‹ Les marchands de miracles: histoire de la superstition humaineChapitre 16 sur 37 · LE PROCES D'URBAIN GRANDIER · texte numérisé non relu

LE PROCES D'URBAIN GRANDIER

Seize années se sont écoulées.

Louis XIII est devenu un homme.

Marie de Médicis, veuve et mère de roi, erre sur la terre d'exil.

Au favori de Luynes a succédé Richelieu, et, cependant, c'est sous le ministère du tout-puissant cardinal, et par son ordre, que fut intenté un procès, plus infâme et moins excusable que celui qui fit périr, en Grève, la maréchale d'Ancre.

Cette fois, la victime est un prêtre : c'est le curé de Saint-Pierre de Loudun, chanoine de l'église Sainte-Croix, en ladite ville ; son nom, illustré par son jugement et son supplice est passé à la postérité ; il s'appelait Urbain Grandicr.

Urbain Grandier était un abbé comme, malbeu-

reusenieiit à toutes les époques, l'Église en a compté parmi ses serviteurs; jeune, beau, bien fait de sa personne, doué des plus brillantes qualités, il possédait un esprit d'indépendance , une liberté de conduite et uue légèreté de mœurs, peu compatibles avec le caractère sacré dont il était revêtu.

Urbain Grandier, non content d'avoir des intrigués galantes, se mêlait de fronder : il attaqua le privilège des carmes de Louduu, l'organisation des confréries religieuses; il s'éleva contre certaines pratiques de dévotion, et eut le malheur de témoigner une grande bienveillance aux protestants, que Richelieu venait de battre sous les murs de La Rochelle.

Une telle conduite excita au plus haut degré, les passions des moines de Loudun.

Une première fois , sur leur dénonciation, Urbain Grandier fut, le 2 juin 163.0, condamné par l'ofïicialité de Poitiers à la privation de ses bénéfices et à l'interdiction des saints sacrements, pour cinq années.

Mis en liberté après sa condamnation, Urbain courut en appeler de ce jugement, auprès de l'archevêque de Bordeaux.

Ce digne prélat, qui était à la fois un homme éclairé et bienveillant, croyait qu'il valait mieux

employer la persuasion que la rigueur, pour ramener les brebis égarées de son troupeau ; après avoir écouté Grandier, et étudié les détails du procès, il fit une sage admonestation au jeune prêtre, annula sa condamnation et le renvoya à ses ouailles , en lui disant : Allez, et ne péchez plus.

Arrivé à Loudun , les partis organisèrent une manifestation, et la rentrée d'Urbain Grandier fut un triomphe.

La haine des persécuteurs de Grandier, ne fit que s'accroître des ovations qu'il reçut; sa perte fut jurée.

Justement à cette époque, parut sous le nom de La Cordonnière de Loudun , un libelle qui attaquait violemment la personne de Richelieu et cherchait ù jeter des doutes injurieux sur sa naissance.

Pour intéresser le cardinal-ministre à leur vengeance, les ennemis d'Urbain Grandier le désignèrent secrètement, comme l'auteur de ce scandaleux pamphlet.

Le grand cardinal ne pardonnait jamais! dès ce jour, le curé de Saint-Pierre était perdu ; il ne s'agissait plus que de trouver un prétexte, on n'attendit pas longtemps.

La ville de Loudun comptait, depuis une douzaine

d'années, au nombre de ses établissements religieux, un couvent d'Ursulines, dont la supérieure était une parente du conseiller d'État Laubardemont, l'âme damnée du cardinal.

Le directeur de ce couvent était l'ennemi personnel d'Urbain Grandier.

Ces deux créatures étaient faites pour s'entendre.

— Toutes deux ne demandaient qu'une chose, ne poursuivaient qu'un but : la perte de l'orgueilleux prêtre qui avait osé les braver ; — mais encore fallaitil produire une accusation qui eût au moins les apparences de la vérité.

Le conseil se réunissait sans aboutir à rien.

Soit qu'il se fût amendé, depuis sa visite au vénérable archevêque de Bordeaux, soit que se sachant entouré d'espions, il se tînt sur ses gardes, toujours est-il que, depuis sa rentrée dans son diocèse, on ne pouvait formuler aucun reproche sérieux sur la iwmvelle conduite que tenait Urbain Grandier.

Malheureusement pour lui, il arriva un beau jour à Loudun,un long et maigre moine Allemand qui venait de visiter les couvents de son pays.

Il avait encore la tête tonte remplie des histoires étranges que l'on racontait en Allemagne — ce berceau des légendes fabuleuses — sui* la possession des

nonnains ; espèce d'épidémie démoniaque qui , au siècle précédent, avait frappé tous les couvents de femmes de la Saxe, du Brandebourg, de la Bavière, de la Hollande et de la Belgique.

Ce moine, qui prétendait avoir été témoin d'un de ces faits en Souabe, donnait de curieux et effroyables détails, sur les actes auxquels se livraient les malheureuses possédées ;

Ces femmes dansaient, cabriolaient, grimpaient au sommet des arbres et au faîte des murailles pour prédire, avec d'horribles blasphèmes, les terribles malheurs qui allaient fondre sur l'espèce humaine.

Elles poussaient des cris affreux, imitaient le hurlement des louves en fureur, ou bêlaient comme des brebis qu'on écorche.

Puis, la nuit venue, on les voyait, dans les jardins et les sombres couloirs des couvents, se donner la chasse et se mordre les unes les autres, comme des chiennes enragées.

En écoutant les contes du moine, la supérieure des Ursulines et le directeur eurent bientôt établi leur plan de campagne.

— Espérons pour le repos de leurs âmes que, s'ils comptaient forcer Urbain Grandier à quitter Lou-

dun, ils n'avaient pas prévu quoi serait l'infâme dénouement de la comédie qu'ils allaient faire jouer aux malheureuses jeunes filles placées sous leur dépendance !

Le moine allemand fut introduit dans le couvent ; on lo pria de raconter de nouveau ses aventures.

Fier de «on succès, notre narrateur, pour impressionner davantage son auditoire, assombrit encore les tableaux de ses premiers récits.

II leur apprit la terrible histoire arrivée aux relipieuses du monastère de Herndrop, en 1554.

Ces iilles s'étaient vues assiégées par un régiment de diables qui avaient, sans façon, établi domicile dans leurs corps, pour les forcer à se livrer à des profanations impies et à des actes de la plus révoltante obscénité — mais un iour un'moine exorciseur avant, par les paroles sacramentelles, forcé les démons de répondre à sa voix, il apprit d'eux qu'ils avaient été appelés par la cuisinière du couvent.

Le conteur ajoutait que la cuisinière, mise à la torture, s'était reconnue sorcière et avait été brûlée, avec toute sa famille, pour la plus grande gloire de Dieu.

Tous ces récits, et d'autres encore, jetèrent le trouble dans l'esprit des Ursulines de Loudun,

A peine notre moine allemand' eut-il repris son bâton de voyage, que des faits, ayant une grande ^ressemblance avec ceux qui s'étaient accomplis en Bavière, se produisirent dans le couvent.

L'insubordination remplaça la règle.

Au lieu de chanter les matines, les religieuses dansaient des sarabandes; les vases sacrés furent renversés ; on vit errer des fantômes et des spectres le long des murs.

La nuit, les Ursulines se tordaient dans leurs lits, en poussant des cris de bêtes fauves.

C'en était fait ! Dieu avait détourné ses regards du saint établissement.

Aux grands maux, les grands moyens ! on eut recours à l'exorcisme.

Les nonnes, au milieu des bizarres contorsions et des fureurs hystériques qui les agitaient, déclarèrent qu'elles étaient possédées de l'esprit de Satan et que l'auteur du maléfice était le prêtre Urbain Grandier

Qu'il s'introduisait, de jour et de nuit, dans le couvent, ?ans toutefois, disaient elles, qu'on Py eût vu jamais entrer.

Elles affirmèrent qu'il avait opéré son sacrilège en

lançant par dessus les murs , dans l'intérieur du

couvent, une branche do rosier qui devait ensorceler toutes celles qui respireraient l'odeur de ses roses.

Il n'en fallait pas davantage.

On écrivit en grande hâte au cardinal de Richelieu... La réponse ijese fit pas attendre...

On envoya de Paris une commission royale qui autorisait Laubardemont à informer contre Grandier.

Le 17 décembre 1633, ce malheureux fut arrêté et conduit au château d'Angers.

Cette étrange procédure commença aussitôt.

Pendant sept mois on entendit des témoins, tout en exorcisant les nonnes.

Grandier fut accusé de sacrilèges , d'incestes et d'adultères.

Quatorze Ursulines déclarèrent avoir été en possession d'Asmodée, d'Astaroch, de Belzébuth, de Cedon, d'Uriel et autres puissants diables ; le tout par la faute et volonté d'Urbain Grandier, dont elles produisaient les pactes conclus, par lui, avec le diable.

Le cardinal voulut, à l'exemple de Ponce Pilate, avoir l'air de se laver les mains du sang innocent.

Il obtint, en conséquence, le 8 juillet 1634, de S. M. Louis XIII, dit le Juste, des lettres patentes qui

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chargeaient une commission spéciale, composée de douze juges, pris dans douze juridictions, de prononcer, en dernier ressort, sur l'auteur du maléfice des Ursulines de Loudun.

Est-il nécessaire de dire, qu'au lieu de douze juges à sa dévotion, Richelieu en eût trouvé cent au besoin !

Cette nouvelle cour prévôtale entra de suite en fonctions... Le cardinal aimait à être servi /promptement !

Urbain Grandier se défendit avec beaucoup de talent et d'énergie, mais il se sentait condamné d'avance.

Quand le président Laubardemont lui reprocha ses crimes d'incestes et d'adultères il répondit :

— J'ai écrit ce que je pensais du célibat des prêtres ; je ne suis ni un diable, ni un Dieu, je ne suis qu'un pauvre pécheur ; l'esprit est prompt, la chair est faible y mais je jure n'avoir jamais enlevé la première feuille à la couronne d'oranger d'une jeune fille»

Interrogé sur ses rapports avec les esprits infernaux, il s'écria :

— Vous voulez que j'aie le pouvoir de m' élever dam les airs et de me rendre invisible, et voilà pris de huit mois que je suis dans un cachot!

En vérité cent grande pitié que de se railler ainsi d'un pauvre malheureux. ...

Ses réponses n'étaient pas du goût des gens qui roulaient, qui dataient, prononcer une terrible condcmnalion.

On Tenvoya à la torture, pour le contraindre à avouer son prétendu crime et à désigner ses complices.

Les souffrances ne lui arrachèrent que quelques faibles cris étouffés, et il reparut, le lendemain, devant ses juges, aussi maître de sa volonté qu'à la dernière séance.

Cette résistance exaspéra Laubardemont et ses assesseurs, qui avaient espéré mettre leur responsabilité à couvert, grâce aux aveux du patient.

Cette fois, ils ordonnèrent au bourreau de lui broyer les membres, jusqu'à ce que la moelle en sortît.

Urbain Grandier se transformait sous les étreintes de la douleur...

L'abbé galant était devenu un homme de fer ; il ne se donna même pas la peine de répondre, et il subit cet abominable supplice , sans proférer une plainte.

Les juges durent se passer* de ses révélations : il était temps de rendre le jugement, si Ton voulait

montrer au peuple un homme et non un cadavre.

On suspendit la torture, et Ton vit, chose horrible à penser, un ministre de Dieu déclaré, atteint et convaincu du crime de magie, maléfices et possessions arrivées par son fait, ès-personnes d? aucunes religieuses Ursulines et autres séculières, et condamné à faire amende honorable, nue tête, puis être son corps brûlé vif, avec les pactes et caractères magiques étant au greffe, ensemble le manuscrit par lui composé contre le célibat des prêtres et les cendres jetées au vent.

Telle fut la condamnation prononcée contre Urbain Grandier. ,

Cette infâme comédie, où l'horrible le disputait au grotesque , se termina par un horrible assassinat.

— Judas et Pilate s'étaient dignement acquittés de leurs rôles ; le directeur des Ursulines avait trahi et vendu son' frère ; Richelieu avait condamné Grandier à mort et l'envoyait au supplice. —

I^'échafaud ou plutôt le bûcher était dressé ; Laubardemont avait soigné la mise en scène du dernier acte de son drame : les gens d'armes d'Angers, les soldats des garnisons du Mans et de Tours, étaient venus à Loudun, pour prêter leur concours et rehausser l'éclat de l'exécution.

Une foule immense encombrait les rues et les abords de la place.

Les fenêtres s'étaient louées des prix fabuleux.

C'était jour de grand spectacle populaire; un homme, un prêtre, allait mourir!

Les cloches de Saint-Pierre , l'église d'Urbain Grandier, donnèrent le signal du départ du lugubre cortège : toutes les clameurs s'éteignirent ; tous les yeux se fixèrent vers un même point ; on attendait le patient; on le savait jeune et beau et l'on voulait voir, sous la pâleur de son visage, la trace des. terribles émotions qu'il devait ressentir....

Mais les yeux de la foule cherchèrent vainement le condamné, qui devait marcher les pieds nus, un cierge à la main, au milieu des frères de la Merci... Cependant, le cortège avançait laissant sur son passage une rouge traînée de sang !

Quand il arriva sur la place, on vit quatre aides monter, vers le bûcher, une masse informe, sanglante, mutilée... C'était le corps d'Urbain Grandier!

Il ne vivait plus que par la tête et, pourtant, il n'avait pas encore vidé sa coupe d'amertume.

Déposé sur le bûcher, il demanda, d'une voix affaiblie, le gardien des Cordeliers pour se confesser;

on le lui refusa, lui offrant, à sa place, son implacable ennemi, le directeur des Ursulines.

Un juge lut la condamnation ; puis, on l'exhorta à faire une confession publique.

— Vous savez aussi bien que moi que je ne suis pas magicien, dit le moribond, fai commis des fautes et nondes crimes. Puis, se tournant vers Laubardemont, il ajouta :

— Entre le juge et le supplicié, Dieu aujourd'hui et la postérité plus tard, sauront reconnaître le vrai coupable.

Les sentiments de la foule changeaient de minute en minute ;

Elle était venue là, guidée par une féroce curiosité, elle avait été émue... et, maintenant, elle commençait à murmurer...

Les femmes pleuraient et criaient miséricorde....

On craignait une émeute des protestants parmi lesquels Grandier comptait beaucoup d'amis.

Le temps pressait... Le bourreau mit le feu au bûcher... les flammes, en s'élevant, formèrent un nuage de fumée duquel sortaient des cris déchirants.

— Dans ces sortes de supplices, la pitié humaine préparait toujours une corde, destinée à étrangler le condamné avant que le feu l'atteignît ; la corde fut

bien placée sur le bûcher... mais le nœud coulant avait été arrangé de telle sorte qu'il ne glissa point...

Le prêtre de Loudun devait connaître toutes les dodleurs!

Urbain Grandier fût brûlé vif!...

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