‹ Les marchands de miracles: histoire de la superstition humaineChapitre 10 sur 37 · DEVINS, ASTROLOGUES ET SORCIERS · texte numérisé non relu

DEVINS, ASTROLOGUES ET SORCIERS

Onfait généralement remonterl'origine des Devins, Astrologues et Sorciers aux Chaldéens, parce que ce fut ce peuple qui s'occupa, le premier, des sciences mathématiques et astrologiques ; mais, si nous lisons Homère, Pythagore, Hésiode, Platon, Pindare, etc., etc., nous voyons que l'origine des devins remonte aux extrêmes limites de la généalogie humaine.

Les peuples des temps héroïques élevaient leurs devins au rang de demi-divinités.

Les devins passaient pour les interprètes des dieux.

Dieu seul sait que de peines et de souffrances les humains ont endurées, pour tâcher de rendre lumineuse cette éternelle étoile noire qui marche toujours devant nous, comme notre ombre, sans nous éclairer. — Guide fatal qui nous conduit du berceau à la tombe.

Connaître l'avenir ! savoir d'avance quels sont les arrêts du destin, fut une préoccupation de toutes les époques, un besoin inné chez tous les hommes.

Chaldéens, Chinois, Indiens,Égytiens, Juifs, Grecs et Romains eurent tour à tour leurs mages, leurs devins, leurs thaumaturges, qui prétendaient lire dans le grand livre de l'avenir !

Ne nous moquons pas trop de nos ancêtres, nos modernes sociétés chrétiennes, avec leurs brillantes civilisations, n'ont pas plus échappé à cet immense désir de connaître l'inconnu que les empires païens des temps primitifs.

A la tête des devins de l'antiquité, l'histoire ou plu* tût la fable, place Tyrésias, que Pindare surnomma le .sublime interprète des dieux. *

Voici la fable :

Tyrésias était hermaphrodite : Jupiter et Junon ayant une discussion où l'un prétendait que c'était l'homme et l'autre la femme qui était le plus enclin et prenait le plus de plaisir au commerce du mariage* le dieu et la déesse convinrent de prendre Tyrésias pour juge de cette question que, plus que tout autre* il était à même de résoudre.

Tyrésias eut l'imprudence de déclarer que la

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femme était beaucoup plus portée à rechercher lei joies secrètes du mariage que l'homme,

Junon, irritée de cette réponse, étendit les deux doigts, en forme de cornes, vers le front de l'arbitre qu'elle avait choisi.

Tyrésias fut instantanément frappé de cécité.

Quelque temps après, Jupiter, pour consoler le malheureux hermaphrodite, lui fit don de l'art divinatoire et quintupla le nombre d'années d'existence que les dieux lui avaient d'abord accordé,

Calchas devint le grand prêtre de l'armée grecque rassemblée autour de Troie, il jouissait de la réputation du plus grand prophète et du plus habile devin de son époque.

Ce fut lui qui exigea la présence d'Achille sous les murs de Troie et qui imposa le terrible sacrifice d'Iphigénie à Diane, pour désenchanter la flotte grecque, qu'un calme continuel enchaînait en Aulide.

La victime fut parée et conduite à la mort aux acclamations de l'armée.

La vengeance de Ménélas , l'ambition paternelle, la prédiction d'un illuminé intéressé et la superstition d'un peuple veulent du sang ; Le couteau est levé, Iphigénie va mourir !

Ici, la fable se complique ; la déesse intervient,

Diane opère une substitution et le couteau du prêtre ne trouve plus qu'une biche à immoler.

Troie n'en fut pas moins prise et Hélène vengée.

Calchas revendiqua avec Ulysse l'honneur d'avoir fait construire le cheval, dans les flancs duquel on cacha les guerriers qui ouvrirent les portes de Troie aux Grecs coalisés.

Nous croyons que la perfidie du traître Sinon contribua fortement à la réussite de cette téméraire entreprise.

Calchas prédit sa mort pour le jour où il rencontrerait un devin plus habile que lui, et il se chargea lui-même de donner raison à sa prédiction.

Un de ses célèbres confrères, nommé Mopsns, étonnait le monde par ses enchantements et sa science prophétique; la réputation croissante de Mopsus empêchait Calchas de dormir tranquillement sur ses lauriers, il partit pour juger, de visu^ son rival; la première semaine se passa en fêtes, mais l'orgueil se mit bientôt de la partie et voici une chronique grecque que nous trouvons toute traduite dans l'excellent ouvrage que M. A. Debay a publié sur les sciences occultes.

« Un jour que les deux devins, accompagnés d'une

« foule nombreuse, s'étaient arrêtés sous un épais « figuier, Mopsus dit à son confrère :

— « L'esprit divin qui vous éclaire poureait-il, « vénérable confrère, vous faire soudainement dé- « nombrer les fruits que porte cet arbre ? »

— « 6,727 figues, répondit aussitôt Calchas. »

— « Vous ne vous êtes trompé que d'une, car le « chiffre est de 6,728. Mais la connaissance des nom- « bres n'est qu'une bagatelle pour des hommes « tels que nous ; il s'agit de déterminer combien de « figues vertes, combien de mûres et de gâtées? »

« A cette question imprévue, Calchas hésita, et, « sans lui donner le temps de se recueillir, son rival « ajouta :

— « J'affirme, en ma qualité de petit-fils-d'Apol- « Ion, que cet arbre porte 2,627 figues vertes, 3,736 « mûres et 365 gâtées. »

« Aussitôt les assitants se mirent à cueillir les « fruits et, après les avoir triés et comptés, ilsrestè- « rent muets d'admiration : les chiffres annoncés par « Mopsus étaient complètement exacts. De ce mo- « ment, la réputation de Calchas éprouva une atteinte « dont elle ne pouvait se relever que par un pro- « dige.

« Quelques jours après, les deux devins se pro-

« menant ensemble, suivis comme à l'habitude, de « nombreux admirateurs, aperçurent une laie sur le « point de mettre bas. Calchas, voulant prendre sa « revanche, adressa cette question à Mopsus :

— « Vous, mon confrère, gui possédez si bien « la science des nombres cachés , veuillez me dire « combien de petits donnera cette femelle ? *

— « 8a portée sera de 17 petits, ni plus ni moins,

* répondit Mopsus ; mais à votre tour, Calchas, sau- 4 riez-vous distinguer combien, dans ce nombre, il « se trouvera de mâles et de femelles, et quelle sera n leur couleur? »

« Calchas hésita encore, et le trouble qui s'empara « de lui, l'empêcha de trouver une réponse. Alors « Mopsus s'écria d'une voix triomphante :

— ce Cette nuit la laie mettra bas 17 petits ; 13 de a sexe mâle et de couleur noire ; les quatre derniers a seront des femelles et de couleur blanche. »

« La prédiction s'accomplit strictement, et le de-

* vin Calchas, dont l'astre pâlissait de plus en plus , « 6e noya de désespoir. »

La nomenclature des hommes qui, à l'exemple de Calchas et de Mopsus, se livrèrent à la divination, formerait un volume compacte ; nous ne citerons pour mémoire que quelquee-mis 4es plus fweus ;

Abaris, le Scyte ;

Abas;

Agios;

Amphilocus ;

Amphiraûs ;

Aristandre, qui eut l'honneur d'être consulté par Alexandre de Macédoine;

Bauhis, le Béotien ;

Brancus , qui fonda l'oracle des Branchides ; — les habitants de Milet lui élevèrent un temple ;

Épiménide, de Crète ;

Éphébolus ;

Hellénus, fils de Priam ;

Hérophile, qui prédit, d'après une légende, que la belle Hélène serait cause de la ruine de Troie ;

Mérops ;

Laompon ;

Thisis ;

Thélias.

Les femmes, de leur côté, jouèrent un grand rOle dans l'art divinatoire.

Les plus célèbres de l'antiquité furent .

Aglaonice ;

Chariclé, mère de Tyréàias;

Çawagclre, fljle 4e Priam, à qui Ton prête les

deux prédictions de la prise de Troie et du meurtre d'Agamemnon ;

Cannent o, dont les Romains honorèrent la mémoire en lui élevant un temple ;

Daphné ;

Débora;

La Pythonisse d'Endor ;

Erychto ;

Phyto ;

Phennis ;

Marthe, la sombre prophéte3se Syrienne qui vint effrayer les Romains et prédire la mort de Marius, etc. , exe .

Pour connaître l'avenir, tous les moyens étaient bons; chaque devin avait un système spécial, dont il vantait l'infaillibilité et la supériorité sur toutes les pratiques employées par ses confrères.

L'un interrogeait la lune, l'autre le soleil ; celui-ci les nuages , son voisin consultait les vents; un concurrent prédisait par l'eau , son rival par le feu.

Tout cela finit par former une immense variété de divinations dont les^plus connues étaient :

L'aéromancie, divination par l'air;

L'aie vxomancie, divination par la farine;

L'arithnomancie, divination par les nombres;

L'axinomancie, divination par la hache ;

La belomancie, divination par la flèche ;

La capnomancie, divination par la fumée;

La catoptromancie, divination par les miroirs ;

La cleidomancie, divination par des clefs;

La céromancie, divination par des figures de cire;

La coscinomancie, divination par les cribles;

La dactylomancie, divination par les doigts et les mains;

La géomancie, divination par la terre ;

L'hépatoscopie, divination par le foie ;

L'hydromancie, divination par l'eau ;

La lampadomancie, divination par les lampes ;

La lecynomancie, divination par les bassins ;

Lamyomancie, divination par les muscles;

La nécromancie, divination par les cadavres;

La néphélomancie, divination par les nuages ;

L'onéiromancie, divination par les songes ;

L'ooscopie, divination par les œufs;

La pyromancie, divination par le feu ;

La rabdomancie, divination par les bâtons et les baguettes;

La staphylomancie y divination par les raisins;

La xylomancie, divination par le bois, etc., etc,

82 LKf MARCHANDS OB MIRACLE*.

De la tête d'âne à la queue de chien, toute la création y passa.

(Voyez les intéressants ouvrages : Curiosités des sciences occulte*, par Paul Lacroix (le bibliophile Jacob), et La magie et l'astrologie, par Alfred Maury, de Tlnstitut.)

Nous avons dit, à la fin du dernier chapitre, que le Christianisme allait triompher, et les pratiques païennes disparaître de la ville éternelle.

Cependant, malgré quelques édits contre les magiciens, remis en vigueur par Constantin en 321 (Cod. Théodo*., lib. IX, tit. xvi, 1. 1.), cène fut que l'empereur Constance qui leur porta le coup mortel ; Sileat omnibus perpétua dit in and i curiositas. Etenim supplicium capitis feret gladio utore } prostratur quicumque jussis obsejuium denegaverit, dit le texte de la loi de Constance contre les devins, et plus loin, pour que nul n'en ignore, et. ne puisse échapper à la loi, l'empereur prend soin de faire désigner nominativement toutes les classes de devins, magiciens et autres sorciers ; Ncmo haruspicem consulat, aut mathematicum nemo, hariolum, augurent et valent. Prava confessio conticessat ; chaldxi, et magi et cwleri quos maleficos ob facinorum magnitudinem vulgus appellat.

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En France, plus de mille ans après la mort de Constance, le prévôt de Paris rendait une ordonnance dans laquelle les peines les plus sévères étaient prononcées contre les charmeurs* divineurs, invocateurs de mauvais et damnés esprits, négéomancien\et tous gens usant de mauvais art, sciences et sectes prohibées et défendues par notre mère l'Eglise. (Isambert, Ordonnances, t. XI, p. 251.)

A Rome, le 236 m# pape, Philippe Perefti, connu dans Thistoire sous le nom de Sixte Quint le Justicier, rendit, contre les astrologues, un motu proprio qui eut pour résultat de débarrasser, à tout jamais, la ville éternelle des devins et des enchanteurs.

Il parait que les millions de diablotins du père Dom Calmet ne leur vinrent point en aide.

Nous avons oublié d'indiquer les noms des chefs célestes, ou plutôt souterrains, de tous les sorciers passés, présents et futurs ; les voici justement comme nous les donne Dom Calmet ; et le révérend père devait s'y connaître, puisque, dansune seule matinée, il put en compter trente mille cent cinquante de forme et de visage différents.

Voici le nom des chefs :

1° Lucifer, chef suprême ou monarque ;

2° Belzebuth, second chef et premier ministre;

84 LES HARCMAÎfDS ME MIRACLES.

3* Astaroch, prince des trônes ;

4* Beemoth, général commandant en chef ;

5* Belphegor, deuxième général ;

6* Sabathan, colonel;

V Axaphat, centurion;

8* Belle-queue, aide de camp et treize mille autres officiers de grades divers.

Certes, voilà un état-major au complet, et nous ne risquons rien si quelque sorcier, encore tout puissant, lance une fraction de cette légion après nous.

Un siècle après Constance, la puissance romaine est en décadence ; l'empire est partagé ; des monarchies nouvelles vont se fonder ; une nouvelle civilisation va s'élever sur les débris des anciennes sociétés.

Nous allons suivre, dans leurs transformations, les descendants et les successeurs des mages de la Chaldée et des augures de la Grèce et de la Rome antique.

CLOVIS, PREMIER ROt CHRETIEN ET LE MAGICIEN

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