LE PROCÈS DE LA MARECHALE D'ANCRE
La magie entre dans une période transitoire, de la vieillesse de Catherine de Médicis, à la régence de Marie de Médicis.
Henri III et ses mignons ne s'occupent d'astrologie que dans leurs moments perdus.
L'invasion étrangère, les luttes de partis et de religions, la guerre des trois Henri, l'assassinat des ducs de Guise et d'Henri III; tous ces événements absorbent les esprits, car, si peu que l'on soit, il faut bien, dans une époque tant tourmentée, appartenir à quelqu'un ou à quelque chose.
Catherine de Médicis meurt en 1589.
La France en proie à l'anarchie, est à deux doigts de sa perte.
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, Le Béarnais guerroie bravement pour conquérir son rovaume ; la tâche est ardue.
Il doit combattre à la fois l'un des plus grands capitaines de son temps, Alexandre Farnèse, surnommé le preneur de places fortes, et les seigneurs ligués qui lui opposent, sous le nom de Charles X, son oncle le cardinal de Bourbon, alors prisonnier des huguenots.
De plus, Sixte-Quint, Grégoire XIV et Clément VIII fulminent tour à tour contre lui les foudres du Vatican!
. jJSnfln Henri IV abjure- solennellement la religion réformée et rentre dans le sein de l'Église ; .
Le Parlement a déjà rendu un arrêt contre toute prétention d'une femme ou d'un étranger au trône de France; l'esprit national se réveille en présence du danger commun.
Les seigneurs placés dans cette alternative, ou de livrer la France aux Espagnols, ou de favoriser les rêves ambitieux des Guise, se rallient au Roi qui représente l'Indépendance et la liberté.
Maître de l'autorité souveraine, le roi galant conduit de front ses amours et les affaires de l'État.
Aidé par des ministres animés de l'esprit du bien public, il remet de l'ordre dans les financés dilapi-
dées par ses prédécesseurs, apaise les haines religieuses, et rend la France prospère à l'intérieur et respectée de l'étranger.
C'est au moment où, plus maître de lui-même, il va réaliser l'ensemble d'un vaste projet qui doit renouveler la carte de l'Europe, qu'il meurt lâchement assassiné.
Pendant la minorité de Louis XIII, et la régence de Marie de Médicis, la France est gouvernée par l'indécision et le bon plaisir.
C'est sous ce règne de Louis XIII que nous voyons se dérouler deux procès, pour cause de magie et de sortilège, qui sont la honte des gouvernants et des justiciers de cette époque.
Le premier fut celui de la marquise d'Ancre (Eléonova-*Dori->Galigai) qui avait épousé Concino^Concini plus connu sous le nom de Maréchal d'Ancre.
Le grand-duc de Toscane, François de Médicis, avait souvent remarqué l'état de santé florissante et la belle humeur de la femme d'un menuisier nommé , Galigaï, qui occupait une petite boutique située en face de son palais de Florence ; aussi, à la naissance de Marie de Médicis, le grand-duc , se rappelant la bonne mine de la commère la fit-il venir au palais pour servir de nourrice à sa fille.
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C'est à celte circonstance que les futurs d'Ancre durent leur fortune, leur élévation et leurs malheurs.
La femme du menuisier Florentin, était mère d'une charmante petite espiègle qui grandissait en malice, tandis que la jeune Marie de Médicis devenait une des plus belles princesses de l'Italie.
Lorsqu'en 1600, Bellegarde, le grand écuyer du roi Henri IV, vint épouser, au nom de son royal maître, la future reine de France ; Marie de Médicis voulut emmener avec elle, en qualité de femme de chambre, sa sœur de lait Éléondra Galigaï.
— Concini fut aussi du voyage. — Arrivée à la cour de France, la nouvelle soubrette prit bientôt un immense empire sur l'esprit irrésolu de sa belle maîtresse.
L'amour fit bientôt des siennes.
Pendant le voyage de Florence à Paris , la Galigaï s'était affolée de Concini; elle obtint de la reine de le faire revenir d'Italie à Paris, et là, malgré les hésitations et les répugnances de Henri IV, elle se fit épouser.
Eleonora n'était pas belle, mais elle cachait, sous des dehors chétifs, l'âme la plus énergique, l'intelligence la plus vive et l'adresse la plus insinuante qui
se puissent voir. — Ajoutez à cela une ambition sans bornes.
Poussé par son intelligente moitié, notre Italien vit bientôt s'ouvrir devant lui la voie des honneurs et de la fortune.
Il devint rapidement premier maître d'hôtel, puis premier" écu ver de la reine.
Causeur aimable, danseur gracieux, joueur intrépide, habile écuyer, il réunissait toutes les qualitts nécessaires pour plaire, dans une cour au moins aussi occupée de ses plaisirs que des affaires.
Eh bien, qui le croirait ! cet homme dont le cadavre devait 'être déterré, mutilé, trahie sur une claie, pendu, coupé par morceaux et brûlé par une populace ivre de fureur et de vin, ce Concini, ce futur maudit, commença par être l'idole du peuple auquel il prodigua, dans les premiers temps de sa splendeur, des fêtes, des spectacles, des tournois et des carrousels, dans lesquels brillaient son goût, son adresse et sa magnificence.
Henri IV, quoique courant volontiers les aventures, était jaloux; la reine était, à la fois, prude et galante.
Elle avait besoin de couvrir d'un voile impénétrable ses secrètes inclinations : les Concini devinrent
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les discrets médiateurs de leurs royales querelles.
La Galigaï, la nouvelle marquise d'Ancre, avait toutes les faiblesses , toutes les superstitions des femmes de son pays.
Les contemporains nous disent qu'elle ne se montrait en public que voilée, pour se préserver du mauvais œil.
Henri IV, lui niérne, n'était pas exempt de toute idée superstitieuse, puisqu'il fit venir l' astrologuemédecin Larivière , pour prédire les destinées futures de Louis XIII (1).
La mort de Henri IV vint mettre le comble à la fortune des Concini.
Eléonora avait tout pouvoir sur Marie de Médicis , et Marie de Médicis était régente de France.
— Comme le disait la Gteiligaï, elle était parvenue à maîtriser l'esprit faible de la reine, de tout l'ascendant d'une âme forte.
Le maréchal d'Ancre et sa femme perdirent toute retenue dans la toute-puissance.
(1) Le fils imita la faiblesse du pure. Quand Anne d'Autriche accoucha, l'astrologue M orin se tenait caché pour tirer l'horoscope de l'héritier de la couronne de France, Il paraît que son embarras lut grand et que l'astrologue dut tirer deux horoscopes au lieu d'un.
Disposant du crédit de la reine, voyant les plus grands de la cour à leurs pieds, ils crurent à la' durée de leur pouvoir éphémère.
Louis XIII, lui-même, eut à subir les affronts des favoris de sa mère !
Le châtiment se fit attendre, mais il fut terrible; et l'injustice et la cruauté des justiciers dépassa l'orgueil et l'insolence des coupables.
Profitant d'une absence de la reine, Louis XIII d'accord avec de Luynes, fit assassiner lâchement le maréchal d'Ancre par le baron de Vitry, capitaine des gardes du corps.
L'assassin reçut dans ses mains, encore teintes du sang de sa victime, le bâton de maréchal de France, et le favori du roi, de Luynes, entra immédiatement en possession de l'immense fortune du favori de Marie de Médicis.
Le maréchal d'Ancre assassiné, le peuple se livra sur son cadavre à une ignoble curée.
Le nouveau maréchal de Vitry fut chargé d'apprendre la mort de son époux à Eleonora et de la conduire à la Bastille.
— On l'entraîna , sans lui permettre d'embrasser son fils et sa fille qu'elle ne devait plus revoir.
Nous venons de voir un meurtre ot un sacrilège qui commencent sur les marches du "trône, et se terminent dans les ruisseaux du Pont-Neuf.
Nous allons assister aux péripéties émouvantes d'un assassinat juridique !
La reine, à la double nouvelle de la mort du maréchal et de l'arrestation de sa sœur de lait, ne trouva pas une parole de pitié.
a J'ai bien autre chose à penser, qu'on ne me parle plus de ces g?ns là, dit -elle, ils n'ont pas suivi mes conseils, tant pis pour eux. »
— La reine n'avait pas la mémoire du cœur !
Eléonora était perdue mais, pendant le cours de son procès, la fille du menuisier de Florence écrasera la reine-mère Marie de Médicis, par son dévouement et sa générosité.
Le procès de la marquise avait un triple but . excuser, motiver l'assassinat du maréchal; s'emparer de ses immenses richesses et compromettre la reine.
Interrogée sur la mort de Henri IV, elle répondit avec une fermeté, une clarté, qui étonnèrent ses juges, tout prévenus qu'ils étaient.
Elle se défendit, avec la même énergie, du reproche d'avoir empêché de rechercher les auteurs de l'assassinat du feu roi.
Elle satisfit à toutes les interpellations de ses juges, en niant ou expliquant les faits, de façon à écarter tout soupçon contre elle-même et surtout contre la reine-mère, qu'on voulait représenter comme complice de Ravaillac.
Mais le nouveau favori, de Luynes, ses frères et quelques autres grands personnages de la cour voulaient une condamnation.
Le proeès bifurqua; ne pouvant la convaincre du crime de lèse -majesté,, on l'accusa du crime de lèse-divinité; elle fut prévenue de judaïsme , de magie, de sortilège, d'avoir ensorcelé la reine à l'aide de talismans et de pratiques superstitieuses.
L'accusation lui reprocha de posséder dans des cachettes inconnues des figures do cire, des symboles et des écrits merveilleux ;
— Elle fut encore accusée d'avoir fait venir des moines d'Italie et de s'être livrée avec eux à des holocaustes sacrilèges, en immolant des coqs et des pigeons dans des églises, etc., etc.
Elle ne répondit à ces nouvelles accusations, que par des paroles d'indignation et de mépris.
Sommée d'expliquer à J'aide de quel pouvoir magique, elle s'était rendue maîtresse de l'esprit de la
reine, elfe ne se vengea que par un bon mot de l'abandon de son amie d'enfance :
« Je n'ai, dit-elle, employé, pour dominer la reine, que le pouvoir ordinaire et naturel que po£sède un génie supérieur sur im esprit médiocre. »
Les juges durent se contenter de cette réponse.
Enfin, malgré l'abstention de cinq juges qui refusèrent de voter; malgré le courage du rapporteur Deslandes, qui déclara qu'en son âme et conscience il ne pouvait conclure contre l'accusée; le 8 juillet 1617, l'arrêt fut prononcé.
La marquise d'Ancre fut déclarés atteinte et convaincue de lèse-majesté divine et humaine, et condamnée à avoir la tête tranchée, être son corps ard, bruslé et réduit en cendres, pour être après jetées an vent.
~ Oimè poverelta / s'écria-t-elle, en entendant lire cet affreux arrêt, et elle éclata en sanglots.
Dans les premiers moments de sa douleur, elle se prétendit enceinte, mais, sur l'observation qu'elle avait affirmé dans le procès, que depuis plus de deux ans, elle n'avait jamais vu son mari en particulier, elle renonça bientôt à son dire.
Pu reste, l'abattement, le désespoir étaient passés;
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elle accepta sa destinée avec une admirable résignation et voulut mont fer un visage résolu à la mort.
Le jour de l'exécution, en montant sur la fatale charette, elle dit doucement à son confesseur, en voyant la foule qui se précipitait sur son passage : « Que de peuple pour voir mourir une pauvre affligée! »
— « Baste! ajouta-t-elle, en faisant claquer l'ongle de son pouce sur ses dents, je me soucie autant de la mort que de ça ! »
Les flots populaires sont aussi changeants que ceux de Tonde. — La foule était morne et silencieuse; les femmes pleuraient et les hommes détournaient leurs regards du triste cortège.
A la haine avait succédé la pitié !
Eléonora monta sur l'échafaud bravement, sans audace et sans frayeur; c'était la résignation réfléchie d'une âme forte accomplissant sa destinée.
La fille de la marquise d'Ancre mourut pendant le procès de sa malheureuse mère ;
Le jeune marquis d'Ancre, âgé seulement de quatorze ans, fut dégradé de sa noblesse, déclaré infâme et banni de France ; il mourut à Florence.
Le frère de la Galigaï, archevêque de Tours, et
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abbé de Marmoutiers, dut se démettre de ses deux grands bénéfices ; il alla finir ses jours en Italie.
Toute la famille était moissonnée ! une des grandes iniquités du xvu e siècle était accomplie !
Voltaire et Anquetil durent, plus tard, laver la mémoire des Concmi du principal crime qui leur fut imputé, celui de complicité dans le lâche complot, dont Ravaillac ne fut que le bras exécuteur.