‹ Les marchands de miracles: histoire de la superstition humaineChapitre 17 sur 37 · DE FRANCE · texte numérisé non relu

DE FRANCE

Nous venons de voir la triste dénouement des deux procès intentés pour cause de magie, maléfices et sortilèges, par les gens de justice de 8. M. Louis XIII, roi de France et de Navarre.

Nous avons vu périr la maréchale d'Ancre, la favo rite de la reine Marie de Médicis, et nous savons quelle part le cardinal de Richelieu prit au procès qui conduisit Urbain Grandier sur le bûcher de Loudun.

Eh bien! sous ce même règne, avec S. M.

Louis XIII et Richelieu pour principaux acteurs, nous allons assister à une dernière comédie où, pour quelque temps, les rôles étant intervertis, les mystificateurs seront d'abord les mystifiés.

Mais, comme toujours, sous le gouvernement de

Y Homme rouge , la comédie tournera au drame et se terminera par la mort d'un homme.

Cependant, si ce dernier procès ne justifie pas la conduite passée du cardinal, il nous prouvera pourtant que Richelieu n'était pas exempt d'idées superstitieuses.

Après cela, le cardinal Armand Duplessis de Richelieu n'était peut-être pas en assez bons rapports avec Dieu, pour être bien certain que le diable ne prenait pas une part très-active dans les affaires de ce bas monde.

Dans les dernières années du xvi e siècle, il-y avait, dans la ville de Goulommiers, une famille d'artisans, composée du père, de la mère et de deux jolies petites filles de huit à dix ans.

Le chef de cette famille, qui exerçait la profession de tailleur, faisait assez bien ses affaires, et il se fût trouvé le plus heureux des bourgeois de sa province si Jeanne, sa jolie ménagère, lui avait donné un gros et gai garçon auquel il eût été heureux d'apprendre son état et de céder plus tard sa clientèle ;

Mais il y avait huit ans qu'il n'avait eu à se mettre en quête d'un parrain.

Kt, quoique Jeanne se portât fort bien et qu'elle

eût encore à parcourir la moitié d'un lustre pour accomplir ses trente premiers printemps, maître Pigard, notre tailleur, commençait à désespérer des prières du curé de sa paroisse et de la fécondité de son épouse.

Les choses étaient ainsi, quand un jour, après souper, lorsque les deux petites filles eurent reçu le baiser du soir et regagné leur chambrette, Jeanne, qui depuis quelque temps était triste et préoccupée, se précipita tout à coup dans les bras de son mari ; elle lui apprit, en riant et pleurant à la fois, une grande nouvelle : elle venait de ressentir des tressaillements auxquels une femme ne pouvait se. tromper, le ciel exauçait leurs vœux , elle allait être mère !

Immense fut la joie dans la maison, et on devine de quels soins, de quelles prévenances, maître Pigard entoura sa femme.

Cependant le jour tant désiré approchait, et malgré les prédictions des commères du quartier, qui avaient toutes déclaré que la ville de Goulommiers allait posséder un citoyen de plus ; notre boutiquier et son épouse n'étaient pas sans quelque inquiétude au sujet du sexe de l'enfant, qui allait naître.

Pourtant, comme c'étaient de braves gens, ils se

promirent bien d'aimer de tout leur cneur la fille ou le garçon que le Soigneur leur accorderait.

Le 7 avril 1599 l'enfant vint au monde.

Au grand contentement de toute la famille , la prédiction des commères s'accomplit, Marie-Jeanne Pigard venait de donner le jour à un gros garçon...

Son parrain le fit baptiser sous le nom de Pierre, auquel on ajouta celui de Nicolas, comme étant le nom du saint qui, au dire de tout Goulommiers, aimait le mieux et protégeait le plus les enfants.

Madame Pigard voulut élever elle-même son fils, mais la bonne volonté chez une mère, pouvant ne pas suffire auxexigencos d'un gros nourrisson', il fallut se décider à avoir recours aux soins d'une nourrice.

Le ménage fut d'accord pour décider que le jeune Nicolas rentrerait à la maison paternelle, aussitôt qu'il serait à même de manger sa première cuillerée de soupe.

Quinze rtiois plus tard, Nicolas était installé dans la maison du maître tailleur. — Choyé, gâté, adoré par tout le monde, il ne tarda pas à y régner en tyran.

A six ans, il battait ses sœurs, égratignaitsamère et faisait des pans-de-nez à son papa, ce qui ne manquait pas de promettre pour l'avenir.

Du reste, tout le monde le trouvait charmant, et maître Pigard renchérissait sur tout le monde.

Le curé de la paroisse, celui qui jadis priait pour sa venue et lui avait ouvert les portes de l'Église, en lui donnant le baptême ; le bon curé Bernard, l'ami des pauvres, comme l'appelaient les gens de Coulommiers, voulut être le maître d'école, le professeur du jeune Nicolas.

Nicolas était intelligent, il apprenait tout ce qu'il voulait, mais c'était bien l'écolier le plus mutin, le plus désagréable qu'on eût jamais vu. — Le père Bernard mourut à la peine.

Le fils du tailleur était devenu presque un jeune homme; il avait douze ans.

Il refusa net d'apprendre l'état de son père, qui lui paraissait indigne de sa haute intelligence, et il déclara formellement à ses parents qu'il voulait devenir chirurgien-barbier.

Ce qui était, selon lui, la profession la plus agréable et la plus honorable pour un jeune homme; puisque les chirurgiens portaient l'épée, et que l'épée était le signe distinctif de la noblesse.

Notre tailleur voyait, par cette résolution, se brise .* sa plus chère espérance ; mais il était habitué à ce-

der à son fils. — Nicolas entra chez un barbier-chirurgien.

Cinq ans plus tard, il en savait plus que son maître; il était devenu l'honneur de sa corporation et la terreur des habitants de Coulommiers.

Ses deux sœurs s'étaient mariées : la plus jeune avait suivi son mari à Paris, l'autre était établie dans la ville.

Le père Pigard, qui avait travaillé toute sa vie pour élever honorablement sa famille, mourut juste au moment où il allait pouvoir jouir d'un repos si laborieusement acheté.

Nicolas toucha sa part de l'héritage paternel, embrassa sa mère éplorée, et partit pour faire son tour de France ; il voulait voir du pays.

A dater de cette époque, sa vie devint excessivement accidentée.

Il se lia d'abord avec des chevaliers d'industrie qui le dépouillèrent d'une partie de son petit pécule ; puis, pour l'amour des beaux yeux d'ime ballerine, il s'associa, pendant quelque temps, à la fortune d'un charlatan empirique qui exploitait la province.

Trompé par sa Dulcinée, il se fit valet de chambre.

Nous le voyons successivement, au service d'un

gentilhomme hollandais, du marquis de l'Estang et du comte de Saint-Aignan.

Enfin, bientôt las de sa nouvelle profession, et revenu des choses de ce monde, à vingt deux ans, il entra dans un couvent de capucins.

Son caractère se pliait difficilement à la règle monastique, cependant au bout de deux ans, grâce à ses premières études, il fut ordonné prêtre.

Son esprit aventureux et sa conduite archi-mondaine, ayant attiré sur* lui la censure de son présiclial, il jeta le froc aux orties, et embrassa la religion protestante.

Ne voyant pas, dans l'Église luthérienne, carrière à son ambition, et trouvant profit à venir à résipiscence, il abjura les doctrines de Luther et rentra dans le giron de l'Église catholique, apostolique et romaine.

C'est à la suite de sa deuxième transformation, qu'il arriva à Paris.

Sa mère était morte ; il avait touché une certaine somme, il résolut de frapper un grand coup.

Il commença par changer son nom de Pigard en celui de Dubois, qui sonnait, selon lui, plus agréablement à l'oreille; en tout cas, c'était couvrir d'un voile- ses premières erreurs.

Mettant à profit les leçons de son ex-beau-père le charlatan, il se donna effrontément comme le dernier possesseur du fameux secretde la transmutation des métaux.

Gai, aimable , insinuant , il eut bientôt , dans la capitale de nombreux amis qui prônèrent partout sa science merveilleuse.

Sa réputation arriva promptement aux oreilles du cardinal de Richelieu.

Le cardinal, nous l'avons dit, n'avait pas d'opinion bien arrêtée sur les choses du domaine de la magie ; il voulut voir le nouvel alchimiste.

Dubois allait livrer sa grande bataille.

Introduit devant l'homme rouge, il joua son rôle avec un imperturbable aplomb.

Non-seulement il opéra la transmutation devant Richelieu, mais il offrit de renouveler l'expérience, en public, aux yeux du roi et toute sa cour.

Le cardinal, aux trois quarts convaincu, remit sa réponse à huitaine, pendant ce temps, il vit Louis XIII et le décida facilement à tenter l'aventure.

La France entrait dans la période coûteuse de la guerre de Trente Ans, et celai qui offrait de créer des millions, devait être bien accueilli.

Quand Dubois revint au palais cardinal, il fut admirablement reçu par Son Éminence qui lui annonça que le roi et sa gracieuse Majesté la reine, daignaient accepter sa proposition et qu'il pourrait accomplir le grand œuvre de la transmutation, le jeudi suivant.

Nicolas Dubois prit ses précautions.

Le jour indiqué, au Louvre, devant S. M. le roi Louis XIII, la reine, S. E. le cardinal-ministre, les grands de la cour, les dames d'honneur, les officiers, etc., etc., notre alchimiste précipita-, dans un crçuset qui avait été préparé ad-hoc, des balles de mousquet et un grain de poudre de jrrojection, puis il recouvrit le tout de cendres. %

Le feu était ardent ; l'opération commençait.

Pour donner plus d'éclat à son expérience, Nicolas Dubois, un genou en terre, vint supplier S. M. le roi Louis XIII, de vouloir bien prendre un soufflet qu'il lui tendait, pour enlever elle-même la cendre qui cachait, à la vue de tous, le précieux métal.

Louis XIII accepta, et S. M. s'acquitta avec tant d'ardeur du rôle qui lui était confié, que tous les assistants, y compris la reine, furent presque aveuglés par les cendres.

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