnant dans le royaume de Lotbaire. Je supplie quiconque le lira de se souvenir de moi Raoul, pécheur, moine indigne. Que ses prières m’évitent les peines dues à mes fautes, et qu’elles me fassent pénétrer dans le lieu du repos éternel. Salut, seigneur Heimon, bienheureux évêque, et dans ta bienveillance, souviens -toi de ton humble serviteur. » Dans ces souscriptions, on rappelle parfois le nom à la fois du copiste et des enlumineurs; un Psautier glosé, venant de l’abbaye de Saint-Rertin, se termine par une souscription en vers acrostiches nommant l’écrivain Hervé, l’enlumineur Odbert et le correcteur Dodolinus.

Souvent encore le nom du donateur était inscrit à l’obituaire de la communauté et recommandé chaque année, pendant la tenue du chapitre, aux prières des

religieux; cette pieuse coutume se conserva longtemps, et les nécrologes de Saint-Martin-des-Ghamps, de Saint- Victor et de la Sorbonne renferment de ce chef nombre de mentions utiles à relever pour Tbistoire des collections littéraires de ces grandes maisons.

Au surplus, presque tous les prélats, placés à la tête des églises cathédrales ou monastiques, tiennent à honneur d’augmenter les richesses intellectuelles de la communauté. Parfois la formule exprimant le don affecte une forme particulière; un abbé de Saint-Mesmin, Pierre, dit qu’il a déposé le volume, au moment de la consécration, sur l’autel de saint Étienne.

Très souvent enfin le donateur se fait représenter dans le volume, agenouillé devant le saint, patron principal du monastère, et lui offrant son livre. On en trouvera un exemple reproduit ci-dessous, exemple d’autant plus curieux que le moine Névelon, qu’on y voit représenté, a été à la fois le copiste et l’enlumineur du manuscrit..

En somme l’entretien de ces copistes gratuits et bénévoles coûtait assez cher, et dans beaucoup de monastères, on dut prendre des mesures pour doter la bibliothèque de ressources régulières. Tantôt on lui attribua un revenu déterminé, tantôt on chargea un des dignitaires de l’abbaye de payer les frais. Mais ces ressources étaient bien aléatoires; la source du revenu pouvait se tarir, le dignitaire chargé de payer, faire des difficultés. Dans beaucoup de congrégations, à la Trinité de Vendôme par exemple, on créa une taxe spéciale due par tous les dignitaires et prieurs relevant de l’abbaye, taxe payée tantôt en argent, tantôt en nature. On retrouve le même règlement à Saint-Bénigne de Dijon, et cette fois il est marqué que l’argent ainsi perçu servira à l’achat du parchemin. A l’abbaye de Fleury, une taxe analogue fut établie au XII® siècle pour restaurer les manuscrits alors en fort mauvais état et rongés des vers.

La cherté du parchemin, tel était en effet le plus

grand obstacle à raccroissement des bibliothèques monastiques; ainsi s’explique l’adoption d’une écriture de plus en plus fine, pleine d’abréviations, la rareté des peintures et des miniatures dans les ouvrages d’étude, l’emploi pour ces manuscrits de peaux de qualité souvent inférieure, mal préparées et pleines de défauts. Le même fait explique encore l’habitude des écrivains du moyen âge d’employer jusqu’à la plus petite place laissée blanche par le premier copiste et de charger de notes additionnelles les volumes plus anciens. On en trouve un exemple bien curieux à Saint-Martial de Limoges. Uarmarius de cette grande abbaye, à la fin du xii® siècle et au début du xiiU, était Bernard Itier, bon bibliographe et annaliste expert, qui notait avec un soin méticuleux tous les événements dont il avait connaissance. Mais Bernard Itier était aussi économe que soigneux, et ses notes, facilement reconnaissables (il avait une écriture des plus personnelles), sont dispersées sur les marges de plusieurs centaines de volumes. C’est là qu’on est allé les relever dans notre siècle, et de leur réunion on a composé une excellente chronique, pleine de renseignements précieux.

Le même fait, la cherté du parchemin, justifie les recommandations minutieuses faites par beaucoup de copistes aux futurs lecteurs et souvent reproduites plus tard dans les règlements des librairies monastiques. En voici un curieux exemple, datant du viiU siècle, mais souvent répété : « Quant à vous, lecteurs qui lirez ce livre, soignez vos mains et ne passez pas vos doigts sur l’écriture; celui qui ne sait pas écrire estime que c’est là travail peu fatigant. » De là encore le soin qu’on prend de restaurer les anciens volumes, de recopier les parties détruites, de repasser à l’encre les caractères effacés. En 1058, un moine, Eudes, élevé à Saint-Maur-sur-Loire et transféré depuis à Saint-Maur-des-Fossés, termine la copie d’un homiliaire resté inachevé depuis de longues' années, et recopie certains feuillets effacés ; ailleurs l’ac^'

quéreur d’une Bible en mauvais 'état y ajoute la table des noms hébreux, des feuillets de garde en parchemin,

fait relier le tout et le lègue au couvent de Saint-Georgesde-Hesdin. L’abbaye de Fleury-sur-Loire possédait une

copie du 1.x® siècle des Institutiones divinæ de Laclance ; au XII®, cette copie avait perdu quelques feuillets; le bibliothécaire, le moine Julien, résolut de la compléter ; il eut beaucoup de peine à trouver un exemplaire de l’ouvrage et dut s’adresser aux moines de Plainpied, au diocèse de Bourges; dans une note curieuse, il nous fait connaître les détails de cette restauration. Bien plus, cet armarius savait le grec, et il a pris soin de traduire à la marge quelques-uns des mots grecs cités par Lactanee. Cet usage de mettre des notes sur les marges des manuscrits était du reste universel; c’était une œuvre de piété, un service rendu aux futurs lecteurs. Un certain Conrad, archidiacre de Metz, se trouvant à l’ahbaye de Saint- Avold, exécuta pareil travail sur un bel exemplaire de Prudence, aujourd’hui à la Bibliothèque nationale, et loin de s’en cacher, il s’en vante comme d’une œuvre méritoire et demande leurs prières à tous ceux qui plus tard liront ces gloses.

Ces moines copistes savaient-ils tous le latin ? le fait est certain pour la plupart, mais dès le x® siècle, on trouve beaucoup de manuscrits copiés par des calligraphes qui ne connaissaient que très imparfaitement cette langue. En général, plus un manuscrit est beau d’exécution, plus il renferme de fautes, et à mesure qu’on avance dans le moyen âge, la connaissance parfaite de la langue latine devient plus rare parmi les moines, et les manuscrits exécutés dans les abbayes sont plus incorrects. De là tant de fautes qui déparent les textes de cette époque : mots oubliés, gloses marginales maladroitement introduites dans le texte, noms propres estropiés. Pour obvier à cet inconvénient, dans la plupart des grands ateliers de copistes de l’époque monastique, on avait des correcteurs qui revoyaient avec soin les transcriptions, et tâchaient de rétablir la pureté du texte. Leurs efforts restaient souvent infructueux, mais il faut leur savoir gré de cette louable intention ; grâce à eux, les textes des Pères

et des anciens écrivains ecclésiastiques nous sont parvenus dans un état assez satisfaisant, et rarement les manuscrits copiés au xi® et au xii® siècle présentent les fautes grossières contre la grammaire et contre le bon sens qui déparent les exemplaires de Tépoque mérovingienne. Souvent le nom de ces reviseurs figure dans les souscriptions finales.

C’était surtout des livres saints et des textes liturgiques qu’on s’attachait à avoir un texte aussi pur que possible. L’ordre de Gîteaux se montra particulièrement sévère à cet égard. Le texte du Psautier, partie du bréviaire récitée quotidiennement par les membres de l’ordre, fut emprunté par le chapitre à un beau manuscrit qui passait pour avoir appartenu au fondateur de l’ordre, Robert de Molesmes; on avait d’ailleurs corrigé soigneusement la leçon du volume. Les autres livres lus chaque jour dans le chapitre : martyrologe, collectaire, règle de saint Benoît, statuts de Gîteaux et Carta caritatis^ furent de même soumis à une révision sévère; on en exécuta des copies merveilleuses de netteté et de correction, et ces copies définitives servirent pour la transcription des autres exemplaires destinés aux différents couvents. Les visiteurs de l’ordre durent tenir la main à ce que chaque maison fût pourvue de copies correctes de ces différents recueils; ces statuts furent toujours observés, et quand l’abbé Jean de Girey fit, au xv® siècle, imprimer le Psautier de Gîteaux, ce fut le manuscrit de Robert de Molesmes qui servit de copie aux compositeurs.

Beaucoup de monastères du moyen âge étaient habités par des femmes. A l’époque ancienne, ces religieuses, sans posséder toute la culture des moines, leurs confrères, n’étaient pas sans instruction ; on trouve beaucoup de manuscrits exécutés dans des congrégations féminines, bien plus, des ouvrages en latin composés par des religieuses lettrées. Nous citerons seulement le fameux

manuscrit d’Herrade de Landsperg, abbesse de Hohenbourg au xii® siècle, dit YHortus deliciarum^ détruit en 1870, lors du bombardement de Strasbourg; cette volumineuse compilation renfermait une sorte d’histoire abrégée de l’ancienne et de la nouvelle loi, composée à l’aide d’extraits des livres saints et des commentaires des Pères de l’Église sur ces mêmes livres. La perte de ce texte sans originalité est en elle-même peu déplorable, mais on doit regretter la disparition des curieuses peintures qui l’illustraient, œuvre d’Herrade elle-même, et dont on reparlera bientôt. Herrade de Landsperg était évidemment plus lettrée que la plupart des religieuses de son temps, mais beaucoup de nonnes du haut moyen âge comprenaient et écrivaient la langue latine. Les obituaires des congrégations de femmes, leurs livres liturgiques, leurs registres administratifs, jusqu’au xiv® siècle, sont toujours écrits en latin. Ajoutons enfin que le seul fait de transcrire un texte en latin n’implique pas forcément la connaissance parfaite de cette langue ; il a pu y avoir des religieuses calligrapbes, et elles n’ont pas dû être les moins habiles et les moins soigneuses. Plus tard, il est vrai, la décadence atteindra ces couvents comme ceux des hommes, et au xiv® siècle, la connaissance de la langue latine semble presque entièrement étrangère aux religieuses. On traduit alors en français à leur usage la règle de saint Benoit et les constitutions monastiques.

Gomment étaient composées les bibliothèques monas tiques à cette époque reculée ? L’étude de quelques catalogues va nous permettre de répondre à cette question. Adson, abbé de Montier-en-Der, mort en 992, au cours d’un pèlerinage à Jérusalem, possédait une collection de livres considérable pour l’époque (vingt-sept volumes) ; l’inventaire qui en fut dressé par les moines de l’abbaye, lors du départ du pieux abbé, cite quelques ouvrages de logique d’Aristote et de Porphyre, un Térence, la Rhétorique de Cicéron, plusieurs Commentaires sur Virgile,

Y Histoire universelle deFréculphe de Lisieux, un recueil sur la vie de saint Martin de Tours, l’exposition d’Haimon d’Auxerre sur l’épître de saint Paul aux Romains, des extraits du livre de Pompéius Festus, etc. L’antiquité, on le voit, était convenablement représentée; on sait, d’autre part, que ce même Adson possédait une copie des Commentaires de César.

Mais c’était là une collection de particulier, amoureux des études littéraires. Les bibliothèques proprement monastiques étaient tout autrement composées. Prenons l’une des plus importantes, celle de Gorbie, dont le catalogue a été publié sous sa forme véritable par M. Delisle. Ce catalogue, qui date du début du xni® siècle et représente assez exactement ce que les moines d’une abbaye opulente avaient pu réunir de richesses littéraires pendant plus de 400 ans, indique trois cent trente volumes renfermant plus de huit cents ouvrages différents. De ces volumes, la majeure partie avait été exécutée à l’abbaye même, mais beaucoup aussi avaient été achetés un peu partout, en Italie (manuscrits en écriture lombardique rapportés par l’abbé Wala au ix® siècle), en Allemagne (volumes anglo-saxons envoyés par Gorvey, abbaye de Saxe, fille de Gorbie), en Irlande même. D’autres avaient été acquis à prix d’argent des exécuteurs testamentaires de personnes lettrées des environs, retirés des mains d’usuriers auxquels ils avaient été engagés, achetés chez des libraires de passage, etc.

Dans cette bibliothèque, les œuvres des Pères et des auteuys ecclésiastiques dominent, et le rédacteur du catalogue s’est attaché à grouper par auteur les volumes décrits. On trouve ensuite quelques ouvrages de l’époque carolingienne, Paschase Ratbert, Amalaire, un certain nombre de volumes de saint Anselme, les histoires ecclésiastiques les plus connues, d’Orose à Pierre le Mangeur, et à leur suite un Jules Gésar, un Justin et quelques recueils de droit canon et de droit romain. Le reste est

rangé sans beaucoup d’ordre; on doit y noter les œuvres des principaux poètes chrétiens, des règles monastiques, des commentaires sur l’Écriture, des vies de saints. L’inventaire cite en finissant les principaux traités de grammaire, de logique et de rhétorique en usage avant le XIII® siècle, des ouvrages sur les arts libéraux en général, et sur les sciences, enfin quelques auteurs de l’antiquité : Virgile, Lucain, Salluste, Ovide, Perse, Juvénal, Sénèque, Lucrèce, Macrobe, etc., et une décade de Tite-Live. La composition de cette bibliothèque de Gorbie était, on le voit, peu variée; un lettré moderne y trouverait de maigres ressources. Mais, on ne doit pas l’oublier, si les manuscrits des Pères, à Gorbie comme ailleurs, étaient en grande majorité, les quelques ouvrages de l’antiquité que renfermait la collection n’étaient certainement pas les moins lus. Beaucoup de moines se contentaient sans doute de la pratique des Pères, mais dès le xii® siècle on pourrait citer bon nombre d’écrivains, de poètes qui savaient puiser aux bonnes sources. Telle poésie du célèbre Hildebert de Lavardin a pu longtemps être attribuée à Ovide, et même dans les ouvrages en prose, on trouve des traces indéniables d’imitation de l’antiquité classique.

Par contre, l’étude du grec est à peu près complètement négligée. Au x® siècle et jusqu’au xiii® on trouve des copistes qui savent écrire l’alphabet grec : quelques-uns même se hasardent à composer en cette langue de longues souscriptions; mais la tentative, on doit l’avouer, n’est pas toujours heureuse. Sur les bords de la Loire, à Vendôme, à Tours, on affectionnne l’alphabet grec, on l’emploie pour noter des souscriptions en vers latins. Il sert encore pour écrire les noms des témoins notables dans les chartes; la même manie se retrouve à Angers. A Saint-Denis en France, peut-être par suite de la légende qui confondait le premier évêque de Paris et saint Denis l’Aréopagite, on n’oublia jamais entièrement la langue

grecque, et longtemps Toffice du saint patron fut célébré en partie dans cet idiome. De même à Gorbie on conservait un célèbre manuscrit des épîtres de saint Paul, aujourd’hui à Saint-Pétersbourg. On trouve encore des psautiers bilingues dont le texte grec, emprunté aux Septante, est transcrit en lettres latines. Mais ce sont là d’honorables exceptions, et jusqu’au xv® siècle l’étude du grec reste peu en faveur; la plupart des clercs finissent par oublier le sens des mots les plus usuels tirés de cette langue, et certains en donnent parfois des explications fantaisistes.

Ce que nous disons du grec s’applique à plus forte raison à l’hébreu. Quand saint Étienne Harding, abbé de Gîteaux, voulut au début du xii* siècle corriger le texte de la Vulgate à l’aide de la version orientale, il dut recourir à des rabbins juifs, qui lui signalèrent les principales diôerences existant entre le texte latin de saint Jérôme et l’Ancien Testament hébreu, variantes que le saint abbé fit noter à la marge d’une superbe copie des Livres saints, aujourd’hui conservée à Dijon.

Non moins riche que la bibliothèque de Gorbie était celle de Saint-Amand-en-Peule. Le catalogue, rédigé vers le milieu du xiP siècle, indique 389 volumes conservés aujourd’hui presque tous à la Bibliothèque nationale de Paris et à Valenciennes. L’auteur de ce catalogue a pris soin de nommer le donateur de chaque article. La collection était plus riche que celle de Gorbie en œuvres de l’antiquité; on y trouvait les principaux poètes latins, beaucoup d’ouvrages historiques et de rhétorique. Dans d’autres abbayes, à Fleury-sur-Loire par exemple, le goût des lettres antiques était encore plus vivant; cette maison posséda longtemps, jusqu’aux guerres civiles du XVI® siècle, quelques-unes des meilleures copies connues des grands écrivains latins, et ces copies, aujourd’hui conservées à Rome, à Paris, à Orléans, sont chaque jour citées et consultées par les philologues. On peut faire la

même remarque sur les grandes bibliothèques italiennes. Par contre, dans les petites collections, celle de Moissac, encore peu importante au xii® siècle, celle de la cathédrale du Puy, etc., la théologie et la liturgie dominent, et seule l’histoire sacrée - est généralement représentée par des copies de Flavius Josèphe et de l’histoire ecclésiastique d’Eusèbe. Au Puy, on ne trouve à noter qu’une copie de Virgile et une autre de Térence, rangées l’une et l’autre parmi les livres de grammaire.

On n’a que peu de renseignements sur le régime intérieur des bibliothèques monastiques durant le haut moyen âge. Il est certain que dès lors les manuscrits étaient cotés soigneusement. En général les feuillets ne sont point numérotés, on se contente de coter les cahiers par quaternions. Parfois, pour faciliter les recherches, on emploie d’autres artifices; ainsi le bibliothécaire de Ghaalis fait ajouter à une copie des dix premiers livres des Moralia de saint Grégoire un grand nombre de fils noirs, qui servaient à indiquer la place des différents chapitres; ce sont nos signets modernes. On trouve aussi des languettes de parchemin cousues sur la marge extérieure du volume, languettes qui marquent le début de chaque traité.

Un mot maintenant du prêt des manuscrits entre congrégations religieuses. Si riches qu’elles fussent, les plus grandes bibliothèques ne pouvaient posséder tous les traités des écrivains ecclésiastiques. La correspondance des lettrés de cette période du moyen âge est pleine de renseignements à cet égard. Les plus instruits perdaient de longues années à rechercher tel ouvrage célèbre qu’ils ne connaissaient que de réputation. Aussi en pareil cas le prêt était-il de rigueur. Loup de Ferrières, Gerbert parlent souvent de manuscrits que tel ou tel de leurs correspondants doit leur communiquer. Quand le prêt était consenti d’ami à ami, il était fait à titre gratuit et bénévolement. Il n’en allait plus de même quand il s’agissait

d’un livre appartenant à une bibliothèque conventuelle ; l’emprunteur devait déposer un gage, parfois un bijou, plus souvent un manuscrit de valeur égale ou jugée telle. A Gorbie, par exemple, les moines de Saint-Vincent de Laon envoient un traité de Jean Scot, le Periphision^ pour répondre d’un autre traité du même Jean Scot à eux prêté, et le bibliothécaire de Gorbie prend soin de déclarer que ce livre Periphision lui paraît hérétique et qu’on ferait bien de le brûler. On appelait les volumes ainsi déposés à titre de gage Memoriale, Assez souvent le livre prêté disparaissait, n’était pas rendu; dans ce cas le couvent qui en avait concédé l’usage devenait propriétaire du gage. Ainsi, dès le xii® siècle, le prêt fonctionne d’une manière régulière. Quand le prêt était demandé par des personnages puissants, on mettait, bien entendu, ces formalités de côté. En 1259, les juges chargés de décider une contestation touchant la possession du corps de saint Éloi, se font envoyer par les moines de Gorbie deux volumes appartenant à cette abbaye; revinrent-ils jamais au bercail? on ne saurait l’affirmer, mais c’étaient là légers services qu’on n’eût pu décemment refuser à un prélat aussi influent que l’archevêque de Rouen, Eudes Rigaud.

Même pratiqué avec toutes ces précautions, le prêt était dangereux, et beaucoup de manuscrits devaient disparaître. Quelques-uns revenaient plus tard à l’abbaye, étaient rendus par les héritiers de l’emprunteur, mais trop souvent aussi une main indélicate effaçait la marque de propriété sans se soucier des formules menaçantes mises sur le volume par les premiers possesseurs. Toutefois les livres étaient si rares que même dans les maisons les plus sévèrement administrées, on n’osait se soustraire à cette obligation du prêt. Parfois, pour plus de facilité, on faisait exécuter plusieurs copies des catalogues d’une librairie célèbre; au xiii® siècle, les écoliers de Sorbonne possédaient un inventaire de la librairie de

Saint-dermain-des-Prés, et à Tabbaye de Savigny, au diocèse d’Avrancbes, on avait réuni en un seul volume les inventaires de la bibliothèque du couvent et des librairies des abbayes voisines.

Certaines bibliothèques du moyen âge jouissaient d’une grande célébrité, étaient pour ainsi dire regardées comme des dépôts publics, la librairie de Saint-Denis, par exemple, qui est souvent citée dans les textes officiels et dans les ouvrages littéraires. C’était aux moines de Saint-Denis que s’adressait le roi quand il avait besoin d’un renseignement historique, d’un passage de chronique. Les religieux de cette abbaye, historiographes attitrés de la couronne depuis le xii® siècle, gardiens des tombeaux de la plupart des princes de la lignée capétienne, méritaient à tous égards cette marque de confiance.

Les manuscrits étaient chose tellement précieuse qu’on prenait toutes les précautions possibles pour les conserver, pour les préserver des larcins et des mutilations. Presque tous les volumes anciens portent le nom de l’établissement qui en a été le premier possesseur, et cette note est accompagnée de formules pieuses appelant la malédiction divine sur quiconque osera dérober le volume, effacer la marque de possession, mutiler l’ouvrage. Ailleurs on supplie le lecteur de manier l’ouvrage avec soin, de ne point poser les doigts sur l’écriture, de tourner les feuillets avec précaution. Ges recommandations restaient le plus souvent sans effet. Le nombre est grand des volumes mutilés et salis ; souvent la mutilation a pour objet de faire disparaître un mot, un passage qui paraît erroné à un lecteur; ainsi, dans les manuscrits de Saint-Martial de Limoges, à dater du xi® siècle, on a ajouté le mot apostolus à la suite du nom du saint patron pour affirmer la croyance à l’apostolicité de l’église de Limoges; ailleurs, dans une Bible de Saint-Germain-des- Prés, une main pieuse a enlevé un long passage du faux Esdras qui exprimait une doctrine opposée au dogme du

purgatoire. Dans beaucoup de manuscrits, les peintures représentant la Crucifixion sont à demi détruites, un chrétien trop zélé ayant gratté les figures des bourreaux du Christ. Enfin, les malédictions les plus solennelles n’empêchaient pas les moines du moyen âge, possesseurs plus ou moins légitimes d’un volume dérobé à une autre congrégation, d’effacer les anciennes notes de provenance.

Après ces courts détails sur la constitution et le régime intérieur des bibliothèques monastiques, il nous faut parler de l’ornementation des manuscrits de cette époque.

Les éléments de l’ornementation à l’époque monastique sont des dessins d’écriture, des initiales à la plume ou peintes et des peintures sur vélin. Fort goûtée à l’époque carolingienne, la couleur pourpre est moins employée cent ans plus tard. On la trouve encore dans certains manuscrits luxueux, principalement en Allemagne; mais le plus souvent on s’est contenté de teindre en pourpre quelques feuillets portant le titre en lettres d’or ; parfois ce sont de simples bandeaux pourprés qui décorent les premiers feuillets du volume. Plus rares encore sont les volumes tout entiers en lettres d’or. On cite un moine, Adémar, mort à Jérusalem en 1034, comme ayant fait exécuter un volume de ce genre, renfermant la vie de saint Martial, patron de la célèbre abbaye limousine. En général la chrysograpbie est réservée pour des manuscrits liturgiques de grand luxe. Tel est un magnifique volume renfermant les quatre évangiles, conservé aujourd’hui à la Bibliothèque nationale. Exécuté probablement pour une église des bords du Rhin, ce remarquable manuscrit appartint plus tard à Charles Y et fut donné par lui à la Sainte-Chapelle. L’écriture, minuscule très régulière et assez forte, semble au premier abord dater du siècle ; mais le style des peintures qui ornent cet évangéliaire et plus encore la présence dans un encadrement d’une médaille d’or au nom de l’empereur O thon prouvent qu’il date au plus tôt de la seconde moitié du siècle. On

pourrait encore citer plus d’un manuscrit tout entier èn lettres d’or, et les textes en mentionnent beaucoup qui ont aujourd’hui péri. Toutefois on peut dire qu’à mesure qu’on avance dans lé moyen âge, l’emploi de la chrysographie devient plus rare; sans recourir à ce luxe coûteux et un peu barbare, les enlumineurs savent trouver dans l’art roman une source inépuisable d’ornementation. En Italie, au xi®, au xii® siècle encore, des noms de personnes, des formules entières sont parfois écrites en lettres d’or, mais c’est là fantaisie particulière de scribe. De même l’argent paraît rarement dans les manuscrits de cette époque ; presque tous les artistes ont renoncé avec raison à employer cette substance, qui perd si rapidement son éclat.

Le premier élément de l’ornementation est une écriture claire, élégante et pure. L’emploi simultané de la capitale antique et de la capitale rustique ou fleuronnée permet aux copistes de varier leurs effets. Tantôt ces capitales réservées aux titres s’enlèvent sur un fond de couleur rouge ou bleue, à damier, tantôt tracées à l’encre noire, les lettres sont rehaussées de teintes plates de couleurs variées, tantôt enfin les lettres du titre sont de couleurs alternées. Dans les titres de départ des manuscrits, dans les souscriptions, les copistes montrent une fécondité inépuisable, et composent des pages entières du plus bel effet. Lettres enclavées et conjointes, caractères grêles et de fantaisie, ils n’épargnent rien, et telle de ces pages, même sans les couleurs, vaut les plus beaux ornements de l’ancienne école anglo-saxonne.

On peut citer, à titre d’exemple de cette imagination inépuisable des calligraphes du haut moyen âge, le célèbre rouleau mortuaire du bienheureux Vital de Savigny, mort en 1122. Ce rouleau, colporté successivement dans les principaux monastères français et anglais, associés spirituels de l’abbaye de Savigny, renferme une multitude de dessins et de lettres ornées. La plupart sont sans

rehauts de couleur, mais les calligraphes ont rivalisé d’ingéniosité et de recherches. Tous les paragraphes commençant par le mot Tilulus^ il fallait varier à l’infini la forme du T majuscule; tantôt ce sont des lettres fleuries, capitales ou onciales, à doubles traits, renflées, ornées de pampres ou de rinceaux; tantôt un monogramme compliqué exprime le mot titulus; ailleurs encore, ce sont deux hommes nus, l’un portant l’autre; enfin citons le titulus de Gorhigny; la lettre initiale représente un démon, de la bouche duquel sortent deux êtres ridicules ; sous ses pieds un monstre tricéphale rappelant le Cerbère antique. Mêmes recherches dans les chartes solennelles; la première ligne des diplômes royaux et impériaux et des grandes bulles est en général composée de caractères ornés, de hauteur excessive, parfois difficiles à lire ; l’usage persistera longtemps dans les chancelleries. Par contre, au xiii® siècle, ces pages d’ornements disparaîtront presque complètement des manuscrits; tout le luxe pour les volumes ordinaires se réfugiera dans les lettres initiales des traités et des chapitres.

Décrire toutes les espèces de lettres initiales qui ornent les manuscrits de la période monastique serait à coup sûr impossible. Chaque école conventuelle ou régionale a affectionné un genre particulier d’initiales, qui permet de marquer à peu près à coup sûr la provenance de beaucoup de volumes. Aux temps anciens, la variété est très grande, et les éléments de l’ornementation sont empruntés tantôt au règne végétal, tantôt au règne animal; d’autres fois on y ajoute des êtres monstrueux, rappelant les sculptures des chapiteaux des églises romanes. Ailleurs enfin l’artiste recourt à la figure humaine, et beaucoup de ces lettres renferment des scènes entières, des sujets compliqués empruntés au texte même de l’ouvrage.

Parlons d’abord des éléments empruntés au règne végétal; les artistes ne copient pas directement les plantes qu’ils ont sous les yeux; ils tracent généralement de

longues feuilles, des rinceaux compliqués, des branches feuillues, repliées et entrelacées. Sans doute, on pourrait y noter des feuilles rappelant le chou, Facanthe ou la vigne, mais Fartiste s’est bien gardé de copier exactement les formes que lui fournissait la nature ; il les a transformées et mélangées, leur donnant un mouvement, une direction artificiels. Dès le xi® siècle, et surtout au xii®, certains dessinateurs ont fait en ce genre des merveilles d’art et d’élégance.

A ce premier élément s’ajoutent les formes animales, mais le plus souvent Fartiste a mélangé plantes et animaux, et rarement l’animal reproduit est fidèlement copié, le plus souvent il affecte une forme monstrueuse; ce sera une gueule affreuse, de laquelle s’échapperont des pampres et des rinceaux habilement disposés; on trouve ailleurs des êtres bizarres, moitié serpents, moitié plantes, des têtes dracontines terminées en fleurs ou en fruits, des chiens de forme extraordinaire, des oiseaux affrontés, des monstres à deux têtes, à griffes, à écailles, en un mot toutes les formes rêvées par les anciens Anglo-Saxons, mais cette fois plus variées et épurées. Au lieu de dessins grossiers, nous trouvons maintenant des ensembles à peu près parfaits, de couleur brillante; les différentes parties se font équilibre et se répondent, les teintes s’opposent et se marient agréablement. Les artistes auxquels on doit ces beaux dessins sont les dignes émules de ceux qui sculptent les merveilleux chapiteaux des églises bourguignonnes et poitevines.

Initiale du xii® siècle.

La figure humaine n’est pas absente de cette décoration ; parfois elle est isolée ; un évêque, un chevalier debout forme un I; ailleurs deux personnages, dont les pieds sont rapprochés, représentent un grand Y ; ailleurs encore

un homme assis soutient un M, dont les montants sont ornés de rinceaux. Parfois ces lettres initiales renferment des personnages et des scènes entières, et servent de cadre à un petit tableau. S’agit-il d’illustrer un re-

cueil d’homélies pour les principales fêtes de l’année, les artistes représenteront la Résurrection, la Gène, le Lavement des

I pieds, la Pentecôte, la lapidation de saint

Étienne, le martyre de saint André, de saint Laurent ou de saint Pierre. Ailleurs, dans un Psautier, la lettre B, initiale du premier psaume, représentera David. De même pour les autres livres de la Bible; dans telle copie du Lévi tique, on trouve représenté un sacrifice; pour Ruth, le départ de Noémi et de sa bru, pour Samuel, David chantant devant Saül, etc. Dans ces scènes, on retrouve les défauts et les qualités de la sculpture romane ; le dessin est gauche et incorrect, les attitudes bizarres ; mais dès le XII® siècle, quelques-unes de ces peintures ne manquent pas de finesse et parfois de grandeur, et on y reconnaît toujours cette même imagination exubérante, cette

Initiale du XII® siècle.

variété inépuisable, qui font le charme de Tart roman. A tous les éléments énumérés plus haut, il faut ajouter I éléments linéaires, c’est-à-dire l’ornement pur. De

les

ceux-ci les uns appartiennent à l’art antique : grecque, bandelette; les autres à l’art dit barbare : entrelacs, têtes de clous, etc. Les enlumineurs en ont fait le meilleur usage; dans tel manuscrit du siècle, on trouvera des grecques du meilleur dessin, de coloris excellent; ailleurs, telle lettre de dimension colossale sera uniquement composée d’un lacis compliqué, de listels de couleur, d’entrelacs élégants. Enfin, au même ordre d’idées appartiennent les lettres dites torneures, composées d’un simple dessin de couleur, tracé à la plume. La lettre bicolore, bleue et rouge par exemple, forme un cadre dont tous les vides sont occupés par un lacis délicat de traits finement tracés, petits rinceaux, dessins géométriques, rosaces, etc. Au xiii® siècle, la lettre torneure obtiendra une vogue bien méritée, mais elle Initiale représentant le ccperdra de sa finesse et de sa lèbre Gilbert de la Porrée grâce et rien de plus insipide sièclej.

que les petites initiales bleues et

rouges qui ornent les manuscrits courants de théologie et de droit.

Les lettres monochromes étaient en grande faveur au XII® siècle dans l’ordre de Gîteaux. Get institut, fondé pour ramener les moines à l’observation stricte de la

règle de Saint-Benoît, s’était dès le début montré extrêmement austère, proscrivant dans l’église les ornements superflus et trop brillants, réduisant au strict nécessaire les sculptures des chapiteaux. Les Cisterciens et leurs émules et élèves, les moines de Clairvaux, condamnaient toutes ces figures bizarres dont les artistes de l’ordre de Gluny surchargeaient leurs manuscrits. Saint Bernard, faisant l’éloge de la milice du Temple, tout nouvellement fondée, en prend occasion pour blâmer ses adversaires de Gluny. « A quoi sert dans le cloître, s’écrie-t-il, ces monstruosités ridicules, ces difformités? Que font ici ces guenons immondes, ces lions féroces, ces monstrueux centaures, ces demi-hommes, ces tigres tachetés, ces chevaliers combattants, ces chasseurs sonnant du cor? Ici sous une seule tête vous verrez plusieurs corps, là un corps unique à plusieurs têtes. Toutes ces formes variées et innombrables arrêtent les yeux; il est plus commode de lire sur les marbres que dans les livres ; on passe des jours entiers à admirer toutes ces figures, on oublie de méditer la loi divine. Grand Dieu, si toutes ces inepties ne font point honte, qu’on regarde au moins à la dépense ! « Écouter saint Bernard, c’était réduire les miniaturistes aux simples ornements calligraphiques. Le goût exquis des moines du xii® siècle sut, sans contrevenir à la règle, tirer d’heureux effets de la combinaison et de l’alternance des couleurs, varier la forme des lettres, mais fort heureusement la réforme cistercienne ne pénétra pas partout. Au risque de s’attirer les foudres de ces austères chrétiens, les autres religieux continuèrent à donner carrière à leur féconde imagination. Le succès de la réforme cistercienne aurait eu ce singulier résultat de tuer l’art ornemental au nom de l’humilité et de la simplicité chrétiennes.

A vrai dire, ces lettres à entrelacs et à rinceaux sont ce que l’art des ornemanistes a produit de plus parfait du X® au XIII® siècle. Le dessin de la figure humaine, dans

LES PXOLES MONASTIQUES. ' 165

les grandes peintures, est le plus souvent si défectueux, qu’on ne saurait raisonnablement préférer ces créations imparfaites aux belles œuvres du xiv® et du siècle. Telle de ces figures à la pose hiératique, au geste solennel, figurerait honorablement au tympan d’un portail d’église et tiendrait sa place dans un ensemble architectural; isolée sur un feuillet de parchemin, trop près des yeux, elle choque et étonne; nous ne parlons bien entendu ici que des œuvres vraiment artistiques et soignées. Dans fel manuscrit célèbre, la Bible de saint Pierre de Rosas par exemple, les figures, dessinées au trait, sont si barbares et si incorrectes, qu’elles découragent le plus prévenu des admirateurs; mêmes défauts dans un autre manuscrit célèbre de la Bibliothèque nationale, le commentaire d’Haimon d’Auxerre sur Ézéchiel, peint et copié par le moine Heldric à Saint-Grermain-des-Prés, au x® ou au XI® siècle.

Cette infériorité, par rapport aux peintres des temps carolingiens et aux miniaturistes du xiii® et du xiv° siècle, doit être cherchée dans l’éducation artistique que recevaient les moines. La seule école pour un artiste est l’étude directe de la nature; or c’était ce dont se souciaient le moins les peintres et les sculpteurs de cette époque; ils savaient par tradition quels attributs, quel costume donner aux principaux personnages de l’ancienne et de la nouvelle loi, ils connaissaient les noms des personnes appelées à figurer dans chaque scène représentée. Mais jamais ils ne semblent s’être rendu compte, nous ne dirons pas des lois de la perspective (ces lois resteront longtemps inconnues aux meilleurs artistes de-s siècles suivants), mais de la proportion des figures, de la conformation même du corps humain. Les extrémités sont toujours disproportionnées, les têtes tantôt carrées, tantôt ovales, mais exagérées dans les deux sens. En général, au x® et au xi® siècle, les corps sont trapus, les têtes énormes; plus tard, comme les

sculpteurs, les peintres tomberont dans l’excès contraire, le corps s’allongera au détriment de la tête, qui deviendra toute petite.

Toutefois il ne faudrait pas croire que tous les manuscrits de cette période soient aussi défectueux. Dans beaucoup de monastères on sut conserver et développer les bonnes traditions de l’époque carolingienne, et les œuvres de ces peintres ne manquent point d’agrément. Sur les bords du Rhin, par exemple, on trouve des monuments assez remarquables. Citons seulement le bel Évangéliaire dit de la Sainte- Chapelle, plus haut indiqué. Ce manuscrit luxueux renferme plusieurs peintures de haut style : le Christ dans une vesica piscis^ entouré de huit médaillons contenant les symboles et les bustes des quatre évangélistes, et quatre planches représentant ces mêmes évangélistes. Le dessin des figures est médiocre, les attitudes peu naturelles, mais l’artiste a cherché à les varier : ici il a disposé la figure sous un portique à l’antique, ailleurs il l’entoure de rideaux formant portières; les encadrements sont riches et élégants, les draperies un peu sèches, mais dessinées avec soin; en un mot, on sent que le peintre s’est inspiré des meilleurs modèles. On remarque même parfois un singulier mélange des traditions carolingiennes et d’imitation des peintures grecques.

Cette influence byzantine est bien plus sensible dans les peintures du sud de l’Italie. Prenons par exemple les manuscrits du Mont-Cassin ; non seulement plusieurs d’entre eux ont été, on le sait, exécutés par des artistes grecs, mais dans ceux-là même qu’on doit, semble-t-il, attribuer à des peintres latins, le goût byzantin se fait sentir. Les initiales dans l’intérieur des chapitres sont de petites dimensions, généralement fort simples et le plus souvent monochromes. Dans les grandes lettres, on retrouve, il est vrai, quelques-uns des motifs favoris des artistes du nord, monstres et plantes, mais le nombre des couleurs

employées est moindre, et l’une d’elles, un pourpre clair

Initiale d’un manuscrit du Mont-Cassin.

imitant la chair, paraît propre aux enlumineurs d’Italie.

Enfin les manuscrits du Mont-Gassin renferment une particularité assez curieuse, qui mérite d’être signalée; dans les grandes initiales figurent au milieu des rinceaux des sortes de chiens, les uns simplement dessinés en traits de couleur sur le vélin, les autres peints sur ce même fond en rose violacé. Pour la technique même, les artistes du Mont-Gassin paraissent avoir adopté les .usages grecs, et dans le rendu des figures, dans les costumes, on sent l’imitation directe des œuvres de Byzance. Parfois c’est mieux qu’une imitation; tel manuscrit latin, écrit en minuscule capétienne, a certainement été confié à un artiste grec qui y a représenté à sa mode les évangélistes et les saints; ce ne sont plus des personnages hiératiques, aux allures raides et compassées, mais des philosophes méditant ou écrivant.

Gette influence byzantine se retrouve-t-elle dans les autres écoles de l’Europe? On l’a affirmé, mais il serait difficile de le prouver; si les peintres des écoles rhénanes semblent avoir parfois imité quelques peintures grecques tombées sous leurs yeux, c’est à une autre source qu’ont puisé les miniaturistes français. Les écoles du nord du royaume se développent soit isolément, soit sous l’influence anglo-normande, qui s’exerce sur les deux rives de la Manche. Plus au sud, nous trouvons à Limoges une école particulière; ici les traditions de l’époque carolingienne ont été fidèlement conservées, mais les peintures des manuscrits de Saint-Martial présentent quelques particularités curieuses : une grande Bible, par exemple, exécutée dans cette célèbre abbaye, nous offre des lettres fort simples, tracées avec trois couleurs, rouge, vert et jaune; elles sont formées de feuilles accolées; quelquefois la lettre est réservée en blanc sur un cadre de couleur. Ailleurs l’artiste adoptera ces couleurs qui font la joie des amateurs dans les émaux champlevés : vert et rouge foncés, bleu intense, et tel Ghrist

de majesté sur parchemin rappellera les plus beaux cuivres émaillés de Limoges.

En Languedoc, en Gruyenne, on a peu écrit de manuscrits durant le haut moyen âge, et les grandes bibliothèques monastiques y furent presque toutes créées par les moines clunisiens. Sur les confins de l’Espagne, en Roussillon par exemple, la tradition carolingienne s’est conservée assez pure, et telle peinture du xiU siècle rappelle les belles œuvres du ix®. En Espagne, l’art reste plus barbare. L’Apocalypse de Saint-Sever, qui appartient à l’art espagnol, est en grande partie la copie d’une œuvre plus ancienne, et les autres livres à peintures delà péninsule prouvent chez leurs auteurs plus de bizarrerie que de goût. En somme, durant ces trois siècles, c’est en France, au nord de la Loire, dans l’ouest de l’Allemagne et en Angleterre qu’ont été exécutés les plus beaux spécimens de l’art calligraphique et les plus belles peintures de manuscrits.

Un mot maintenant de la technique. De la composition des couleurs nous ne dirons rien; le sujet a été traité plus d’une fois. Dans les peintures du nord de la France, jusqu’au xiiU siècle, on ne trouve guère que quatre couleurs : bleu, rouge, vert et jaune. Pour appliquer ces couleurs, on les délaye dans des liquides de nature variée, que l’on appelait en Italie, au xiv*^ siècle, bitumina\ on en comptait alors quatre : eau de colle (de peau ou de poisson), blanc d’œuf, eau de gomme et eau de miel. Les deux premières substances étaient, croyonsnous, les plus employées. L’artiste commençait par dessiner légèrement à la plume la lettre historiée ou simplement fleuronnée à peindre; puis il posait au pinceau les couleurs délayées dans l’un des dissolvants indiqués plus haut. Dans les anciens manuscrits, cette opération est faite grossièrement, avec une maladresse enfantine; ainsi dans le volume d’Heldric noté plus haut, le dessin, tracé d’une plume lourde et baveuse, a été recouvert de’

grosses taches de couleurs vives, si bien que les ombres et les plis des vêtements, déjà mal indiqués à la plume, disparaissent sous Fempâtement. Mais la plupart des miniaturistes se sont montrés plus soigneux; tantôt ils emploient les traits à Fencre pour marquer les plis, et alors ils passent en couleur Fintervalle compris entre deux traits consécutifs ; tantôt au contraire ils établissent un fond de couleur uniforme, sur lequel, à Faide d’une autre couleur, ils marqueront les ombres et les lumières, les plis des étoffes, les contours du corps, etc.

L’or s’appliquait d’ordinaire, comme les couleurs, au pinceau et sous forme d’or liquide. Mais parfois les artistes employaient ce métal sous forme solide. En effet, surtout à dater de la fin du xii® siècle, les artistes affectionnent les fonds d’or brillants; on les remarque dans beaucoup de manuscrits sortis des ateliers parisiens. Ces fonds d’or, on les obtenait en appliquant sur le vélin une légère feuille de métal, découpée de manière à couvrir exactement la partie du fond épargnée. Mais pour faire tenir cette feuille légère, il fallait préparer le fond de parchemin, le polir, l’égaliser et y disposer une assise ou premier enduit; en Italie, au xiv® siècle, on employait d’ordinaire un mélange de plâtre fin et de bol d’Arménie, incorporé dans de l’eau de colle ou du blanc d’œuf. Une fois posée et bien adhérente, la plaquette d’or était polie soit avec une dent de loup, soit à la pierre ponce. Ce procédé était bien connu des Grecs ; les artistes byzantins n’ont jamais employé For autrement, toujours il a pour assise un enduit rougeâtre qui, dans beaucoup de manuscrits, a seul survécu.

A vrai dire, dans la plupart des écoles monastiques du haut moyen âge. Fart de peindre est resté dans l’enfance, et les meilleures œuvres des moines artistes sont certainement leurs dessins à la plume rehaussés de teintes plates. Ges teintes sont au x® et au xi® siècle posées parfois avec •bien de la maladresse, mais un peu plus tard, au xii®,

la main de l’artiste s’assouplit, son goût s’épure, et certaines compositions des écoles du nord de la France surprennent agréablement. Le dessin est bizarre, à la fois prétentieux et maladroit, mais le peintre a su choisir ses teintes, les graduer, les varier savamment et composer un ensemble harmonieux.

C’est surtout dans les lettres historiées que les artistes

Dessin à la plume du x® siècle ; Jésus sur les flols.

de cette époque ont donné carrière à leur imagination; pour le choix des sujets à traiter, pour le caractère des figures principales, ils paraissent avoir suivi assez scrupuleusement les traditions anciennes. S’agit-il d’illustrer un texte, le recueil des quatre évangiles, l’artiste exécutera cinq peintures au plus, représentant le Christ de gloire, entouré des symboles des évangélistes, et ces évangélistes eux-mêmes sous des arcades. En général chacun de ces

derniers aura rajustement traditionnel des apôtres, le costume antique, et l’artiste leur laissera les pieds nus ; parfois cependant saint Marc sera représenté en costume d’évêque.

Un mot maintenant du symbolisme. Il fut un temps où les archéologues, dans le dessin le plus ordinaire, le plus commun voyaient une intention de l’artiste. On a réagi contre cet excès. Il paraît impossible de trouver le moindre sens caché dans ces dessins de monstres qui constituent les lettres ornées de l’époque romane; les artistes qui les ont tracées ont reproduit en les développant, en les enjolivant, d’anciens modèles qui avaient perdu toute signification. Toutefois, comme pour les peintres grecs, il existait pour les moines d’Occident des règles fixes, mais ces règles s’appliquaient plutôt aux attributs eux-mêmes des personnages, à leur apparence extérieure. Ainsi les quatre évangélistes seront presque toujours représentés avec l’apparence d’écrivains ; même règle pour, les pères, pour les saints, pour les personnages célestes. On trouve bien des symboles, l’agneau pour le Christ, victime sans tache, la colombe pour le Saint-Esprit, les emblèmes des évangélistes, mais tout cela n’a pas été créé par les artistes de l’époque romane ; ils l’ont emprunté aux âges antérieurs. Ils semblent par contre avoir recouru souvent à l’allégorie : femmes représentant l’Église militante ou triomphante, la Synagogue, les vices et les vertus, etc. D’autres allégories sont empruntées à l’antiquité classique, telles les sirènes qui figuraient dans les miniatures du célèbre Hortus deliciarum d’Herrade de Landsperg. C’est dans ce manuscrit et dans les recueils analogues qu’on aura le plus de chance de trouver des traces de symbolisme, et encore ne faudrait-il pas en attribuer l’invention aux artistes mêmes; ils ne font que réduire à une forme concrète les interprétations des écrivains mystiques. Tel le Pressoir divin d’Herrade ; les théologiens tantôt faisaient de l’Église

même im pressoir, qui séparait les bons et les mauvais, tantôt c’était pour eux une représentation allégorique de l’Eucharistie, du sang du Christ, vin généreux qui nourrit et soutient les âmes des fidèles. De là ces compositions bizarres où le Christ joue le rôle d’un vendangeur, d’autres où il est lui-même le raisin duquel le vin coule. Mais ce sens mystique, qu’expliquent, dans VHortüS deliciarum^ de longues légendes en vers et en prose, ne touche en rien la représentation, et dans ces allégories subtiles on ne saurait à proprement parler trouver trace du symbolisme. C’est une traduction concrète et exacte des paroles des commentateurs. Bien plus, beaucoup de peintures où l’on a vu cette tendance sont simplement la reproduction d’œuvres plus anciennes, et en dépit de leur apparente fantaisie les artistes de l’époque romane sont en général restés fidèles aux traditions de l’époque carolingienne.

Cette fidélité touche parfois à la servilité. Certains manuscrits célèbres ont été reproduits pendant des siècles. Tel le Psautier d’Utrecht dont il a été question dans l’un des chapitres précédents. On trouve jusqu’au xiii® siècle des manuscrits dont les illustrations trahissent une imitation directe de ce curieux monument. On a cité également des manuscrits do Prudence du XI® siècle directement copiés sur des exemplaires de l’époque carolingienne.

A l’époque romane, il existe des écoles de peinture; entre un manuscrit du sud de l’Italie, de la Cava ou du Mont-Cassin et un volume enluminé en Angleterre ou sur les bords de la Manche, il y a des différences sensibles. Le génie de chaque peuple a sans doute joué un rôle dans ces modifications lentes des éléments communs utilisés par les moines artistes ; toutefois il semble difficile de déterminer la nature de ce rôle. Pourquoi, par exemple, les peintres d’Angleterre et des abbayes normandes ont-ils affectionné le simple dessin à l’encre

rehaussé de traits de couleur? On ne saurait donner de cette préférence des raisons bien certaines. Ce qu’on peut affirmer, c’est que les écoles monastiques ont ici exercé leur influence; il est certain que les manuscrits écrits et ornés dans les monastères affiliés à l’ordre de Gluny sont plus luxueux que ceux des couvents cisterciens. De même, il faut tenir compte de l’état des monastères : dans les pays où ils ont été florissants et nombreux, dans la France du nord, par exemple, en Allemagne et en Italie, ils ont transformé l’art carolingien d’une façon profonde; dans les pays au contraire où la culture ecclésiastique fut longtemps peu florissante, dans le sud de la France et en Espagne, les vieilles traditions sont restées bien plus vivaces. En tenant compte de ces brèves indications, on peut reconnaître dans ces trois siècles plusieurs grandes écoles assez bien tranchées : l’école française du nord à laquelle se rattache l’école anglo-normande, l’école allemande, l’école espagnole, et l’école italienne du sud. Caractériser ces différentes écoles paraît difficile. Voici pourtant quelques brèves indications.

L’école allemande fut extrêmement florissante durant ces trois siècles. A Trêves, à Cologne, àFulda, à Würzbourg, à Saint-Call, pour ne citer que les centres les plus importants, on ne cessa d’exécuter des manuscrits, dont beaucoup sont souvent remarquables. C’est au temps des Othons, c’est-à-dire au siècle, que les écoles rhénanes ont élé le plus brillantes. On peut citer un magnifique sacramentaire de Worms, aujourd’hui à la bibliothèque de l’Arsenal, et dontles peintures etl’ornementation rappellent le célèbre manuscrit de Drogon de Metz; à Paris on conserve également plusieurs textes ou évangéliaires écrits vraisemblablement à Cologne et richement illustrés. Citons enfin le célèbre évangéliaire de l’archevêque de Trêves, Egbert, en tête duquel l’illustre prélat est figuré, et un autre manuscrit, écrit par ordre de ce

même prince de l’Église. Ces manuscrits, comme le fameux Psautier de Saint-Gall, prouvent que les artistes allemands, conservant les traditions carolingiennes, sont très avant dans le moyen âge restés fidèles à la couleur pourpre et à la cliryso graphie. Pour le xii^ siècle, on peut citer VHortus deliciarum de Herrade de Landsperg et nombre de beaux volumes richement ornés. On a souvent accusé les miniaturistes allemands de manquer de grâce, d’affectionner certaines couleurs un peu crues, telles que le vert et le jaune. Le reproche est mérité"; toutefois il ne faudrait pas exagérer. Au temps des Othons, et plus tard sous Frédéric Barherousse, l’art allemand brilla d’un vif éclat. Le manuscrit d’Herrade valait n’importe quel manuscrit français ou anglais du temps.

Les écoles du nord de la France ont été très actives durant la période romane. Il serait fastidieux d’énumérer tous les centres d’études et tous les ateliers de copistes qui existaient alors dans notre pays, au nord de la Loire, et il paraît difficile de définir exactement les caractères de l’art français à cette époque. En Flandre, en Artois, en Picardie, les artistes en général restent plus longtemps qu’ailleurs fidèles aux traditions anglo-saxonnes; plus au sud et à l’est, c’est l’art français pur qui prédominera au XIII® siècle; les ateliers de Laon, de Prémontré, de Soissons, de Saint-Quentin sont célèbres, et les manuscrits produits par les moines de cette région, nombreux et richement illustrés. Plus à l’ouest, et au delà de la Manche, nous trouvons l’école anglaise. Dès le X® siècle, l’écriture Caroline pénètre en Grande-Bretagne et elle y prédomine à dater du xi®. Le style de ces manuscrits est curieux, très personnel. Les peintres affectionnent les couleurs claires, vert, rouge, jaune, et très souvent leurs illustrations se bornent à des dessins au trait, rehaussés de couleurs. Ce dessin est, comme toujours, assez incorrect, mais ici il affecte un style particu-

LES MA.NÜSGRITS.

lier; il est sec, grichu, mais précis; les physionomies ont bien plus qu’ailleurs un caractère individuel, et les traits du visage sont fortement accusés; certaines compositions de ces artistes inconnus ne laissent pas que de surprendre par leur étrangeté. On peut citer les curieux

Combat au x' siècle. (Bible de Noailles.)

dessins illustrant le Psautier que saint Étienne Harding, abbé de Gîteaux, fit entrer dans la Bible compilée et corrigée par ses ordres au début du xii® siècle; une Vie de saint Thomas Becket, en vers français; enfin la célèbre Apocalypse française de la Bibliothèque nationale dont il sera question tout à Tbeure. En Normandie,

de Saint-Sevcr.

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les écoles monastiques sont nombreuses, mais en général les artistes de cette partie de la France sont plus sobres d’ornements que leurs confrères de l’Artois, de l’Ile-de-France et de la Picardie. Ainsi les beaux manuscrits du Mont-Saint-Michel contiennent peu d’illustrations, et le plus souvent ce sont de simples dessins au trait, légèrement rehaussés de couleur. Mentionnons pourtant le cartulaire de cette abbaye, qui renferme une suite de scènes historiques des plus curieuses, compcH sitions gauches et bizarres, mais de grandes dimensions. Le dessin des simples ornements a, par contre, atteint ici la perfection; on ne trouverait nulle part ailleurs rinceaux plus riches et plus variés, combinaison plus harmonieuse de la flore et de la faune romanes.

Les écoles du centre de la France, sauf une seule, n’ont produit aucune œuvre bien remarquable. Celle que nous exceptons régna en Limousin, dans la patrie de l’industrie de l’émail sur cuivre. L’ornementation est fort simple, les initiales se composent généralement de larges feuilles rappelant celles du lierre, et le nombre des couleurs est restreint. Par contre, les peintres comme les émailleurs connaissent l’art de graduer les teintes les plus riches et d’en composer des gammes de tons harmonieux. Leurs rouges, leurs bleus, leurs verts intenses font le meilleur effet. Fidèles aux traditions carolingiennes, leur dessin a gardé le caractère sec et conventionnel de cette époque. Malheureusement leurs œuvres sont en général exécutées sur du parchemin assez grossier, et les manuscrits limousins n’ont pas l’aspect élégant des beaux volumes du nord de la France.

En Espagne, l’art est resté longtemps barbare. Les dessins qui ornent la fameuse Bible de Noailles, exécutée à l’abbaye de Rosas en Catalogne, sont d’une incorrection effrayante ; il faut souvent de la bonne volonté pour reconnaître les éléments d’une figure dans ces traits sommaires. Les peintures sont plus curieuses; les artistes*

paraissent avoir affectionné le rouge et le jaune; le Lieu, presque toujours absent, est remplacé par le violet; enfin ils ont employé une gomme argentée d’un effet un peu terne. La fameuse Apocalypse de Saint-Sever prouve une grande barbarie, mais un goût tout particulier poulies formes monstrueuses, pour l’horrible. Ajoutons que les pages d’entrelacs qui ornent ce volume, avec leurs couleurs voyantes, leurs lignes compliquées, indiquent chez les artistes une véritable entente de la décoration.

En Italie, seules les écoles du sud présentent une réelle originalité. L’écriture adoptée, le style des peintures exécutées sous l’influence directe de Byzance, tout contribue à rendre remarquables les manuscrits exécutés à la Gava et au Mont-Gassin.

En général les peintures à l’époque romane sont exécutées la copie une fois achevée. Rarement les artistes se nomment. Parfois cependant on trouve leurs noms au bas de leurs œuvres. Plus souvent ils se représentent à la mode grecque, aux pieds du saint, patron de leur église, et, fidèles à la tradition antique, ils donnent à leur propre figure des dimensions exiguës. Ainsi dans un beau manuscrit exécuté en 1170 à l’abbaye de Saint- André-du-Gâteau, le copiste s’est représenté deux fois, d’abord en train d’écrire, puis aux pieds des saints patrons du monastère (saint André et sainte Maxellende); il est appuyé sur un cercueil auprès duquel est écrit son nom : frater Ranerius. Gitons encore la peinture reproduite plus haut et représentant un moine de Gorbie, Névelon, aux pieds de saint Pierre. Plus rarement l’enlumineur se contente de mettre son nom ; un sous-diacre du nom de Sawalo a ainsi signé plusieurs peintures et lettres initiales historiées; il travaillait à l’abbaye de Saint-Amand.

Les peintures des manuscrits, à l’époque romane comme à l’époque gothique, n’ont pas seulement pour objet d’embellir le volume; elles doivent servir à l’ensei-

Le lavement des pieds et le baiser de Judas. (Manuscrit du Mont-Cassin- xr siècle.)

gnement par les yeux. De là, dans le choix des sujets, une certaine tradition. Dès l’époque carolingienne cette tendance est visible; les dessins du Psautier d’Utrecht forment par le fait un commentaire mystique du livre sacré, de même les peintures des manuscrits de Prudence ont pour objet principal d’interpréter les vers du poète. Le même caractère se retrouve dans d’autres manuscrits célèbres : on peut citer à cet égard les copies de l’Apocalypse et des prophéties de Daniel. Ces deux livres avaient

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